‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 14 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mos amis suédois. — D'Oliveerona. — Strandberg. • — Nystrœm. — Les mines de Dannemora. — Une descente émouvante. — La bai'onne Schilrer von Waldheim. — Un petit nègre anonyme.

— Une fiHc bachique. — Les marcliands de cercueils. — Les cocotes de Stockholm. — La nudité pudique. — Charles XV.

— Sa bonté. — Son accueil. — Un déjeuner chez le roi. — La Saint-Jean royale. — La course. — Départ pour la Dalécarlie.

— Premières nouvelles de la guerre avec l'Allemagne. — Le roi me décore de l'Etoile polaire.

Je tlois mettre au premier rang de mes amis M. d'Olivecrona, conseiller à la cour suprême de Suède, qui outre ses éclatants services judiciaires, s'est rendu illustre dans toute l'Europe par ses ouvrages sur l'abolition de la peine de mort, dévouement auquel il a consacré, on peut le dire, son àme et sa vie. Il y a plus de cinquante ans que nous nous sommes liés, et notre amitié n'a cessé de s'augmenter, non seulement avec lui, mais avec sa femme et ses enfants. Il a perdu sa femme, célèbre par ses services aux intérêts de son sexe, et poète éminente, mais il est encore plein de jours, rêvant toujours la réalisation de la grande idée qu il a caressée pendant toute sa vie.

Après lui je place M. Strandberg, aussi conseiller à la cour suprême. Il était plein de grâce et d'intimité : pour nous c'était un Français. Plein de science, il avait beaucoup desprit. Pour donner une idée de ce que notre littérature tenait de place dans son âme, il suffit de dire qu'un jour il demanda à ma femme de lui répéter des vers de Musset, pour lui donner le plaisir, qu'il n'avait jamais connu, de les entendre prononcés paj* des lèvres françaises. A un certain moment, ma femme se trompa : il lui récita le passage ! Notre amitié, hélas! n'a été que de peu

de temps, nous avons appris sa mort deux ans après notre retour.

M. Nystrom, médecin de la marine, non content de venir nous voir très souvent, nous suivait dans nos promenades, toujours sans prévenir. Il n'admirait guère les Français, mais il supportait mieux les Françaises, car nous le vîmes, un matin que nous allions repartir d'Upsal pour aller visiter la mine de fer de Dannemora, surgir dans la salle à manger où nous déjeunions et nous apprendre qu'il y allait aussi. Il avait de l'esprit, et une certaine envie qui l'animait agréablement. Il était très avide de parler français, y mettant une pi'élenlion secrète. Il était fiancé dejiuis des années, montrant sa bague avec affectation; cela se voyait, et ma femme se moquait de lui, sans qu'on pût dire comment, et il le sentait sans pouvoir se défendre.

Pendant que j'en suis sur lui, je profiterai de sa compagnie pour raconter notre excursion aux mines de Dannemora, où je ne serais jamais descendu s'il n'avait été là : mais comme il laissait toujours percer un certain dédain pour les Français, exaltant à tout propos les Anglais, je ne résistai pas à lui montrer que, même devant une promenade effrayante, un Français avec femme et enfant ne reculait ])as.

A part ses petits défauts, ou plutôt à cause d'eux, M. Nystrom nous a fait connaître un des types les plus intéressants de la jeunesse suédoise, le Suédois anglomane. A Stockholm, les hommes âgés sont foncièrement conservateurs et symétriquement o|)posés à toutes les idées des Norvégiens : or les Norvégiens sont anglomanes enragés. Je crois donc intéressant de reproduire ici la note que javais écrite à son sujet pendant notre séjour à Stockholm :

« Docteur Karl Nystriun : a fait trois voyages au pôle nord. Docteur en médecine, naturaliste. A la tète du paili anglais en Suède.

« A quitté précipitamment Paris après trente-six heu-

res à peine de séjour, parce que les ouvi'euses de loges du Théâtre-Italien se sont précipitées sur lui en nomI)re indéterujiné.

« N'admet pas qu'on embrasse son frère au retour du pôle nord, mais va partir jiour la campagne parce qu'il veut y retrouver sa mère, qu'il n'a pas vue depuis trois jours.

« Spiritualiste.

« En correspondance avec plusieurs jeunes fdles, et en parlant avec un enthousiasme presque religieux.

« Rencontré par hasard, a-t-il dit, en débarquant à Djurgorden.

« L'homme le plus spirituel que nous ayons vu jusqu'ici en Suède. »

Donc il fit avec nous l'excursion de Dannemora. Imaginez deux gouffres immenses séparés par une espèce d'arceau, mais n'en faisant en dessous qu'un seul et ayant une profondeur de cinq cent dix pieds : c'est comme si on descendait depuis le haut de l'Arc de Triomphe jusqu'au niveau de la Seine. On est au bord à pic d'un trou de cinq cents mètres de diamètre, et les ouvriers qu'on voit travailler dans des cavités des parois semblent des nains dont on ne distingue pas le visage, tant ils sont éloignés. Au milieu de la mine, sur une couche de neige qui ne fond jamais, une vapeur épaisse laisse à peine distinguer le fond. Ce qu'on voit n'est plus de la terre, c'est du fer pur, en rochers, en colonnes, en buttes plus ou moins hautes, en arcades évidées.

Pour descendre, il y a un énorme tambour horizontal en bois placé près du bord, tournant sur lui-même, et que sept bœufs font tourner, attelés dans des barres de bois. Sur le tambour est enroulée une bobine de corde de fer grosse comme un cigare (j'en ai gardé un échantillon , formée de (ils réunis. Au bout est une chaîne grosse comme la jambe, accrochée au bord d'une benne assez grande pour placer six personnes, et qui vous monte un peu plus haut que la ceinture. Le conducteur, qui d'ail-

leurs ne pourrait rien faire en cas d'accident, est debout, accroché à la chaîne et les pieds sur les bords de la benne : il n'est là que pour faire embarquer et débarquer les voyageurs. ,

Le débarquement pour arriver en bas se fait facilement, car on descend sur une pierre comme sur une marche, mais l'embarquement et le débarquement au bord font frissonner. Il n'y a pas de pont pour descendre dans la benne; on 1 approche tout sirajilement du bord, il faut se laisser aller, et elle bascule au moment où on y pose le pied.

Pour arriver en remontant, on approche la benne contre le bord et au-dessus du vide, tandis qu'elle bascule ))endant qu'on la soulage de votre poids; le conducteur a sauté sur le bord, se penche, vous soulève, vous tourne de côté; vous posez un pied, puis un autre, et vous voilà sauvé.

Je n'ai pas besoin de dire que j'ai débarqué le dernier. Ma femme s est abandonnée purement et simplement dans les bras du conducteur, incapable de s'aider et à peu près évanouie; mon fils s'est aidé. D'ailleurs, ni à la descente ni à la remonte, ni l'un ni l'autre n'a donné signe de terreur.

On a là dedans le même mouvement vertical que dans un ballon, mais avec un détail de plus qui en gâte complètement le charme. Le fil de fer est enroulé comme sur une bobine, majs enroulé de bas en haut, et se déroule de haut en bas, chaque tour l'un au-dessus de l'autre, de sorte que de temps en temps il y a un petit claquement sec qui donne, avec une secousse, l'impression, à s'y méprendre, d'une rupture du fil. Au premier tour, l'illusion est complète et l'effet plus que désagréable; mais après quelques tours, on s'y habitue. On a le temps, car la descente ne dure pas moins de dix minutes II y a aussi ([uelque chose de non moins désagréable, c'est qu'à la remonte, qui est d ailleurs plus longue, on ne peut pas s'empêcher de se dire (|ue plus on s'élève, plus le danger

devient inexorable, et plus on rélléchit, plus le Y03-age devient émouvant.

Une fois en bas, on se trouve dans un monde inconnu. D'abord on ne voit rien qui ressemble à la terre : le sol, les saillies, les parois, sont en fer pur et reluisant, colorés d'un bleu sombre. On se croirait dans une grotte, si on ne voyait le ciel au-dessus de sa télé. Sous cette couleur bleuâtre, tout prend un effet fantastique d'autant plus saisissant que tous les objets sont des masses de formes indescriptibles quon ne peut comparer à rien, sinon que tout est broyé, fendu, écroulé, effrité en mille morceaux, levé en aiguilles menaçantes, creusé en trous profonds, dressé en piliers supportant des voûtes qui s'enfoncent dans des galeries où la lumière disparaît dans le fer, avec un reflet finissant dans un vide noir.

Les coups de raines, les marteaux, le clioc des débris qui s'écroulent, et surtout les voix humaines, font de temps à autre des bruits aussi extraordinaires que le lieu où ils retentissent. J'ai grimpé au haut d'une sorte de montagne, devant l'ouverture d'une longue galerie, au pied d'une muraille de fer pur, et j'ai chanté la Marseillaise. L'écho de ma voix, à la fois répété par la muraille et engouffré dans la galerie, a produit quelque chose d'aussi inouï que la vue du spectacle qui nous entourait.

Je le répète, j'ai vu là ce que j'ai connu de plus effrayant. Quand nous partîmes de Stockholm, on nous avait dit que nous n'oserions jamais descendre, et qu'un Anglais qui avait voulu s'y risquer, une fois dans la benne, avait été tellement terrifié qu'il serait mort de peur si on ne lui avait pas fermé les yeux avec la veste du conducteur. M. N>strum, je le reconnais, ne témoigna pas la même terreur que l'Anglais avait eue, mais je constate qu'une fois sorti de la benne il ne put s'empêcher de dire :

a C'est égal, on n'est pas fâché de sentir la terre sous ses pieds. »

C'était vrai, mais nous n'avons pas pensé à le dire.

Au surplus je ne suis pas le seul Français qui soit des-

rendu dans la mine de Dannemora : xVmpère, le fils de l'illustre physicien, et qui s'est fait un grand nom dans la littérature, raconte dans son Voyage en Suède sa descente dans ce gouffre, et non seulement il ne s'y fit pas bander les yeux comme l'Anglais poltron, mais il se fit monter et descendre plusieurs fois, tant l'émotion lui fut agréable. En lisant cette page exquise, on pourra jouir d'un point de vue dont aucun de nous, pas même M. Nysr trora, pas même l'Anglais, ne se serait avisé.

Notre nationalité nous a valu la connaissance d'une dame suédoise, la baronne Schiirer von Waldlieira, ancienne dame d honneur du roi de Suède. En apprenant qui nous étions, elle vint nous faire visite. Elle commença par nous raconter un vrai roman par lettres, lettres d'amitié, qui avait duré cinquante ans avec un Français, sans s'élre jamais revus. La rencontre était d'autant plus piquante qu'il s'agissait précisément d'un haut personnage que j'avais connu, qui m'avait marqué et témoigné beaucoup d'estime, et fait obtenir le grade de procureur impérial dans le ressort de Poitiers, dont il était premier })résident : M. Casimir de Sèze.

M. de Sèze avait fait un voyage en Suède; il y avait connu la baronne, et, comme il m'est arrivé avec M. d'Olivecrona, il avait trouvé à Stockholm une de ces amitiés que la S3MTipathie pour la France est là toujours prête à nous ouvrir.

La première effusion satisfaite, nous nous jurâmes de ne jioint nous séparer tant que notre séjour à Stockholm durerait, et elle eut l'amabilité de se faire notre compagne dans toutes nos excursions aux environs. Que n'ai-je pu sténographier ces conversations! Quoique fort âgée, elle gardait toute la fraîcheur de ses souvenirs ; elle avait connu la cour et la ville, et elle contait tout ce qui, depuis un demi-siècle, était arrivé au-dessus, à côté, et même audessous d'elle. A chacun des châteaux que nous visitions, elle nous faisait tantôt l'histoire, tantôt le roman de ce qui s'y était passé.

Do ce livre où je n'ai pu cueillir que quelques souvenirs, il me revient une page que je crois pouvoir raconter, car quoiqu'il y soit question d'un sujet un peu vif, sans nommer l'un des acteurs on peut indiquer l'autre, et ils sont probablement au ciel depuis longtemps, d'où suivrait qu'ils ont reçu le pardon du bon Dieu, car la faute était si drôle qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'en rire.

Donc, il y a plus d'un demi siècle, il arriva qu'une demoiselle d'honneur de la reine, après avoir le plus longtemps possible gardé le secret d'un état trop intéressant, finit par être obligée d'en convenir. Olficiellement, le fait était censé ignoré, mais sous le manteau on ne parlait que de cela, et c'était à qui découvrirait le nom de l'heureux mortel qui allait devenir père. A mesure que le terme approchait, on en était venu à faire des allusions à la demoiselle, qui ne disait ni oui ni non aux « heureux mortels » qu'on lui murmurait, et de leur côté, les galants prenaient des airs de discrétion avec tant d'impudence que c'était presque avouer...

Enfin le terme arriva : le mystère allait se découvrir, les paris pleuvaietit.

L'enfant était d'un rose vif... L'accoucheur semblait y perdre son latin, mais à tout ce qu'on lui demandait, il ne répondait pas.

Au bout de deux jours, l'enfant était violet.

Au bout de trois jours, il était marron.

C'était un petit mulâtre.

Il n'y avait à Stockholm qu'un nègre : le mystère était découvert.

On boit beaucoup en Suède. Mais dans les repas de famille, et encore moins dans les dîners, on ne se douterait pas, sauf la rougeur des convives, l'humidité des paupières et des lèvres, que les convives ont bu si largement. Ils ont une tenue correcte, digne, et quand, selon leur usage, ils s'avancent tour à tour, après le dîner, pour aller serrer la main de l'amphitryon, on les croirait à jeun. -Mais dans les ban(iuets où chacun est pour son

compte, où il n'j- a pas de maître de maison, on s'en donne à cœur joie, et à la fin du repas la réunion dégénère franchement en orgie. A l'hôtel Ridberg, où nous logions, le maître, ayant fait construire une grande salle de ]>arade, avait invité ses clients et connaissances à un banquet d inauguration. Ce genre d'invitation est particulier à la Suède. J'ai dit ailleurs que les maîtres d'hôtel sont traités comme personnes du monde. L'hôtelier avait donc invité la réunion, bien que chacun payât son écot, et les convives paraissaient tous être des gens comme il faut.

Nous avions cru devoir nous rendre à l'invitation. Cependant comme, à la fin, l'animation paraissait excessive, nous partîmes, ma femme et moi, laissant notre fils. Il assista alors à une orgie où tout le monde était, non pas gris, mais complètement ivre, déraisonnant, criant, chantant, buvant à tomber. Vieux ou jeunes, tout le monde avait perdu la tête. Un vieillard sautait en jetant en l'air sa perruque; un officier, auquel on m'avait chargé d'apporter la décoration de la Légion d'honneur pour services à l'armée d'Afrique, s agitait et criait comme un fou, et les autres, qui en faisaient autant, trouvaient cela tout naturel. Et je le répète, tous ces soùlards étaient des gens du monde comme vous et moi, qui après une nuit passée, redeviendraient calmes, dignes, gracieux, comme si de rien n'était.

Chaque race a ses défauts, parfois énormes, mais elle a ses qualités : aussi, quand on va chez des peuples étrangers, il faut se garder de les juger sur un défaut, parce que nous pouvons arriver à leur reconnaître sur un autre ])oint des qualités qui nous feront honte de ce que nous prenons pour nos vertus.

Parmi ces qualités, on en voit en Suède, par exemple, une très touchante, et que nous n'avons pas : c'est la familiarité avec les morts. A part une visite à la Toussaint, nous ne les fréquentons guère : en Suède, on leur tient presque compagnie. Sans compter que des cimetières sont souvent sur des places à l'intérieur des villes, où ils for-

ment des squares fréquenlés , d'autres, établis aux alentours, sont chaque dimanche un but de promenade qui ressemblerait à des jardins, n'étaient les tombeaux. La terre est couverte de fleurs; au lieu de nos tristes croix, là où il n'y a point de monument, on plante sur la tombe, au milieu des fleurs, une tige de fer portant un grand papillon aux ailes déployées, diaprées de vives couleurs, qui au lieu d'une idée delà mort, ne rappellent que lame et la vie. L'on peut les regarder sans pleurer, aussi voiton les femmes sourire, les enfants jouer autour : c'est la fête des souvenirs, et les regrets s'oublient. N'est-ce pas mieux que chez nous? Cela dure toujours, et par cette intimité fidèle, il reste aux morts un peu de vie, grâce à ceux qui leur survivent en les aimant encore sur la terre.

Dans l'intérieur de la ville, aux rues les plus fréquentées, on rencontre des étalages de cercueils en chêne, en ébène, en bois des îles, avec toutes sortes de sculptures et d'ornements en fer, en cuivre, en argent, et à côté, des robes et des bonnets pour habiller les petits morts. Beaucoup de personnes se précaulionnent, pour leurs parents et pour eux-mêmes, de cercueils à leur goût. J'ai vu une preuve certaine que quelques intéressés n'attendent pas la mort pour s'en procurer. Un jour, dans la plus belle rue de Stockholm , j'ai cheminé sur le trottoir avec un monsieur très élégamment mis et nullement vêtu de deuil, qui accompagnait un homme traînant sur une charrette à bras un superbe cercueil d'ébène sculpté et orné de clous et de plaques d'argent. Le monsieur rayonnait, jetant à chaque pas un regard de joie et d'orgueil : si ce n'était pas pour un parent à héritage, c'était pour lui, à moins que ce ne fût pour une épouse devenue intolérable.

Si l'on en croyait les mauvaises langues des nations voisines, Stockholm serait un lieu de perdition où la débauche courrait les rues et les ruelles. Je n'y ai toujours rien vu qui ressemble à un certain quartier de Hambourg où les filles, étendues en toilettes provocantes, couchées sur des sofas, sont exposées le soir dans des boutiques

illuminées comme un feu dartifice, avec une porte à loquet donnant sur le trottoir; mais je n'ai rien vu à Stockholm qui y ressemblât de près ou de loin.

Le seul détail qui me soit passé devant les yeux, ce fut qu'un jour, me promenant sur la place de Charles XIII, où Ion va s'asseoir sous les allées, on me signala d'un air discret deux femmes qui passaient d'un air gauche, et que les jeunes gens regardaient en clignant de 1 œil. Celui qui m'accompagnait, fils d'un très grand personnage, me toucha le coude et me dit à voix basse que c'étaient des femmes galantes de haute volée.

Elles avaient, pour séduire leur monde, des bottines éculées et sales, un vieux caoutchouc, cache-misère flétri couvrant une robe de calicot qui débordait tout juste, et un chapeau de paille orné d'un ruban ])assé et de deux ou trois marguerites d'un sou. C'étaient, je le répète, les grandes cocottes de cette pauvre capitale qu'on prétendait si corrompue. Or n'étant nullement jolies, elles n'étaient bonnes tout au plus qu'à épurer les mœurs, en dégoûtant les jeunes gens et jusqu'aux vieux débauchés de toute envie de les fréquenter. J'en ai conclu qu'à part quelques pauvres diables, la démoralisation imputée aux gens de Stockholm n'était qu une de ces calomnies de voisins que les nations s'envoient pour ne pas laisser paraître leurs vices, sentiment toujours national d'un peuple qui se respecte : voir la pudicité anglaise.

Une autre aventure peut confirmer la bonne opinion que je me suis faite de la chasteté des Suédois : c'est la façon dont ils conçoivent la pudeur. Déjà mon fils, ayant été conduit aux bains froids par ^I. XystrOtn, en était revenu tout étonné de voir que les baigneurs n'y portaient pas de caleçon. Lorsque j'en témoignai ma surprise en lui disant que ce genre de costume n'est pas usité en France, il me répliqua que c'était nous qui manquions de pudeur en songeant à de mauvaises pensées, tandis que les Suédois, en n'y songeant pas, témoignaient ainsi de leur innocence. Devant l'attestation d'une coutume publi-

<[ue, je ne m'en occupai pas autrement, et sans m'infor- ]iier d'autres détails, j'allai aux bains chauds, et on me donna un cabinet qui ne différait des nôtres que par un tuyau de douche pendant au-dessus de la baignoire.

Après être resté un peu dans mon bain, je voulus fumer, et je sonnai pour avoir une allumette. Une femme entra, portant un bol, du savon et une brosse, qu'elle mit de coté, puis elle fit le geste de me faire couler la douche froide sur les épaules : je lui fis signe que non; elle comprit, et aussitôt, prenant d'une main le bol de savon, m'empoigna la jambe, la souleva au bord, et se mit, avec la brosse savonnée, à me la frotter, mais en y mettant tant de soin, de respect, que cette lotion prenait vraiment un caractère religieux, de sorte que je la laissai faire. Elle la fit des pieds à la tête, et je me vis nettoyé comme je ne l'ai jamais été de ma vie.

Les Dalécarniennes sont les Auvergnates de la Suède. Fortes comme des Turcs, elles servent principalement d'hommes de peine, de commissionnaires, de balayeurs, de goujats pour les maçons, et aussi de baigneurs. Je dis : baigneurs, car, sans leur robe, on ne se douterait jamais que ce sont des femmes : elles sont d'ailleurs affreuses. Je ne pus m'erapêcher, à voir le métier qu'elle faisait, de lui demander si elle était mariée. Elle 1 était! Elle me montra son anneau de mariage.

Pendant que je passais par ces frictions inattendues, mon fils, dans le cabinet voisin, était sorti de sa baignoire et se sauvait dans tous les coins pour échapper à sa baigneuse, qui le poursuivait pour le doucher d'une eau glaciale, qui est de règle : il criait avec tant de désespoir que sa Dalécarlienne n'a pas osé le doucher de force, mais il a été savonné avec la même conscience que moi.

Là encore, ^L Nystrom a été surpris de mon étonnement quand je lui ai expliqué comment cette toilette suédoise m'avait un peu étonné : il m'a assuré que le scandale n'était que pour l'insulfisance de la pudeur française.

Je sais bien que les choses vont ainsi chez toute la race

saxonne, mais je ne me sens pas convaincu, et je persiste à croire que la pudeur catholique vaut mieux que l'impudicité protestante, même publique, même privée.

Quand je n'aurais vu en Suède que le roi, je n'aurais pas regretté mon voyage. Il n'était pas possible de rencontrer rien d"aussi bon que son cœur, d'aussi simple que son accueil.

Je nai pas demandé à propos de quoi on l'attaquait, mais il fallait que les griefs fussent bien peu de chose, car toutes les fois qu'on me parlait de lui, on ne manquait jamais de me dire : ,

« Le roi fait tout ce qu'il peut pour se rendre impopulaire, et on l'adore; son frère fait tout ce qu'il peut pour se rendre populaire, et on l'abomine. » Mais, à part moi, je sentais bien que ces deux jugements étaient faux, car le roi ne faisait de mal à personne, son frère pas davantage, et après avoir aimé Charles XV, qui le méritait, on a rendu justice à celui qui le méritait aussi; ce qui veut dire que les rois sont destinés, soit avant de l'être, soit quand ils le sont devenus, à servir de plastron aux «. fortes têtes de l'endroit ».

D'abord il avait une vertu qui aui'ait à elle seule suffi à le faire aimer d'un Français : il aimait la France; il savourait les gouttes de sang qui se mêlaient à sa race, et quand il venait dans ce pays de ses ancêtres, il disait qu'il se croyait encore dans son royaume. Ce qu'on disait contre lui, c'était des misères causées par l'insuffisance de sa liste civile, qui le réduisait à des expédients parfois ridicules pour un roi, voilà tout, mais qui ne touchaient pas à sa dignité. A part ces cancans, personne n'aurait pu lui reprocher une mauvaise pensée.

Notre ambassadeur, M. Fournier, m'avait bien dit tout cela. Il le tenait en profonde amitié, et le roi le lui rendait avec une conflance qui suffisait à faire voir l'élévation de son âme, et, sous sa simplicité, la droiture de ses sentiments et de ses idées. J'ai vu tout cela le jour où j'eus l'honneur d'ère reçu par lui au château dUIriksdal. Je

fus introduit dans son cabinet par un chambellan qui metint compagnie jusqu'à l'arrivée du roi, et se retira, me laissant seul avec lui. JNIis avec simplicité, il m'invita à m'asseoir, et après m'avoir interrogé sur l'objet de ma mission, me demanda mes impressions sur la Suède. Je lui dis ce que je pensais, et j'en étais déjà charmé, lorsque j'en pris texte pour lui parler des richesses naturelles de son royaume, surtout des chutes d'eau, dont on pourrait tirer tant de trésors. Il fut intéressé par ce que je lui disais, me demanda de le lui développer, et se mettant à sa table, écrivit quelques notes qui marquaient son intérêt et sa politesse.

Pour achever par le récit de mon meilleur souvenir, je veux donner la description d'un repas chez le roi, à son château d'Ulriksdal , où il habitait l'été. J'eus l'honneur d'être invité peu de jours avant mon départ.

Je louai une de ces voitures de gala qu'on trouve hors de Paris, à huit ressorts, marcliepied, le cocher à cocarde et à aiguillettes, et le harnais argenté : j'en parle, parce qu'elle aura un rôle à remplir dans la conclusion du récit.

Je fus reçu dans un salon donnant sur le lac, et fus présenté au comte d'Otrante, chambellan du roi, à une vingtaine d'hommes de haute mine et à une demoiselle d'honneur à laquelle je devais donner le bras et m'asseoir à côté d'elle du côté de la reine. Le roi et la reine ne tardèrent pas à paraître. Les hommages rendus, on s'approcha d'une table chargée de salaisons, où brillaient au premier rang les « délicatesses », sardines à emporter la I)Ouche , du renne fumé, du caviar, arrosés d'eau-de-vie ])lanche, pour exciter l'appétit, puis on se mit à table.

Là nous avions quatre verres. Les verres à liqueurs étaient grands comme des verres à bordeaux, ceux-ci comme des verres à boire, et ainsi de suite, de sorte que les verres à boire étaient grands comme des bols; quant aux coupes à Champagne, elles auraient pu passer pour des cuvettes. Indépendamment des bouteilles de vin à chaque couvert, il y avait, d'un bout à l'autre de la table.

au milieu, un rang de carafes deau-de-vie où, après chaque coup de vin ordinaire, on se rafraîchissait.

On commença par un potage de queue de bœuf au rhum, et le dîner s'ensrawea, avec une douzaine de toasts auxquels chacun répondit; puis, au rôti, le roi me fit l'honneur de porter ma santé. Je ne voulus pas déconsidérer mon pays, et je bus tout ce qu'on m'offrit, tout en souhaitant que le repas prît fin le plus tôt possible, quoique je me sentisse en ]>arfait aplomb.

Enfin on se leva de table. Mais là m'attendait une autre épreuve : il fallait passer au punch et aux liqueurs; j'en bus.

Après quelques moments de conversation, la reine se retira, puis le roi; la demoiselle d'honneur et le comte d Otrante m'emmenèrent prendre l'air sur un banc de ])ierre adossé près de la porte de la cour, et pendant plus d'une heure je déployai mes grâces avec une inaltérable correction.

La seule chose étonnante que j aie vue pendant le dîner, fut le nègre du roi, qui le servait. Ce nègre, qu'on appelait familièrement « le nettoyeur de j^ipes du roi », ftt qui n'avait pas en effet d'autre sei-vice à la cour, jouissait du privilège de le servir; il était habillé à peu près comme un Albanais.

A la gauche du roi était un domestique coiffé d'un bonnet à visière retroussée, brodé aux armes de Suède. Le nègre était costumé d'un gilet et d'un cafetan de velours brodé d'or, d'une écharpe de soie rouge , d'un pantalon bouffant, de guêtres brodées et babouches orientales. Le roi l'avait rencontré à Christiania et se l'était attaché. Il était très beau et faisait, dit-on, beaucoup d'heureuses et de malheureuses à Stockholm. Dans ce pays froid, il réchauffait les cœurs.

Le roi vint à sortir en voiture ; je pus lui présenter mes hommages, et ayant salué la demoiselle d'honneur, je pris congé d'elle et fis atteler pour retourner à Stockholm. 11 était trois heures.

Je partais pént-tré de reconnaissance pour cet accueil, et j'étais si transporté de bonheur que, pour célébrer celte fête, je ne crus pas pouvoir mieux faire que d'allumer un feu de joie! Au lieu d'un cigare, j'en allumai deux, un à chaque coin de la bouche. Quand je vis le bel effet des tourbillons de fumée et du flambloiement du feu dartiGce, je ne tardai pas à murmurer d'abord , puis à chanter de plus en plus haut, ce qui m'anima au point d'achever la fête par quelques tours de danse. Comme la voiture, luxueusement tendue en drap blanc et en galons de soie, me paraissait représenter une salle de bal éclairée à giorno, et comme d'ailleurs elle était au moins à six places, je me mis en danse, tantôt exécutant sur place des entrechats et des jetés-battus, tantôt dansant la polka, valsant, tantôt sautant d'un coussin à l'autre, toujours fumant comme deux locomotives, toujours chantant à tue-tête.

Ce que dura Is. course, je serais embarrassé de le dire, ces occupations ne m'ayant pas laissé une minute pour m'en apercevoir. Mais ce que je me rappelle très nettement, c'est qu'arrivé à Ihôtel, je payai avec sang-froid la course du cocher, et que je montai sans broncher l'escalier; qu'en entrant dans ma chambre, j'ôtai mon chapeau, le posai avec exactitude sur la commode; que je me couchai sur le divan en me couvrant la figure d'un mouchoir de batiste, crainte des mouches, et que jusqu'à six heures du soir je ne fis qu'un somme, après quoi je me relevai aussi frais qu'un bouton de rose.

La traversée avait été agitée, mais il n'y avait rien paru, et l'honneur du pavillon était sauf.

Tel a été mon dernier souvenir de gaîlé à Stockholm. Quelques jours après, nous quittions, les larmes aux yeux, ce séjour béni où chaque jour nous avait été une fête. Au moment où nous nous embarquions sur le lac Mielar pour aller en Dalécarlie, un de nos amis suédois m'annonça ([ue, malgré la renonciation de l'empereur d'Allemagne à la candidature d'un Hohenzollern en Espagne, notre empereur allait répondre par la déclaration de guerre. Eloi-

gné de France depuis un mois, occupé du sujet de raa mission, et aveuglé comme la France entière sur les dangers qui nous menaçaient, je lui répondis, avec le calme ■d'une conviction sincère :

« Vous pouvez être sûr, lui dis-je, qu'il n'y a pas là un mot de vrai : du moment que l'empereur d'Allemagne ■consent, c'est sa renonciation à la cause unique de la guerre. Cette nouvelle est absurde. Demain vous en lirez Je démenti. »

La seconde fois que le roi ma reçu, celait pour me donner la croix de l'Etoile polaire. Je m'étais mis en cravate blanche et en habit noir, regrettant de n'avoir pas un uniforme de gala pour me présenter à une cérémonie où le roi en personne allait me conférer, de sa main, les insignes d'ofiflcier de l'ordre le plus élevé de la Suède.

Je fus introduit dans un billard, où attendait, en uniforme sans épaulettes ni épée, le ministre de la guerre. Il entra dans une pièce contiguè, sortit au bout de quel- <[ues 'instants, et un domestique me fit entrer dans le cabinet de Sa Majesté. Il n'y avait que lui et moi. Il me remit la décoration dans une boîte fermée, en me disant simplement : « Je suis très heureux de vous offrir cette croix. »

Je remerciai avec effusion, et je sortis en saluant de tout mon cœur.

C'était la cérémonie, et je sortis plus impressionné peut-être que si j'avais eu à essuyer une de ces solennités qui, selon moi du moins, sont beaucoup moins touchantes que la poignée de main dun bon roi.

Une troisième fois, j'ai encore eu 1 honneur de saluer le roi aux courses de Stockholm. Ma femme et mon lils y étaient avec moi. Il me demanda à aller saluer ma femme, s'appuya sur sa stalle et causa assez longtemps avec elle.

Enfin la dernière rencontre fut au bal de la Saint-Jean, au bord d un joli lac, près de Stockholm. Le roi, la reine, la cour, les cochers, les domestiques, les paysans, le ^leuple, accourus de partout, dansaient pêle-mêle. 11 n'y

avait aucune police. Le l'oi et la reine se bousculaient avec le public. Le roi s'approcha de ma femme, et quand celle-ci eut fait ses salutations, la reine prit Léo par lebras, et le réunissant à une ronde d'enfants, se mit à tourner avec eux. Un moment après, le roi envoya un de ses chambellans inviter ma femme; le roi lui fit vis-à-vis, et jusqu'à dix heures du soir, par un beau soleil couchant, tout! ce monde ne s'arrêta pas de sauter, de crier, de rire, de rouler par terre, formant un tableau deux fois invraisemblable , le roi et la reine dansant avec leurs sujets sans crainte d'être assassinés, et le Phébus Scandinave distri- ])uant des coups de soleil à dix heures du soir.

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