CHAPITRE XI
Falun. — M. de Mare. — Les mines de cuivre. — Le lac Siljan. — Leksand. — La messe. — Le costume. — Les enfants jaunes. — La carriole. — Le paradis des chevaux et les anges cochers. — La déclaration de guerre. — Adieu de paix avec un Allemand. Enthousiasme des paysans de Leksand pour la France. — Œstersund. — Ovation ci Marseillaise. — Upsal. — Les obsèques du recteur. — La Bible d'Ulfilas. — Gefle. — Hernosand. — L'Angerman. — Soliefteo. — Une vieille usine de fer. — Conversation polyglotte. — Les chutes de Naesoker. — Le sac perdu. — Le pasteur de Linden. — Sauvés par le latin. — Une gravure antédiluvienne. — L'honnêteté suédoise. — Une visite chez les Lapons-
Après avoir traversé le lac JMfelar, nous nous mîmes en marche pour Falun, pour aller ensuite en Dalécarlie. A Falun, nous fûmes reçus par M. de ^laré, gouverneur du lan de Stora Kopparberg. Cette province, on peut le dire, est en cuivre, et la campagne, les alentours de Falun, ont l'aspect d'un enfer. La mine de Falun, où nous sommes descendus dans un gouffre épouvantable, est un des spectacles les plus sinistres qu on puisse redouter. On n'y peut comparer que la mine de fer de Dannemora, où nous nous sommes fait descendre, à ciel ouvert, dans une benne où nous étions six, à six cents pieds de profondeur. J'en reparle en songeant à l'opposition entre ces deux enfers, l'un en ])leine lumière, l'autre dans les ténèbres, les deux seules horreurs de la Suède charmante.
Nous avons trouvé chez 'M. de Mare la même courtoisie qu'à Stockholm, et qui nous attendait pour tout le reste du voyage, non seulement chez les fonctionnaires, mais chez tout le monde, en Norvège aussi bien qu'en Suède. On en jouit d'autant mieux qu'on la trouve souriante à chaque poste et à chaque hôtel; les hôteliers surtout sont classés comme personnes du monde et vous
reçoivent en maîtres de maison, parlant presque tous l'anglais, l'allemand et le français, ce qui rend chaque station toujours agréable. Mais à l'époque où nous parcourions la Suède, on peut juger ce que nous devons de reconnaissance à ces hôtes d'un jour qui nous ont témoigné souvent jusqu'aux larmes leur sympathie pour les malheurs de la France, Si nous n'avons jias toujours, pour certains d'entre eux, même connu leurs noms, pour tous, depuis les plus grands jusqu'aux jilus modestes , notre reconnaissance est aussi vive, aussi inaltérable qu au premier jour.
Nous quittâmes Falun pour aller voir le lac Siljan, appelé « l'œil de la Dalécarlie ». C'est au bord de ce lac que Gustave Wasa, après avoir été otage de Christiern, s'étant échappé et errant dans les forêts de la Dalécarlie, se réfugia à Mora, d'où il retourna à Stockholm pour monter sur le trône. Le lac est entouré de forêts montagneuses qui font un des plus magnifiques paysages qu'on puisse rêver. Nous nous arrêtâmes à Leksand, charmante ville au bord du lac, aussi intéressante par ses constructions que par les costumes de ses habitants.
La Dalécarlie est surnommée « la Bretagne de la Suède », pour ses costumes et ses mœurs. On nous avait conseillé de nous y arrêter un dimanche, pour assister à la messe. Nous nous fîmes conduire sur la jilage où devaient débarquer les gens venant de toute la pai'oisse. Nous assistâmes à un merveilleux spectacle. A perte de vue arrivait une flottille de grands bateaux portant chacun quatre-vingts personnes, armés à la proue et à la poupe d'un bec très élevé qui les fait ressembler à des gondoles vénitiennes. Les femmes, en toilettes éclatantes, sont assises, pendant que des hommes superbes, rangés sur les bords, manœuvrent avec de longues pagaies. En débarquant ils posèrent une planche, sur laquelle tous les passagers abordèrent, et pendant que les hommes tiraient les bateaux sur le sable, les femmes se retirèrent dans un taillis voisin où elles donnèrent le dernier tour à leur toi-
lette. Ma femme y assista, et dut à son tour leur laisser examiner la sienne dans tous ses détails.
Leur habillement, avec beaucoup plus de couleurs vives, ressemble à celui de nos Bretonnes. Celui des hommes, en redingote noire sans collet, culotte courte, bas bleus, guêtres et chapeau haute forme, le tout orné de broderies de couleur et glands de laine blanche, rappelle le costume des Alsaciens. Ils étaient quatre ou cinq cents. Ils se rangèrent en cortège, et portant sur leurs épaules les morts de la semaine qu'ils venaient d'amener, dans leurs bateaux, ils les enterrèrent, pendant que les autres personnes faisaient leurs prières autour des tombes de leur famille.
Je les suivis à l'église, j'assistai à tout l'office, oîi j'aurais pu me croire à unegrand'messe catholique :ily avait un autel, un crucifix, des flambeaux allumés ; le prêtre portait la chasuble. La différence était que l'assistance chantait des psaumes, et que le prêtre donna la communion à tout le monde.
En temps ordinaire, beaucoup d'hommes et même d'enfants sont vêtus de cuir, veste, gilet, culotte, casquette et tablier, ce qui, avec la taille et l'air des Dalécarliens, leur fait un costume superbe.
Les petits enfants, tant qu'ils n'ont pas pris la culotte ou la robe, sont tous habillés d'une longue robe de laine couleur d'orange ou jaune-seria, les garçons avec une calotte rouge, les filles avec une calotte blanche : on dirait des petits clercs d'église. Ce costume gênant ne les empêche pas de polissonner comme des diables après les voilures pour attraper des œre , qui représentent en Suède les sous, avec cette différence qu'ils ne valent qu'un peu plus d'un centime. On rencontre constamment des barrières de péage sur les routes; les enfants du voisinage sont à l'affût, et chaque fois qu'il passe une voiture, ils l'entourent quand le gardien ouvre la barrière et courent après en demandant des ocre, qui tombent. Pendant que d'autres continuent à courir, les premiers
favorisés se jettent sur les ]>ièces et se battent à qui les aura, ce qui égayé sans cesse le voyage.
C'est là un des plaisirs de la carriole, genre de véhicule qui ressemble à une voiture des quatre-saisons, à deux roues, découverte, non suspendue, meublée d'un banc de bois pendu à des cordes, avec la place derrière pour une petite malle. Elle ne donne qu'une place, la ■seconde réservée au conducteur. Mais lorsqu'on est plusieurs, on peut se mettre deux dans plusieurs voitures, un des deux conduisant.
Les chevaux qui traînent sont tout petits, doux comme <les moutons. Le cocher les excite en levant un bras, et n'a pas de fouet. Un jour que mon cheval ne marchait pas, je demandai une baguette feuillée pour l'agiter seulement : le pauvre cocher i)arut si inquiet en me la donnant, que je la jetai. Dans tout trajet, on fait plusieurs fois boire le cheval aux sources ou aux ruisseaux; parfois on le dételle j)Our le faire paître dans un pré. Le harnachement est d'une simplicité invraisemblable : la bride est une ficelle, les rênes aussi; le mors est fait de deux clous accrochés par les bouts; la sellette, large comme les deux mains, est formée de deux plaques de cuivre ovales, rembourrées, jointes par une tige portant un anneau où passent les rênes; il n'y a ni collier, ni sous-ventrière, ni croupière; il n'y a point de traits; le brancard est retenu à la sellette par une boucle de ficelle fixée avec une cheville de bois. Et tout cela va parfaitement, sans jamais aucun accident.
Ce genre de carriole est le modèle le plus usité en Suède, surtout dans le nord, mais on y en rencontre un autre plus employé en Norvège. C'est un tilbury à une seule place, posé sans ressorts sur deux brancards dépassant en arrière de plus d'un mètre, et au bout desffuels sont ])lacées deux grandes roues; sur l'intervalle entre le siège et les roues il y a un plateau oii on peut placer une petite malle de voyage; en avant, les brancards s'allongent beaucoup, de sorte que leur longueur
fournit pour le siège une élasticité ti'ès suffisante. Le siège est en forme de fauteuil, découvert et garni d'un tablier de cuir. Au-dessous sont suspendues la lanterne, les provisions et la boîte à graisse. On y monte par un marchepied pouvant servir d'appui au cocher, qui s'assied de travers sur un des brancards lorsque le voyageur ne conduit pas seul. D'ailleurs le harnachement est le même que pour l'autre espèce de carriole, car la bride et la sellette sont presque partout les mêmes dans les campagnes.
Ainsi que je lai dit plus haut, cest à Leksand que j'ai appris la déclaration de guerre et donné à un Allemand la dernière poignée de main que j aie échangée et que j'échangerai jamais avec un homme de cette race; mais c'est aussi là que j'ai entendu des Dalécarliens crier : « Vive la France! à bas 1 Allemagne ! » C'est là qu'ils m'ont entouré, que j'ai versé sur leur pouce une goutte de ma gourde de rhum, et qu ils m'ont fait boire à leur fiole d'eau-de-vie de grain. Parmi eux, comme si j'étais encore à Leksand, je vois ce grand Dalécarlien à cheveux gris, tout couvert de cuir de renne, ressemblant à quelque chevalier fantastique, qui criait : « Vive la France! » et me serrait les mains.
A Sunds\vall, où nous arrivâmes alors que notre défaite de Reichshoffen venait d être annoncée, une manifestation nous attendait. On savait mon arrivée. Le lendemain, en revenant avec mon fils d'une promenade le long du port, nous traversions une immense place déserte, lorsque nous entendîmes, très loin devant nous, le chant de la Marseillaise. Nous nous approchions dune maison lorsque, sur le balcon, nous vîmes se précipiter un groupe d'hommes qui nous tendaient les bras et nous faisaient signe de monter. Leur appel marquait un tel élan, qu'après un moment d'hésitation je m'élançai dans l'escalier, où je fus reçu par des acclamations. On m'entoura, on me pressa les mains, et toute l'assemblée entonna la Marseillaise, à laquelle je m'unis de toutes mes
forces, et on m'*entendit, car j'avais alors une voix superbe, sans compter que mon fils, qui n'avait alors que douze ans, chanta aussi. On m'offrit un vin d'honneur accompagné d'acclamations et de : « Vive la France ! »
J'étais reçu par un cercle de jeunes gens de la ville, amis enthousiastes de la France, car, entre autres propos, ils s'irritaient avec fureur de ce que des bâtiments prussiens ancrés dans le port pavoisaient leurs mâts et illuminaient,
Je les quittai bien ému. Il m'aurait été facile de recevoir des ovations encore plus pathétiques, car le lendemain il y avait une soirée dans le jardin public de la ville, et on me le dit. Mais malgré toute ma reconnaissance, que je n'oublierai jamais, je crus qu'il ne convenait pas à un étranger d'y aller, au risque de susciter de l'agitation, et bien que j'eusse eu une grande joie à retrouver là mes chers amis d'une heure, je m'abstins.
En quittant Sunds\vall, notre itinéraire nous amenait à Ostersund, résidence de l'Ostersund Lan. Nous fûmes accueillis par un gouverneur et sa femme, les plus aimables gens du monde. Là, après trois jours de repos, nous attendait encore une manifestation touchante. En nous embarquant sur le lac Storsjiun, que nous allions traverser pour gagner la Norvège, nous trouvâmes à bord le gouverneur, sa femme et une nombreuse société de la ville. Au moment où on nous présentait quelques-uns de nos compagnons de voyage, nous entendîmes résonner un orchestre, qui, après un prélude guerrier, entonna la Marseillaise, chantée par les passagers avec un enthousiasme que des Français n'auraient pas exprimé plus jiatriotiquement. Je leur répondis par un de ces cris d'es- |)érance, hélas! qui partout, hors en Angleterre, faisaient battre tous les cœurs de l'Europe, mais qui, plus que partout, m'a touché pendant mon voyage.
Avant notre départ de Stockholm, nuus avions été visiter Upsal. L'université étant en vacances, je ne pus recueillir que des documents. A la date des il et
15 avril 1875, j'ai publié dans le Journal officiel un travail complet sur ce très intéressant sujet, et où on trouvera tous les renseignements désirables, mais je ne crois pas utile de les reproduire ici.
A part quelques relations avec des professeurs, je n'ai eu que la triste occasion d'assister aux obsèques du recteur, et de voir cette cérémonie suivie par tous les professeurs et célébrée dans la cathédrale d'Upsal.
C'est à la bibliothèque que j'ai pu feuilleter le livre le plus rare probablement du monde, le Codex argenteus, traduction en caractères gothiques des quatre évangiles, par l'évèque Ulfilas, né en 318 et mort en 388.
« Ce livre, dit le Guide du voyageur en Suède, est le plus ancien échantillon, non seulement de la langue, mais aussi de l'imprimerie de ces temps : deux cent quarantesix ans avant l'invention de l'imprimerie en lettres mobiles par Gutenberg. Le texte est imprimé de la même manière que les relieurs impriment encore les titres des livres sur le dos ou sur la reliure elle-même. »
On éprouve un saisissement devant cette œuvre, qui représente notre imprimerie à bien peu de chose près; mais il y manque un pas à faire, rien qu'un détail, et il a fallu deux cent quarante-six ans au génie de l'humanité pour s'aviser, en 1436 seulement, qu'il n'y avait qu'à prendre les lettres isolées, et au lieu de les appliquer pièce à pièce, de les rassembler en ordre dans un cadre, et de les imprimer toutes d'un seul coup pour produire une page.
Je puis dire que j'ai éprouvé devant ce livre une des grandes émotions intellectuelles de ma vie.
Aj-ant achevé nos excursions à Falun et en Dalécarlie, nous allâmes à Gefle pour nous embarquer pour Ilerur»sand, à l'embouchure du fleuve Angerraan, qui devait nous conduire, par un petit bateau, à SoUefteâ, d'où nous irions voir la cascade de Niisaker, une des plus belles de la Suède. Cette traversée fut très intéressante : nous naviguions en pleine Baltique. Celte mer, qui n'a point do
marée, donne aux rivages l'aspect d'un lac; la terre est d'un gris clair d'une extrême finesse, il n'y a guère de verdure, et de temps à autre on aperçoit de petits ports où sont ancrées des embarcations si minuscules qu'on les prendrait pour des canots de plaisance ou des canots abandonnés. On ne voit personne sur le quai, qui est en planches, au ras de l'eau, bâti sur pilotis. Sur la mer on ne voit ni canots ni navires, d'ailleurs elle est à tout instant couverte d'une brume si épaisse que quand on est debout sur le pont on ne se voit pas les jambes. Sur quatre jours de navigation nous avons eu trois jours de ]»rume; on s'arrête plus ou moins longtemps, on avance en sifflant, on s'arrête encore, et ainsi de suite, et on arrive toujours, grâce à l'absence de marée, de bas-fonds et de récifs sur les rivages.
Nous avions trouvé sur l'Angerman une suite continue de paysages admirables très supérieurs à ceux du Rhin tant vantés : ici il n'y a point d'histoire; c'est la nature seule qui les fait, avec des rochers, des rapides, une végétation extraordinaire, et ce ciel !
En arrivant à Sollefteà, nous fûmes reçus par M. ïingberg, pour lequel nous étions annoncés, ayant sur lui un bon de notre lettre de crédit. Il était de plus inspecteur d'une usine de fer où l'on traitait le fer comme autrefois, au bois, pour produire ce célèbre fer de Suède qui a si longtemps produit un métal sans pareil. L'atelier, comparé aux forges modernes, semblait une machine antédiluvienne. La pièce principale était un râtelier d'énormes marteaux de bois travaillant le minerai comme une machine à papier. Entre autres détails, chaque samedi l'atelier était lavé du haut en bas avec un jet d'eau, parce que la poussière, en chargeant les parois, aurait compromis la pureté et le grain de ce métal unique au monde.
Notre réception à la maison de campagne de M. II<")gberg nous donna le plus charmant aperçu de la vie de famille en Suède. Elle commença par une cacophonie des ])lus amusantes. Les jeunes gens et les jeunes filles bal-
butiaient un peu de français; un directeur qui nous avait suivis dans notre voyage parlait latin avec moi, un étudiant parlait anglais; nous parlions tous à la fois. La conversation s'anima, nous nous lançâmes sur la philologie comparée, et je me rappelle cette phrase entre autres : Jernvaz... Jungrati... Jungfrau... Jeanne d'Arc... Sur quoi, tandis qu'un des jeunes gens jouait de la clarinette pour faire danser les demoiselles, j'emmenai les autres et je leur appris le jeu du chat et du rat, qu'ils ne connaissaient pas, et qu'ils me promirent, avec acclamations, d'introduire en Suède chez tous les étudiants comme gage de 1 amitié qui unit nos deux patries.
Le 31 juillet nous partîmes pour Niisâker. Après avoir passé un bac sur l'Angerman, nous traversâmes un pays encore plus beau que la Dalécarlie, mais par un chemin détestable. Après avoir fait à Ostereâ un déjeuner plus détestable encore, le cocher fit arrêter les chevaux, etnous fîmes halte dans une prairie ombragée d'arbustes charmants qui nous aljritaient d'un soleil brûlant, tandis que les chevaux, tantôt paissant, tantôt buvant à un ruisseau, prenaient un bain de fraîcheur et de repos. Nous étions, avec cela, entourés de paysages plus riants les uns que les autres, et nous parlions du paradis terrestre, de la terre promise. On attela, et nous échangions depuis une heure nos félicitations, lorsque ma femme, cherchant quelque chose dans son sac, s'aperçut qu'elle l'avait perdu!
En toute autre circonstance, et dans une situation régulière, il eût été bien simple de retourner. Nous voj'^agions dans un pavs désert, le sac pouvait être là où il était tombé, et un des rares habitants au bord de la route 1 avait trouvé et nous le rendrait au retour.
11 contenait, il est vrai, tout notre argent, mais nous devions repasser, pour retourner à Sollefteà. Nous trouverions AL Hôgberg. qui nous en donnerait encore, puisqu'il nous en avait déjà donné sur notre lettre de crédit. Et puis... nous étions à moitié route : une fois arrivés à Linden, nous verrions
Arrivés à Linden, but de notre course, je demandai à l'aubergiste le pasteur. Il demeurait dans un hameau voisin. J'entrai chez lui et je le priai de venir expliquer à l'aubergiste que j'avais perdu mon sac, mais que, de retour à Sollefteâ, je lui enverrais ce que j'allais dépenser chez lui.
Il avait du monde à déjeuner, il fumait son cigare; j'avais des bottes molles, un veston, un sac en bandoulière, un béret de matelot écossais. Il m'écouta d'un air embarrassé. Il avait en effet autant d'embarras que le nombre des langues qu'il lui aurait fallu pour me répondre : il ne connaissait ni l'anglais ni le français, et quant au latin, il ne le comprenait que prononcé à la suédoise. En désespoir de cause, je lui écrivis, en latin, ce que j'avais à lui dire. Il me comprit parfaitement, prit son chapeau et m'accompagna à l'aul^erge.
En arrivant, dès qu'il vit ma femme avec mon fils, il commença par lui présenter son porte-monnaie ouvert, que je refusai, et après quelques explications, moitié par notre cocher, qui lui confirma l'aventure, moitié par moi qui lui demandai en latin écrit le chemin pour aller à la cascade, il nous offrit de nous y conduire, et tantôt avec mon latin, tantôt avec ces signes qui suppléent d'une manière si merveilleuse aux mots pour se faire comprendre d'une jolie femme et d'un homme bien élevé, il nous « expliqua » la cascade comme aurait pu le faire un cicérone polyglotte.
Les chutes de N;isâker valent bien le vovage. L'eau s'élance d'un très large rapide qui arrive en tournant entre des rives de sapins centenaires dont les uns sont encore debout, tandis que d'autres, abattus dans le lit du fleuve, flottent et franchissent la cascade; que d'autres, échoués en amont ou en aval, attendant une débâcle ou un dégel, flotteront jusqu'à son embouchure , où des scieries les débiteront pour les embarquer ensuite à diverses destinations.
Comme chute d'eau, comme paysage tragique, c'est
aussi beau que possi!)le, mais ce qui est plus intéressant encore, c'est le monument sans pareil d'un ensemble d'inscriptions formées de figures gravées qui sont évidemment des signes d'écritures analogues aux biéroglyjdies égvptiens, et dont l'histoire remonte bien plus haut, à l'âge de la pierre polie, puisque le travail y porte la' trace indéniable d'outils en pierre polie. On y voit encore des dessins de barques portant leurs équipages, des figures d'animaux dont quelques-uns peuvent être attribués à des races disparues.
Sur une paroi presque plane, inclinée à quarante-cinqdegrés et baignant son pied dans l'éd'ume de la cascade,, on voit, gravés à l'aide d'un ciseau de silex, en traits larges comme le pouce et profonds d'un demi-centimètre : un chien; un bœuf, la tête à droite; une espèce de renne; une sorte de ruminant ayant au milieu du front une corne droite, qui serait une antilope gnou, type de la licorne fabuleuse; un animal ressemblant à un rhinocéros sans cornes; enfin deux vaisseaux à proue recourbée pareille aux navires des Normands dans les temps historiques.
Le pasteur, en nous faisant remarquer tout cela, nousdisait que c'était des « runs ». C'est comme qui dirait des antiquités dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Je ne crois pas qu'on en ait déterminé l'époque, mais il en résulte un témoignage irrécusable du passage^ antérieur à l'époque historique, d'une race qui, venant d un ])ays lointain, a traversé la mer pour s'établir dans le nord de la Suède, si elle n'a pas continué sa route pour aller peupler le nord de l'Amérique, et peut-être se répandre plus loin encore.
Le lendemain matin, à six heures, ayant remercié le ]iasteur, nous avons pu voir une fois de plus combien les Suédois sont honnêtes. Nous étions trois, avec deux chevaux et un cocher : on nous a compté vingt francs, de manière que nous avons pu garder assez de monnaie pour une dépense imprévue et même inespérée, qui nous attendait sur la route.
A chacune des rares maisons que nous rencontrions, le cocher allait demander si on n'avait pas trouvé notre sac. Après une heure de cette enquête, arrivés à peu près à la halte où nous nous étions reposés, le cocher, revenant d'une Tuaison où il était allé, nous envoya de loin des gestes nous apprenant que le sac avait été trouvé. Nous descendîmes, et dans une jolie petite maison nous (ùmes reçus par un jeune cordonnier. Il commença par nous faire raisonner d'un air grave, bien que nous fussions les seuls qui eussions passé sur cette route déserte, après quoi il ouvrit une armoire à clef, et prenant sa Ijonhomie naturelle, montra le sac et le donna à ma femme en souriant. Celle-ci, qui avait la clef du sac, s'en servit pour ouvrir l'objet jierdu, lui donnant la preuve qu'il était bien à nous, l'ouvrit tout à fait et lui donna cinq rixdales. Le bon cocher, à ce cadeau, manifesta une joie touchante, qui devint plus touchante encore quand ma femme lui en donna autant. Quant au cordonnier, je ne sais pas si son étonnement ne dépassa pas sa joie.
A six heures du soir, nous arrivions à SoUefleâ, d'où nous repartîmes pour continuer notre dernier voyage en Suède et nous diriger ensuite sur la Norvège.
C'est en arrivant à Skalstugan, dernière poste de la route d'Ustersund à Levanger, que nous apprîmes l'existence, à un mille du village, dune tente de Lapons. Une expédition, composée de quatre chevaux, de cinq guides et de notre courrier, fut aussitôt organisée, et le lendemain de grand matin, nous partîmes. Après avoir traversé une forêt, nous arrivâmes au bord d'un grand lac. On lâcha les chevaux dans le bois, nos guides se transformèrent en matelots, allèrent chercher une barque où nous nous assîmes avec les harnais, les selles et les sacs de voyage, et nous traversâmes le lac. De l'autre côté paissaient des chevaux entravés qu'on prit et qu'on sella, et nous nous trouvâmes presque aussitôt en plein paysage lapon.
Ce qui caractérise singulièrement ce paysage, c'est le
«ontraste entre l'ensemble et les détails. Le ton dominant est un vert très jaune; les lignes générales sont basses, très simples et très uniformes. INIais dès qu'on reporte ses veux sur le terrain où l'on marche, on se voit au milieu du fouillis le plus inextricable où puisse s'emj)ètrer un amant de la nature. La terre, l'eau, la tourbe, les rochers, les bruyères, l'herbe et les bouleaux nains sont tellement confondus et entremêlés, qu'à chaque pas on se demande . comment on fera le pas suivant. A tout instant se hérisse une pointe de rocher, se creuse un fossé; tantôt un rameau tortu de bouleau nain vous fouette la figure, tantôt une liane s'enroule à vos jambes; ici une large fondrière barre le passage entre deux monticules; plus loin vos jambes s'enfoncent jusqu'aux genoux dans le sol spongieux des tourbières.
Une bise violente soufflait, accompagnée d'une pluie fine et glaciale. J'avais tellement froid aux pieds, que je fus forcé de descendre de cheval et de marcher jusqu'aux genoux dans l'herbe mouillée. Malgré le froid et la fatigue, c'était charmant et saisissant, ce voyage à travers une nature si nouvelle et si imposante de pauvreté, de simplicité et de grandeur!
On vante beaucoup la sûreté de pied des mulets. Ce que j'en sais pour ma part, c'est que, sans une vigoureuse saccade que je sus lui donner à propos, un mulet, manquant des deux pieds de derrière, m'aurait précipité dans la Dranse, à deux cents pieds de profondeur, un jour que je montais au Saint-Bernard pour aller chercher des impressions de voyage; mais je ne sais ce qu'on pourrait dire des chevaux suédois qui nous ont portés à travers ces fondrières coupées de rochers, de ruisseaux, de bourbiers et de branchages. Nous avons franchi peutêtre deux cents monticules et autant de petits vallons, qu'il serait plus juste d'appeler des ravins. Quand on arrive au pied de ces obstacles, on ne peut pas comprendre comment le cheval y pourra monter; mais quand on est au haut, on voit qu'il est impossible d'en descendre. Nos
quatre chevaux ont passé tout cela sans qu'un seul ait buté seulement.
Nous mai'chions depuis yjrès de trois heures et nous ne voyions rien qui annonçât le voisinage du campement lapon. A plusieurs reprises, nos guides s'étaient arrêtés pour tenir conseil, et leur air d incertitude ne paraissait présager rien de bon. Cependant, à la suite de leur dernière conférence, ils semblèrent s'avancer d'un air plus délibéré.
De temps en temps nous commençâmes de rencontrer des espaces où le sol noir de la tourbière était mis à nu à une profondeur de deux pieds, comme s'il eût été défoncé à la bêche : c'étaient des prairies de mousse où les rennes avaient pacagé récemment.
Au bout d'un quart d'heure de marche, nous passâmes le long d'une enceinte circulaire de branches de bouleaux fichées en terre : c'était un parc abandonné depuis longtemps par les Lapons.
Nous franchîmes encore plusieurs collines et plusieurs ravins. Le paysage s'accentuait; une large vallée s'étendait à notre droite, une montagne couverte de gazon pâle s'élevait au delà, et au fond d'une gorge où quelques plaques de neige paraissaient encore, on vo^'ait miroiter 1 eau d'un petit lac.
Nous étions parvenus au penchant d'une plaine inclinée d'où nous dominions tout. Au moment où, jetant un regard découragé sur ce déserl, je commençais à désespérer, les guides, qui marchaient en avant, s'arrêtèrent et nous regardèrent en tendant leurs bras vers la gauche : nous fîmes quelques pas, et ayant dépassé un tertre qui avait jusque-là borné notre vue, nous vîmes, au pied et en arrière d'une petite colline, une forêt de branches sèches qui tournait sur elle-même, et aussitôt, se découpant comme une ombre chinoise sur la lumière du ciel, une figure qui, les bras et les jambes écartées, bondissait de droite et de gauche comme un pantin dont on aurait tiré le fil. C'était le troupeau de rennes qu'on ramenait à
son parc et que le berger y poussait à grands renforts de cris, de gestes et de gambades.
En quelques minutes de marche nous étions arrivés à la tente des Lapons après avoir laissé derrière nous une cabane de mousse et de terre où ils avaient passé l'hiver et qui était abandonnée. En apercevant cette tanière humaine, cela nous parut si petit et si plat, que nous ne pouvions comprendre comment une famille entière pouvait nicher là dedans. C'est un cône très bas, couvert, jusqu'aux trois quarts de sa hauteur, dune espèce d'étoffe de poils, brune et jaunâtre, qui s'arrête sans couvrir le haut, et qui laisse passer les pointes d'un faisceau de branches de bouleau brutes. Par l'ouverture ainsi laissée libre s'échappe la fumée du fojer. Une porte formée d'une claie recouverte d'étoffe, large de deux pieds et haute de quatre, donnait accès dans cette étrange demeure.
Le père, la mère et un jeune homme d'environ dix-huit ans étaient là, accroupis sur des peaux de rennes autour d'un feu brûlant sur des pierres. A une traverse de bois, posée entre deux montants de la charpente, une petite marmite était suspendue par une chaîne de fer. Le père, assez vigoureux, coloré, avait les cheveux roux, un peu de moustaches et quelques poils de barbe aux deux côtés du menton. Une figure ronde et plate, des pommettes très larges, une grande bouche sans lèvres, des plis profonds creusés dans les joues et aux coins de la bouche, des yeux fortement inclinés, et enfin des sourcils très relevés à leur extrémité, donnaient à sa physionomie un caractère aussi étrange que primitif.
Il était vêtu d'une robe de cuir ajustée au corsage et plissée à la jupe, et il avait les pieds nus. En nous voyant, il se leva, se chaussa avec empressement de chaussons de cuir, et mit une robe de drap ou de serge verte ornée de quelques découpures et de quelques bordures en dents de loup taillées dans du drap rouge. Il portait pour coiffure un haut bonnet pointu de drap vert, avec un large couvre-nuque et une grande visière du même drap, re-
irousst'S, bordés diin liséré rouge : tout à fait le bonnet des coureurs et des timbaliers du dix- huitième siècle, moins le plumet.
La mère, qui paraissait n'avoir plus d'âge appréciable, avait sur les épaules un objet ressemblant vaguement à quelque chose qui aurait été, à une époque très reculée, une vieille pomme bouillie, puis séchée au soleil : cet objet était sa tête, où reluisaient deux petits yeux noirs bridés, chinoises et à peine ouverts. Ses cheveux étaient aussi noirs, aussi gras et aussi luisants que ses yeux. Assise tout au bord du feu, elle avait encore place pour allonger, au bout de deux jambes plus courtes que ses bras, deux petits pieds nus dont elle tortillait les orteils avec une dextérité de singe.
Le jeune homme avait la figure beaucoup moins caractérisée : son type n'était ])as encore très marqué, et, sous un autre costume, on aurait pu le prendre pour un j)aysan d'une contrée très reculée. Il était habillé d'une tunique, d'un pantalon et de sandales en cuir brun, et coiffé, comme son père, d'un bonnet de drap pointu.
Quand, par l'ouverture de la tente, nous aperçûmes cet intérieur, le dégoût et la pitié faillirent nous faire reculer. Autour du feu, cent objets, plus misérables et plus sales les uns que les autres, étaient jetés sur une litière de branchages recouverte de peaux de rennes , les unes sèches, les autres encore humides et sanglantes.
Aux branches tortues qui soutenaient l'étoffe de la tente, étaient pendus des quartiers de rennes saignants, des vessies pleines de graisse, des fiels de renne, et une quantité d'ustensiles de bois, d'outils de cuivre, de vêtements sordides. Le Lapon, son fils et sa femme nous tendirent la main en nous invitant à entrer. Je m'accroupis d'abord devant le feu. A ma suite, je vis entrer successivement toute notre caravane, et je pus constater alors, à mon grand étonnement, que nous étions onze sous cet abri qui m'avait d'abord paru si exigu : il y avait môme en plus deux bons chiens lapons qui, ayant appris
notre présence, se faufilèrent entre les jambes de la compagnie et vinrent se planter devant nous pour nous regarder et pour prendre part à la réception.
J'avais nies bottes absolument pleines d'eau, et je lu sentais plus mes pieds. Le feu brillait; cette vue seule rae rendait la vie. Peu à peu je sentais mon dégoût se fondre dans un irrésistible sentiment de bien-être. Me laissant aller, je finis par reculer tout doucement mes reins, j'allongeai les jambes, et je me trouvai assis dans un tas épais de bonnes et moelleuses fourrures qui répandirent dans toutes mes... œuvres mortes une douce chaleur. Je tirai ma boîte à tabac, j'en offris au père; nous bourrâmes consciencieusement nos pipes, et, au milieu d'un silence solennel, les deux pères de famille fumèrent le « calumet de paix ».
Cette cérémonie, jointe à la chaleur du feu, ayant rompu la glace, nous entrâmes en conversation par le triple intermédiaire de notre courrier, qui n'entendait que l'anglais et transmettait en norvégien nos demandes aux guides, lesquels, à leurtour, les traduisaient en lapon. Je dois convenir que les propos échangés étaient d'une simplicité enfantine, mais chacun sait qu'en pareil cas on parle pour parler, ou plutôt pour montrer que si on pouvait parler on parlerait.
La conversation finie, nous exhibâmes le premier des fastueux cadeaux que nous destinions à nos hôtes : une livre de tabac en feuilles, pour le j^ère.
A ce moment survint la jeune fille, que nous n'avions pas encore vue. Elle était blonde, svelte, bien faite et assez jolie. Elle portait une robe de cuir très coquettement ajustée au corsage et dont la jupe avait de gros plis plats; pour coiffure, un béret d'étoffe bleue, rond et plat, d'un assez joli effet. Ses cheveux nattés tombaient par derrière. Je lirai alors mon second cadeau, consistant en une livre de sucre. Elle me remercia en me prenant la main et en inclinant gracieusement la tête.
Nous étions remis : l'appétit engourdi commençait à se
réveiller. Nos guides sortirent pour préparer le repas, et au bout d'un quart d'heure nous étions debout ou assis en dehors de la tente, mangeant d'autant plus gaîmenl qu'un rayon de soleil voulut bien se montrer et nous faire fête.
Le déjeuner fini, nous visitâmes le campement dans tous ses détails, accompagnés des deux bons chiens et du cinquième membre de la famille, petit garçon d'une douzaine d'années, maigre, bien découplé, à l'air éveillé, et à qui son costume de cuir et son bonnet donnaient absolument l'air d'un petit ramoneur.
En outre de la tente, l'établissement de la famille ne se compose que d'un échafaudage de branches dressé à quelques pas, en plein air, et qui sert à faire égoutter et sécher les fromages, et d une espèce de banquette basse, supportée par dès pieux et servant d'appui et de table pour certains travaux domestiques.
Mais le plus intéressant était le parc des rennes, et nous avions hâte d'y aller. Il était à une vingtaine de pas de la tente, dans un fond. C'était une enceinte de branchages sans feuilles, gros comme le bras et nullement émondés. Le bouleau nain est un arbre tellement bizarre et contorsionné, qu'à une cei'taine distance la clôture se confond avec les bois des rennes, qui ont un développement énorme, sont très chargés dandouillers et d'empaumures, et sont couverts d'un poil grisâtre; de sorte que, en masse et à distance, c'est à les prendre pour des Ijranches mortes.
On déplaça des branches mobiles servant de portes, et nous nous trouvâmes dans un espace circulaire à peu près de la grandeur d'un cirque, rempli presque entièrement de fennes de toute taille, de tout âge, de tout sexe et de toute couleur. Il y en avait environ trois cents.
Ils diffèrent beaucoup par la taille. Les plus grands ont près de cinq pieds au garrot; à mesure qu'ils avancent en âge, le nombre des andouillers et la largeur des empaumures augmentent à un point que les vieux rennes ont
l'air de porter un arbre sur la tête. Ils sont généralement gris argenté, avec le dessous du ventre et le dedans des jambes blancs; mais on en voit beaucoup dont le pelage tire sur le brun, le noir ou le blanc. Il y en a même de presque blancs. Le plus beau et le plus grand de tous était entièrement blanc.
Ces belles bêtes sont aussi douces et aussi familières que des moutons : elles nous virent entrer sans manifester la moindre agitation, et nous pûmes les toucher, les caresser, passer au milieu d'elles, sans qu'une seule fît un mouvement. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est l'impression qu'on éprouve à toucher leurs cornes velues, qui sont chaudes et moelleuses comme le reste du corps.
Au moment oîi nous entrions dans l'enceinte, une femelle venait de mettre bas. Le petit renne était noir, et pelotonné sur lui-môme, il paraissait tout abasourdi de son entrée dans le monde.
Plus la nature pèse sur les hommes, plus ils sentent le besoin de se réunir et de s'appuyer entre eux pour résister à la destruction; il en est de même des animaux, et le renne, confiné au milieu des neiges et des déserts, serre les rangs et se soumet de lui-même à une discipline dont son instinct lui fait comprendre la nécessité. Ce même instinct le rend souple, obéissant et fidèle à ce maître dont il reçoit tous les jours les soins, qui le protège dans le danger, qui le conduit au pâturage et lui donne un retranchement pour y dormir en sécurité.
Nous étions encore au milieu du troupeau lorsque nous vîmes entrer dans le parc le père, accompagné de sa fille et de son lîls aîné. Il avait quitté sa robe de laine ])0ur reprendre sa tunique de cuir, s'était chaussé, coiffé de son bonnet; il avait à la main un paquet de cordes de cuir; sa fille portait une écuelle de bois de bouleau. Il s'avança au plus épais du troupeau, prit le rouleau de cordes d une main, et ayant cherché du regard la femelle qu'il voulait atteindre, il lui lança la corde, qui alla s'enlacer dans le bois de la bête. 11 fit cette opération à plu-
sieurs reprises sous nos yeux, et j'en suis encore à me demander comment on peut arriver à atteindre la tête d'un animal confondu au milieu de trois cents tètes dont les bois se touchent et forment une espèce de fourré vivant.
Aussitôt que le lasso avait touché, le Lapon tirait la femelle à lui, lui tenait la tête levée et immobile, tandis que son fils contenait les deux pieds de derrière; pendant ce temps, la jeune fille, un genou en terre et dans une pose gracieuse et pittoresque, tirait le lait. Chaque femelle donne tout au plus un demi-verre de lait à chaque fois.
Lorsque nous evimes suffisamment admiré et caressé les rennes, le soleil avait disparu; je sentais mes pieds se refroidir; le ])etit filet de fumée bleuâtre qui s'élevait dans l'air me faisait songer au bon feu qu'il y avait là-dessous, et mes reins, encore enthousiasmés de la fomentation veloutée que les sièges de fourrures leur avaient procurée à ma première station dans la tente, aspiraient manifestement à une nouvelle séance. Je laissai donc mes compagnons avaler la bise et boire la pluie tout à leur aise, et ra'étant refourré sous la lente, je m'y installai devant le feu, cette fois sans le moindre dégoût et même avec plaisir.
A mesure que je m'épanouissais à la douce chaleur de ce pauvre foyer, les objets qui m'entouraient me semblaient perdre leur aspect sordide et misérable pour ne plus me laisser voir que leur utilité, la précision avec laquelle, tout grossiers qu'ils fussent, ils répondaient à un besoin , et enfin ce bien-être et cette sécurité du lendemain dont je prenais moi-même ma part, à mon très vit contentement.
J'allumai ma pipe, et dans cet état où l'iiomme se laisse aller sous l'influence de la fatigue, d'un bon repas et de la satisfaction de l'âme, je me sentis reporté au temps de mon enfance, à cette aurore où, m'éveillant à la vie, je n'en distinguais encore que les lignes élémentaires. Dans
ce temps-là l'image du bonheur, celte image qui devait^ pour moi comme pour nous tous, se transformer tant de fois, se réduisait à mes yeux, se blottissait, si j'ose dire, aux détails les plus simples de l'existence.
Allumer du feu, construire un four, faire cuire une pomme ou un œuf, accumuler du sable, pétrir la terre, bâtir un mur, voilà ce qui m'intéressait, me passionnait. Le feu ne brûlait pas toujours, mon œuf ou ma pomme étaient le plus souvent crus ou réduits en charbon, mes édifices n'avaient ni queue ni tète, mes murs ne tenaient ])as; mais tout cela était mon œ'uvre et ma propriété, et devant ces simulacres des travaux et des établissements de la vie, j'éprouvais un contentement de cœur dont je ne puis plus me souvenir sans pleurer.
Et peu à peu, à force de reporter mes yeux vers cette lueur lointaine, j'en vins à me demander si ce que je j)renais pour le j»remier éblouissement de la vie n'en était ])as la lumière et la vérité. En comparant cette hutte, où le Lapon mène une existence si paisible, aux maisons où j'ai tant de fois traîné de longs jours et de longues nuits de douleur et de découragement, je ne voyais rien autour de moi qui rappelât autre chose que les nécessités et les satisfactions de la vie : la nourriture, le sommeil, la chaleur, l'abri, le travail, la prévoyance, l'affection, et même, pour la jeune fille, quelques ornements attestant pour elle, comme les diamants pour nos filles, des espérances d'amour. Après une vie longue et douce, voilà des êtres humains qui mourront sans avoir connu ni la ricliesse, ni la gloire, ni les plaisirs; ils ignorent la guerre, ils ne savent pas qu'il existe une politique, des sciences, des arts; ils n'ont jamais lu un livre et ils ne savent même ])as qu'il y a des philosophes.
Mais ils sont chrétiens : lorsqu'ils paraîtront devant la justice de Dieu, leur âme vaudra la nôtre. Et quant à leur vie, une fois finie, qu'importe?
Vaudra-t-elle moins? Sur la masse des habitants du globe, mettez à part le très petit nombre des riches, des
savants et des puissants, que vaudra-t-il? L'innombrable multitude des petits, pour qui la vie ne diffère pas beaucoup, au fond, de celle du Lapon. Ils sont attachés d'aussi près à la nécessité et à la terre, et tout l'idéal de la civilisation passe et flotte au-dessus de leurs têtes sans s'y poser. Mais ce que le hasard de leur sort les force à chercher directement dans le travail, ce n'est pas autre chose que ce que les privilégiés, de leur côté, cherchent à grand renfort de science, de politique, de coups de canon : c'est toujours la vie heureuse et libre, le plus de bien-être possible : le bonheur; appelons-le par son nom.
Et alors, peu à peu, comparant les agitations et la vanité de la vie civilisée au calme et à l'innocence de cette existence du Lapon, je sentais monter à mon cœur comme un retour de sève. Les instincts primitifs, l'attraction et l'autorité de la nature, reprenaient possession de moi; ils maîtrisaient ma volonté, ils s'emparaient de mes sentiments et courbaient mon intelligence. Et ce qu'il y avait de plus effrayant dans ce rêve, c'est que plus je comparais et plus les différences s'effaçaient, plus l'homme me paraissait également faible partout, mais de plus en plus malheureux à mesure que la civilisation vient compliquer sa vie.
Je fus tiré de cette syncope de civilisation par la jeune Laponne, qui entra et me fit signe qu'on m'attendait pour prendre le café.
Je sortis. La bise glacée et la petite pluie fine avaient repris de plus belle : nous avions l'air assez piteux avec nos nez rouges, nos yeux larmoyants et nos vêlements fripés et humides; la tente avait l'air d'une taupinière crevée; quant aux Lapons et aux Laponnes, ils ressemblaient plutôt à ces masques crottés qui battent le pavé un jour de mardi gras, qu'à d'augustes représentants de la nature. Le café était Ijon, mais on nous le servit dans des tasses de faïence anglaise si vulgaires, que je pensai à la tasse de vieux chine où je prends mon café lorsque je suis chez moi, et je regrettai mon lit. Je pensai aussi
à mes autres bottes, qui séchaient là-bas de chagrin à m'attendre dans mon cabinet de toilette, et finalement je bénis Dieu qui fait bien tout ce qu'il fait.
L'heure du départ était arrivée. Pendant qu'on préparait nos montures, j'allai faire mes adieux aux rennes. On les poussait pour les faire sortir, et je les vis en marche.
Là ils m'ont paru encore plus beaux, et leur altitude me les a. révélés tout entiers. Ce dos voûté, ces jambes de derrière un peu accroupies, cette tête allongée et renversée, ces bois gigantesques couchés en arrière, donnent à ces animaux, surtout lorsqu'on les voit marcher en troupe, un air de tourmente, un aspect de fugitifs, impossible à exprimer par des paroles : on dirait que derrière eux souffle une tempête invisible et qu'ils fuient, poussés par derrière et fléchissant sous l'ouragan.
La pluie tombait, une bise aigre nous fouettait le visage, le temps pressait, et nous avions vu tout ce que nous avions avoir. On ressella les chevaux; nous prîmes congé de nos hôtes après leur avoir acheté une peau de renne et un fromage, et au bout d'une course de trois heures, nous arrivâmes à bon port à l'auberge de Skalstugar sans qu'il nous arrivât rien d'intéressant , sinon que nous eûmes une tempête sur le lac, qu'un taureau faillit nous éventrer, et que mon cheval s'enfonça jusqu'au poitrail dans une fondrière d'où nous eûmes grand'peine à le tirer.