‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 16 sur 26 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Description de la Norvège. — Les fjords. — Le Hardanger-fjord. Le Sogne-fjord. — De Trondhjem à Bergen par mer. — Couchers de soleil. ■ — Port de Bergen. — Les vieux marchés. — Les bateaux. Les poissons d'or et d'argent. Le roi des harengs. — Un turbot colossal. — Paysages de l'intérieur. — Nouvelles désolantes de France. — M. Ilepp, consul de France. — M. le président Hallanger. — M. Michelet, Français d'origine. — Témoignages de sympathie. — Départ pour Lonclres. — Traversée terrible. — Arrivée à Londres. — Impression formidable de cette ville et des Anglais. — Le sort inévitable de l'Angleterre. — Le caractère des hommes et des choses. — Séjour de quinze jours. — Arrivée au Havre et à Gabourg. — Séjour de deux mois. — Départ pour Laval. — Je deviens professeur d'anglais. — Passage des débris de l'armée de la Loire. — Départ pour Vitré, séjour. — Départ pour Niort.

Le sol de la Norvège est aussi tourmenté que celui de la Suède est simple. Dans ce long et étroit espace de son territoire où les monts Scandinaves la resserrent, la Norvège n'olfre guère qu'une série de vallées abruptes et de montagnes, dont les derniers sommets s'élèvent jusqu'à 2,600 mètres au-dessus de la mer.

La péninsule Scandinave bascule de lest à l'ouest : la Suède se soulève aux bords de la Baltique, la Norvège s'enfonce au bord de la mer du Nord. Les montagnes norvégiennes s'effritent, les vallées se rétrécissent : l'agriculture diminue, la mer avance et creuse; la Suède a été une guerrière triomphante, la Norvège a été opprimée. Or comme, dans toutes les nations du monde, le pays fait les hommes, les Norvégiens sont de tout point opposés aux Suédois, comme leur pays est opposé à la Suède. Le passage en Norvège est un coup de théâtre : on va des montagnes a|^x vallées, toujours en vue de la mer, et ou comprend que le peuple d'un tel pays, secoué par les

tempêtes du Gulf-stream, ne peut que naviguer, pêcher et commercer. Or, comme cela saute aux yeux partout où l'on pose le pied, un vo^^age en Norvège est un spectacle que des couchers de soleil incomparables éclairent d'une lumière tragique. Nous avons donc été très émus par ce voyage, d'autant que si nous avons trouvé rudes et concentrés les paysans de l'intérieur, nous avons été accueillis par une société aussi polie et aussi sympathique qu'en Suède.

Les montagnes, les cascades, les forêts, les paysages, les bords de la mer, on en a vu partout, mais les fjords de la Norvège offrent un spectacle unique au monde.

Le fjord est un bras de mer qui s'avance dans les terres. Géogra|)hiquement, on pourrait l'appeler un golfe : mais le fjord, par ses contours et ses découpures, échappe à toute classification, et exige vraiment une dénomination à part. Il ne ressemble en effet nullement à ce qu'on appelle un golfe, une baie, une anse : c'est une décou- ])ure, ou plutôt un dédale de découpures, pénétrant dans la côte, se divisant à l'infini, et allant quelquefois se perdre jusqu'à vingt -cinq lieues dans 1 intérieur des terres. La côte de Norvège est une sorte de muraille de granit, et le fjord, pour pouvoir passer, a commencé par diviser cette muraille en des milliers d'îlots, a creusé son chenal au milieu de tout cela, et puis pénétré dans la masse en coupant le pied de la montagne! Il a parfois tranché si net son passage, que les parties supérieures se sont éboulées, et continuent encore.

Le Hardanger-Ijord et le Sogne-fjord offrent les spectacles les plus imposants et les plus terribles que la nature du Nord puisse donner. Lorsqu'on voyage pendant des journées entières à travers les sinuosités de ces gouffres, on a devant les yeux une scène que l'imagination seule puisse reproduire : l'imagination seule, car la disposition des lignes de ce paysage extraordinaire échappe, par ses proportions inusitées, auK données de ce qu'un artiste doit nécessairement renfermer dans le

cadre d'un lableau. Là, point de i^remier plan, point de repoussoirs, point de ces échappées se rétrécissant à l'horizon et laissant apercevoir ces lointains aU'aiblis dont la finesse fait si bien ressortir le contraste du premier plan et l'harmonie de l'ensemble : sauf quelques parties un peu détaillées |)ar les anfractuosités de quelque baie ou l'ouverture d'une branche du fjord, des murailles de rocher perpendiculaire, des cônes de roche nue, tout cela d'une seule teinte, mais gigantesque, mais colossal, mais écrasant, voilà ce qu'un panorama ou un diorama pourrait imiter avec ses dimensions apparentes, mais qu'un tableau ne saurait rendre aucunement.

Rien ne peut donner une idée des scènes qui se déroulent aux 3'eux du voyageur dans le cours d'une navigation à travers les méandres de ces fjords tantôt resserrés dans un étroit passage, tantôt ensevelis entre deux murailles à pic de deux raille pieds de hauteur, tantôt s'élargissant en un cirque immense où des montagnes de roche grise sont rangées en cercle comme des spectateurs formidables.

Parfois, au détour d'un promontoire , on découvre, tapi dans une fente de rocher, un coin de terre, juste assez grand pour porter une petite maison et un petit champ : plus loin on voit, du milieu d'une paroi perpendiculaire, se détacher une sorte de terrasse suspendue à plusieurs centaines de ])ieds au-dessus de l'abîme. Un peu de verdure, un filet de fumée bleuâtre, nous apprennent que des créatures humaines vivent là-haut: en y regardant bien, on voit en effet se découper sur le bord du précipice de petiles figures qui s'agitent et changent de place.

De temps en temps on aperçoit, rompant à peine cette farouche uniformité, ici une cascade llottant suspendue comme une écharpe de gaze le long d'une muraille de rocher; là, traçant un coup de griffe du haut en ])as d'une gorge étroite, le sillon d'une avalanche avec un entassement de rochers et de troncs d'arbres broyés et tordus comme par la main d'un géant.

Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire et de particulier à ces montagnes, ce sont des coulées, ou plutôt de véritables cascades de pierre qui se sont échappées du flanc de la roche et sont descendues jusqu'au bas. Cette ])ierre est blanche comme l'eau écuraante, et de loin l'illusion est complète. Cela ne ressemble en effet pas du tout aux éboulements ordinaires : la paroi du rocher est intacte; seulement, d'une cavité nettement taillée et qui paraît toute petite, on voit s'échapper un torrent iraraobile de cailloux, qui semblent avoir été vomis tout brisés de l'intérieur de la montagne.

Devant ces masses énormes qui écrasent sa petitesse, au pied de ces colosses de la création, l'homme , soit qu'il entende sa faible voix se perdre dans le silence inviolable des hautes cimes, soit qu'il ploie ou se courbe sous la tempête, subit malgré lui la puissance de cette formidable poésie du Nord. L'eau noire des fjords s agite de bouillonnements m3^stérieux, les rochers tremblent, les montagnes se soulèvent comme pour respirer, les nuages se condensent en images de héros et de walkyries, et il voit, dans une bataille entre les dieux du ciel et les montagnes du Sogne-fjord, Thor et Odin frapper de leur lance et de leur marteau le flanc de leurs adversaires, et par des blessures larges comme des cavernes, couler le sang de la montagne, un sang de pierres...

De Trondhjem nous avons navigué en bateau à vapeur jusqu'à Bergen; de là nous avons parcouru le Sognefjord jusqu'à Leirdalsuren, joint Christiania par Eidsvold, enfin gagné le Skager-Rack par le fjord de Christiania, pour nous rendre à Londres.

Cette traversée de Trondhjem à Bergen nous a donné le double spectacle des îlots innomlirables à travers lesquels le bateau à vapeur navigue comme un poisson, passant continuellement entre des îlots oîi il passe à droite et à gauche en les effleurant; on a peine à conce- A^oir qu'il n'y touche jamais ni à travers les brouillards ni au milieu des tempêtes qui couvrent et bouleversent

si souvent ces mers terribles. Ajoutez à cela les levers et couchers du soleil : on voit là un spectacle unique au monde.

Bergen est très intéressante par son port et par son paysage. Les vieux marchés hanséatiques, qui restent intacts, offrent un assemblage curieux de monceaux de salaisons, de peaux, d'os et de bois de rennes mêlés à toutes les marchandises imaginables, et au bord du quai, de nombreux bateaux de pêche d'une forme pittoresque, montés par des matelots vêtus de costumes nationaux, vendent à grands cris des poissons dorés et argentés qui viennent du golfe du Mexique sur le courant du Gulfstream. Quelques-uns sont d'une grandeur monstrueuse. Au musée de Bergen, on peut voir un Roi des Iiarengs long de vingt-cinq pieds, et qu'on pourrait prendre pour un madrier. On n'en connaît au monde que quatre exemplaires : c'est probablement un de ces survivants du déluge, dont les marins racontent de temps à autre l'apparition, comme le fameux Serpent de mer. Mais celui-là reste contesté, tandis que le Roi des Iiarengs est empaillé, preuve indéniable d'authenticité. Le musée de Bergen offre d'ailleurs un thon gros comme un cheval de fardier. Au reste, en visitant le marché, j'ai pu voir un turbot long de deux mètres, large d'un mètre, et de l'épaisseur d'un homme. Il avait été vendu vingt francs; on le décou- |)aitcouime de la viande de boucherie. A mes témoignages d'admiration, on me répondit qu'une fois on avait pris un turbot deux fois plus gros. Ces monstres viennent certainement des grands fonds de l'océan Atlantique. Les savants tiennent pour certain qu'il n'y a rien d'impossible à ce que des poissons de grande taille, quand ils ont pu arriver à une certaine énormité, grandissent indéfiniment, parce qu'ils ne peuvent plus être dévorés par les poissons moins monstrueux.

Le voyage de Bergen à Christiania nous fit traverser, à l'intérieur de la Norvège, une suite continue de paysages plus intéressants les uns que les autres, qui nous

— O.ÏO

auraient laissé de merveilleux souvenirs, si nous n'avions eu en croupe le spectre de notre France agonisante. A chaque poste, sur chaque bateau, à la rencontre de chaque voiture, c'était d'heure en heure des nouvelles toujours plus désespérantes, et au moment où nous allions arriver, nous entendîmes un voyageur nous dire que l'ennemi marchait sur Paris!

En arrivant à Christiania, je courus chez notre consul général, M. Hepp, un Alsacien, dont le père était enfermé à Strasbourg. Tous les jours j'allais passer des heures avec M. Hepp, et nous pleurions... Enfin, le quatrième jour, en rentrant à l'hôtel, je fus accosté par un garçon, un Allemand, qui me dit d'un air glacial :

« L'empereur est prisonnier. «

Ma place n'était plus hors de France : je résolus d'y rentrer, en évitant l'Allemagne, par Londres, et j'arrêtai notre départ sur un bateau à vapeur anglais qui partait le 8 septembre.

Pendant les quatre premiers jours de mon arrivée , j'avais recueilli les renseignements nécessaires pour ma mission; jemployai les quatre jours qui nous restaient à les compléter. Outre M. Hepp, qui m'aida comme un frère et avec lequel je me liai ardemment, je trouvai à Christiania une S3'mpathie aussi profonde qu'en Suède. Je n'oublierai jamais les noms du professeur Sexe, promoteur de la détention cellulaire en Norvège; de ]\L Hallanger, conseillera la cour suprême; et de ^L Michelet, d'origine française, préfet de police de Christiania. Celuilà aussi, quand nous parlions des douleurs de la France, pleurait comme un enfant.

Le 8 septembre donc, nous nous embarquâmes le soir, et la nuit se passa tranquillement tant que nous fûmes dans le fjord de Christiania. Avant notre départ nous ne nous informâmes pas du temps. Il faisait un grand A'ent, l'équinoxe battait son plein, mais avec ce que j'avais dans le cœur, on pense si je me souciais de ce que pouvait être l'état de la mer.

A peine sortis du fjord, nous nous trouvâmes secoués par un vent qui ne promettait rien de bon. Il y avait à la barre un timonier d'une figure tellement sinistre que je ne pus m'empêclier de dire qu'il nous présageait une traversée aussi tragique que sa figure.

Je ne savais pas si bien jirophétiser. Au bout d'une heure,, la mer grossit, et l)Oueuse comme elle était, elle ressemblait à un champ de dunes, mais de dunes si hautes qu'on ne voyait pas au delà des deux premiers rangs, et que le navire semblait marcher dans un fossé de boue qui, de temps en temps, nous couvrait d'une lame courant d'un bout à l'autre du pont. Toutes les écoutilles étaient fermées, personne ne pouvait aller sur le pont.

Pendant quatre jours et quatre nuits, ce temps continua sans autre différence que le redoublement du roulis quand une lame de fond nous passait dessus. Une nuit même je fus réveillé la tête en bas et les pieds en l'air : c'était une lame qui avait passé au-dessus de la cheminée et avait failli la noyer.

Dès le second jour, les dix-huit passagers avaient cessé de manger à table : il ne restait avec moi, le capitaine et le mécanicien, qu'un vieil Ecossais et un Anglais, et encore restaient-ils tout le jour dans leurs cabines, de sorte que je passais mes journées debout dans la porte du roufle, quand elle n'était pas fermée, rongeant ma aouleur, et me souciant de la mort comme d'un fétu, sans même avoir une âme avec qui en parler. Quant à ma femme •et mon fils, ils restaient dans un, anéantissement al)solu, au point qu'il me fallait les tirer de force pour les obliger à changer de linge.

Enfin, le matin du quatrième jour, la tempête mollit un peu, on arriva en vue de terre; les passagers remontèrent sur le pont, et quoique la mer fût jonchée d'épaves racontant autant de naufrages, les visages revinrent à la vie, on sourit à la terre, on se mit à table, et chacun reprit courage et bon appétit. En arrivant à Londres, la

première nouvelle que nous apprîmes fut le naufrage corps et biens du cuirassé le Captain, qui avait culbuté comme une coquille de noix, peut-être à quelques brasses de nous.

Nous débarquâmes sur un quai qui ressemblait à une usine, ou plutôt à un fouillis d'usines. Le sol noir de charbou, la grossière construction des baraques, les balances, les grues, les brouettes, les vagons comblés de matériaux, les cbarrettes chargées de marchandises, lessifflements des machines, les ouvriers dépenaillés s'agitant, grimpant, sautant, bouleversant des tas d'outils,, frappant le fer, brassant des foyers en flammes, et audessus de tout cela, les cheminées monstrueuses vomissant les nuages sinistres de la houille, ressemblaient à un enfer agité par des damnés fous. Et tout le long du lleuve, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on voyait le lointain incommensurable de cet enfer, tandis qu'entre les deux rives, des milliers de bateaux, panachés de vapeurs, hurlant leurs sirènes et fendant leurs sillons d'écume, nageaient à travers le fleuve comme des bancs de poissons monstrueux.

Qui voudra voir, connaître, juger l'Angleterre, n'aura pas besoin d'aller plus loin : elle est là tout entière, corps et âme, avec ses désirs insatiables, sa volonté foulant aux pieds les hommes et les choses pour arriver à son but. Ce qu'on voit là, on le retrouve dans les rues de Londres, dans ses maisons, ses squares, ses voitures, ses chevaux, ses foules, ses sentiments, et jusque dans ses l)laisirs : la volonté est partout, fixe et implacable, et elle ne se trompe jamais. On voit, en les regardant, s'agiter comme une ruche où deux sortes d'abeilles, maîtres et esclaves, travaillent jour et nuit à produire le miel de la richesse. Ils ne se connaissent pas, ils ne s'aiment pas; chacun n'existe que pour lui-même, ne se souciant ni de son travail ni de ce qui en adviendra, et ne songeant qu'au profit de la journée, tandis que le maître, ne se souciant pas davantage de ceux qui l'enrichissent, fait

le compte de ce qu'il a gagné dans la journée et rave sur la liste des ouvriers de demain ceux qui sont tombés d'épuisement ou d'ivrognerie.

Tandis que des milliers d'ouvriers travaillent ainsi sur les ports, d'autres milliers font hurler dans les villes d'innombrables usines qui, nuit et jour, vomissent des montagnes de marchandises que les chemins de fer font couler comme des torrents juqu'aux lieux d'exportation. Là, d'innombrables bateaux à vapeur les chargent, et à travers les tempêtes de tous les océans font naviguer sur les mers du globe, pour les répandre sur tous les peuples, les trésors de l'industrie britannique. Ainsi se crée une ville, ou plutôt une humanité aquatique, qui couvre les trois quarts des mers, et à mesure qu'elle s'étend, répand, sur tous les rivages où elle aborde, l'esclavage, la spoliation, et au besoin la guerre.

Au-dessus de ce peuple effroyable, et comme un em» P3'rée au-dessus des Itrouillards de la Tamise, on voit flotter, rayonnant de philosophie, d'humour et de philanthropie, passionné d'art, de chevaux et de religion, l'Anglais; tout cela non pas simulé, mais profondément convaincu, et formant un des plus beaux caractères de l'âme humaine. Et ce n'est pas tout : au-dessous de cette aristocratie, qu'on retrouve d'ailleurs plus ou moins chez d'autres grands peuples, on peut, entre brouillard et terre, découvrir d'autres Anglais qui, tout en gardant le culte d'eux-mêmes et de leur pays, sont bons et généreux. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on en est à savoir que l'amitié d'un Anglais est un des grands bonheurs qui puisse nous arriver dans la vie. En dehors de l'Angleterre de commerce ou d'argent, il y a l'Angleterre de patrie et de famille, qui est celle des bonnes gens, qu'on retrouve dans tous les pays du monde tant que la fureur de l'argent n'y a pas démoralisé toute la race.

Devant ce qui se passe en Angleterre et en Amérique, en opposition avec la France, l'Allemagne, l'Italie, et en général l'Europe continentale, de deux choses l'une : ou

les Anglais reviendront à une moralité coinpatil)le avec celle des nations civilisées, ou ils continueront à suivre le chemin où ils s'engagent. Dans ce cas, le résultat n'est pas douteux : s'imaginer qu'un peuple puisse arriver à conquérir la terre entière, c'est une absurdité enfantine. Entre cent raisons qu on a démontrées cent fois, une seule suffirait : c'est que le jour où l'Angleterre aura perdu la moitié de sa flotte, elle sera prise, et en moins <i'un an, à la bloquer, on la fera mourir de faim : rien que pour le pain, il lui faut en importer les trois quarts, et il en est de même pour la plupart de ses provisions de bouche journalières. Ajoutez à cela qu'elle n"a pas assez d'hommes pour former une armée capable de résister à celles des grandes puissances du continent européen.

On peut d'ailleurs, en une phrase, résumer son horoscope : toute sa puissance n'est qu'une mécanique : le jour où un ingénieur aura trouvé un engin rapide et irrésistible pour anéantir ses flottes, l'Angleterre aura vécu.

Que faire? Céder ou ]>érir : elle cédera. Quand? Demain ou dans un siècle. Tous les conquérants^ Persans, i^gyptiens. Barbares, Romains, Normands, ont passé par là; tous ont péri par l'immoralité à l'heure où ils sont devenus intolérables : elle finira ainsi, car on ne peut pas admettre qu'un jour vienne jamais où tous les peuples de la terre n'en feront qu un seul soumis à un seul roi : ce serait la barbarie de la civilisation. Au reste, on peut déjà le voir : l'Angleterre « colonise » des nations dégradées, elle les garde dans l'esclavage, en fait des colonies florissantes ou des Etats libres, comme le Cap, ou des nations révoltées, comme l'Amérique.

Mais alors s'élève une question terrible : est-ce un mal? est-ce un bien? Ils ne le savent pas, ils n'y ont jamais pensé. Ce qu'ils font, ne serait-ce pas le progrès, la civilisation, le droit, le devoir, le bien?

On pourrait douter, mais quand arrive un de ces attentats où les droits les plus essentiels de la vie et de la

liberté sont décidément violés, égorgés, on voit s'élever chez tous les peuples de l'Europe des cris de réprobation tellement unanimes, qu'alors on ne doute plus : c'est la conscience de Ihumanité qui crie, et cette conscience-là est infaillible.

La volonté, la force, le travail, la puissance, l'argent, voilà 1 impression continuelle sous laquelle on étouffe à Londres. Sans doute, au mois de septembre 1870, la douleur patriotique pesait d'un bien autre poids sur mon cœur, mais l'aspect des hommes et des choses était écrasant d'évidence, et après de longues années où j'ai pu oublier mes angoisses d'alors, je retrouve dans tout son effet l'oppression de conscience que j'ai éprouvée à Londres.

Par son immensité, Londres n'a pas de centre. Elle a des quartiers, mais qui sont plutôt des régions, d'ailleurs sans caractères particuliers, où se succèdent à tout instant des rues tantôt luxueuses et tantôt sordides. A part quelques exceptions, toutes les maisons n'ont que deux étages; les portes cochères n'y existent pas, les fenêtres n'ont pas de persiennes; les murs sont noirs de charbon. Les passants n'ont aucun type saisissable, on n'y voit que des gens médiocrement mis, et c'est à peine qu'on voit de temps en temps une femme ou un homme comme il faut : ceux-là ne marchent guère qu en voiture. Londres n'ayant pas de centre, on la retrouve tout entière partout, sauf deux ou trois rues comme le Strand, où il y a de grands trottoirs et de belles boutiques. 11 n'y a pas, comme dans les autres capitales, des places ornées : tout au plus quelques statues.

Le monument national, c'est le square. La verdure y est opulente, mais les détails manquent de finesse. A Ilyde-Park , la piste des cavaliers est bordée de ]>ornes de fer grossières, les sentiers sont sans sable sur les gazons, et la serpentine est bordée de petits pavés : on ne se soucie pas de l'élégance, on s'en tient à l'usage brut. Ajoutez à cela des enseignes et des affiches jaunes, vertes

et rouges à tous les coins et à toutes les voitures publiques : vous avez sous les yeux le panorama fixe ou roulant de toutes les rues oîi vous passez et où les passants et les véhicules se ressemblent.

Le brouillard et le gaz sont les deux éléments où, neuf fois sur dix, on respire la vie. Le brouillard éteint la lumière à l'intérieur des maisons; dès quatre heures on allume le gaz, quand il ne s'éteint pas; en hiver on enflamme d'énormes cheminées de charbon de tei're, et on a, avec des lits en cuivre et des lapis de toile cirée, le confortable et le Jionie de-Londres. Voilà le bonheur anglais.

Quand on séjourne dans une ville, on y éprouve une série d'impressions qui changent à chaque pas, et dont l'ensemble vous donne un sentiment qui devient pour vous le caractère de cette ville et de ses habitants : à Londres, rien de tout cela : vous oubliez où vous êtes, ou vous vous sentez écrasé par l'énormité, l'indifférence et l'insignifiance de tout ce qui passe devant vos yeux, car tout est excessif, monotone , invariable , et qui voit une rue, un quartier, un square, les a tous vus. Il n'y a rien qui inspire la moindre idée, on voit qu'il n'y a là rien pour vous et que vous n'êtes rien pour les gens qui passent : personne n y existe que pour soi-même, et on le voit. Vous êtes dans un monde démesuré-, vous vous sentez dans un désert. On n'éprouve cela qu'à Londres : elle n'existe pas pour un étranger, elle est sur la terre ce qu'elle est sur la mer, un être sans pareil.

On peut comprendre alors comment ce peuple, qui n'a dans l'âme ni art ni littérature, a pu produire des peintres, des poètes et des littérateurs, quelques-uns sublimes d'une originalité que nul pays ne produira jamais : c'est que ceux-là ont ce sang anglais, froid et tragique, qui donne à leurs œuvres une originalité terrible et inimitable.

Dans cet état d'esprit, on peut en juger, je n ai rapporté de mon séjour à Londres qu'une espèce de cauche-

mar dont rien ne m'a délivré, en dépit ou à cause de ce que j'ai vu se développer depuis trente ans dans l'histoire maritime de l'Angleterre. D'ailleurs je n'avais à en emporter aucun autre souvenir : il ne m'y est rien arrivé, je n'y ai conuu personne, et si je n'ai pas perdu le bon souvenir des Anglais que j'ai rencontrés ailleurs, il ne m'en reste pas moins l'ineffaçable impression que je viens de dépeindre.

Nous séjournâmes à Londres vingt jours. Paris était fermé : nous résolûmes d'aller rejoindre à Caboui'g ma belle-sœur, dont le mari, le docteur Dal Piaz, était resté à Paris. Elle avait avec elle deux petits garçons et M™'' Camus, ma belle-mère.

Nous allâmes au Havre par le bateau à vapeur de Southampton. Nous n'y passâmes qu'une nuit, et le lendemain matin nous prîmes le bateau de Caen. Au moment de notre départ, une troupe de !)raillards chantait sur le quai la Marseillaise et le 4Ja ira. Nous entendions là pour la première fois le cri de celte révolution qui avait, quelques jours après notre départ, remplacé la gloire de notre pays par l'invasion, la défaite et l'orgie de la république. Ma femme fondait en larmes; je tenais bon, mais ce retour me fit souffrir en quelques instants plus cruellement encore que cette angoisse de deux mois qui nous avait déchiré le cœur dans notre voyage en Suède et en Norvège.

Nous trouvâmes à Cabourg une colonie nombreuse de familles. Ma belle-sœur et ma belle-mère y étaient installées avec plusieurs de leurs parentes. La plupart des maris étaient à Paris ou à la guerre. La vie se passait à trembler pour les siens, à lire les journaux; on y apprenait chaque jour un désastre nouveau : et on pleurait.

Les quelques hommes restant â Cabourg avaient organisé un sinuilacre de garde nationale, qui n'aurait ])u servir qu'à nous faire fusiller si les Prussiens étaient arrivés à Cabourg, car nous n'étions pas commissionnés , nous

n'avions ni uniforme ni cocarde, de sorte que l'ennemi avait le droit de nous traiter comme hors la loi. Au reste, nous ne pouvions même ni les attaquer ni nous défendre, car nous n'avions pas de munitions ni même d'armes blanches. Pour ma part, j'avais un fusil de chasse sans bandoulière, et pas une cartouche. Un entrepreneur nous servait de colonel, on nous faisait exécuter des manœuvres insensées, la nuit monter la garde dans un hangar en bois, et faire sentinelle du soir au matin. Je crus devoir faire comme tout le monde, malgré ce que cette singerie avait de dérisoire, mais je finis par en avoir honte, et je dis à l'entrepreneur que nous ne pouvions pas sérieusement nous poser en belligérants si on ne nous donnait pas des armes et des munitions. Il me répondit que je n'avais qu'à me faire rayer si cela ne me convenait pas. Sur cette insolence, je lui tournai le dos, et je restai chez moi.

Un écrivain célèbre, républicain éclatant, et que d ailleurs son âge exemptait du service militaire, était établi dans une commune voisine , et les dames de Caboui'g. voulant donner une conférence en faveur des mobiles, qui manquaient de vêtements chauds, s'adressèrent à lui.^Iais comme il ne se souciait pas de se montrer en public, une des bienfaitrices me pria de le suppléer, ce que je fis. Je ne me rappelle pas ce que j'ai dit, d'autant que le but de la conférence n'était que d obtenir le plus d'assistants et de souscripteurs possible. On était si pressé de souscrire, cju'au bout de trois quarts d heure on me pria d'abréger parce que les vêpres allaient sonner. J'ai, à la rigueur, le droit de croire que mon éloquence aura entraîné l'auditoire, mais en tout cas je puis me vanter d'avoir gagné là plus d'argent que je n'en ai jamais gagné en une heure, car la quête produisit quatre cents francs. J'avais fait en cette heure beaucoup plus de bien que dans mes exercices et mes factions avec mon fusil de chasse sans cartouches.

A la iin du mois de décembre, les Prussiens arrivant

jusqu'à Lisieux, nous résolûmes de nous diriger vers un séjour d'où nous espérions trouver des comnvunications plus abordables pour regagner Paris aussitôt quil serait possible d"y entrer, la capitulation n'étant plus qu'une affaire de jours. Nous partîmes de Caen en chemin de fer pour Laval. Nous allions y trouver un de nos meilleurs amis, M. Marchai, qui y était ingénieur en chef, et sur qui nous comptions pour nous aider au cas où, la situation se prolongeant, l'argent viendrait à nous manquer, car nous étions sept, dont trois femmes et trois enfants, nous n'avions plus que douze cents francs, et je n'espérais pas trouver à travailler pour nous nourrir. Je lui fis pai't de ma situation.

Il me répondit qu'il pouvait nous garantir la moitié de son pain tant qu'il lui en resterait, mais qu'il n'avait d'argent que tout juste pour se nourrir. Un hasard vint à mon secours : le maître d'anglais du lycée était à l'agonie. M, Marchai me proposa de le remplacer, j'acceptai, et me voilà professeur d'anglais. Je plaçai mon fils au lycée, et je fis mon cours.

Je puis me vanter, sans vanité, qu'en huit jours j'appris plus d'anglais à mes élèves qu'on n'en avait su depuis l'établissement du lycée. Le professeur était un Anglais qui à chaque classe disait à ses élèves : « Je n'ai pu jusqu'ici vous rien apprendre : je vais essayer d'une autre méthode. »

Et depuis qu'il faisait son cours, toutes les années s'étaient passées de même.

Le service était pénible; j'avais vingt-trois classes à faire par semaine, sans compter que la discipline était lamentable. Cependant j'en vins à bout. Un jour que le tumulte était à son comble, je leur dis d'un ton terrible : « Levez-vous et croisez les bras! » Ils furent pétrifiés. Après les avoir regardés quelques instants comme pour choisir mes victimes, je leur dis d'un ton effroyable : « Asseyez-vous! » et je fis ma leçon dans un silence où on n'aurait pas entendu voler une mouche.

Je sortis triomphant, ayant peine à m'empêcher de pouffer de rire.

Hélas ! c'était ma dernière minute de gaîté : en sortant du lycée, je rencontrai des soldats déguenillés, presque tous sans armes, se traînant sans ordre, des artilleurs menant des avant-trains sans canons, des débris de forges, des chevaux ensanglantés butant pour aller tomber plus loin, et au milieu de cette débandade, des chefs arabes magnifiques de dignité, montés sur leurs chevaux, et qui, au milieu de cette honte, avaient l'air de conquérants : c'étaient les débris de Farmée de la Loire! Et en même temps, de l'autre côté de la ville, on entendait le canon des Prussiens.

Le lendemain malin, vers les six heures, on sonna à la maison. C'était le domestique de ^I. Marchai, qui venait de la part de son maître nous annoncer que le 16® corps, commandé par le général Chanzy, était en déroute après la bataille du Mans, et traversait pêle-mêle Laval pour passer la Mayenne. M. Marchai avait reçu l'ordre, dans la nuit, de miner le pont pour le faire sauter derrière les troupes françaises, si besoin était.

Je demeurai fort perplexe : rester dans une ville qui pouvait d'un moment à l'autre être occupée par l'ennemi, où je n'avais pas de domicile à moi, me semblait bien hasardeux : je n'avais que peu de ressources devant moi, et la responsabilité d'une pareille décision, surtout vis-àvis de ma belle-sœur et de ses enfants, me troublait encore. Bref, je pris le parti de quitter Laval et de nous replier sur Vitré. Je me mis en quête d'un véhicule, et je ne trouvai qu'une de ces charrettes de meunier couverte d'une bâche soutenue par des cerceaux. A neuf heures, les malles étaient chargées et nous entrions un à un, à quatre pattes, par l'étroite ouverture froncée que la bâche laisse en avant.

Quel voyage! A peine avions-nous tourné dans la grande rue qui mène au pont, que nous nous trouvâmes enveloppés, serrés, pressés dans une cohue de voitures^

de caissons, de canons, de cavaliers, qui nous empêchaient désormais de songer à faire demi-lour, et cela sans compter la foule des fantassins et des cavaliers démontés, qui coulait sans interruption sur les deux côtés de la rue. Arrivés au beau milieu du pont, nous fûmes définitivement arrêtés, et il fallut attendre là plus d'une heure que la colonne pût se remettre en mouvement.

Pendant tout ce temps, je vois encore ma malheureuse femme terrifiée à l'idée que le pont était miné, et disant son chapelet comme si elle eût été à l'article de la mort.

Une fois sortis de Laval, la marche se régularisa un peu : les voitures prirent la file sur le côté droit de la route, tandis que le reste en était couvert par les piétons qui marchaient en foule. Il y en avait de toutes armes, des fantassins, des pontonniers, des hussards, des artilleurs, et surtout des mobiles dont la mine hâve et la tenue déguenillée faisaient mal à voir. Il faisait un froid horrible, la campagne était toute blanche de neige, et toute cette cohue pressée marchait dans le plus profond silence au milieu d'un indescriptible désordre.

Parfois il se produisait un à-coup dans la colonne des voitures, et nous nous trouvions arrêtés dix minutes, un quart d'heure, après quoi il fallait prendre presque le trot pour serrer à sa distance. De temps en temps un cheval tombait fourbu, tremblant de tous ses membres : on tirait la voiture dans le fossé, on laissait la malheureuse bête agoniser dans la neige, et la voiture suivante sentait...

A quelques kilomètres de Laval, un officier à cheval, qui semblait être chargé des convois , interpella notre conducteur, et sur sa réponse laissa échapper une légère exclamation. Il me demanda, je passai la tête à l'ouverture de la bâche. « Je suis désolé. Monsieur, ine dit-il, mais cette voiture n'est pas réquisitionnée, et nous en manquons : je suis obligé de vous la prendre ! »

Je demeurai confondu, mais avant que j'eusse eu le temps de me remettre, des soldats avaient défait l'arrière

de la bâche. On descendit nos malles, qu'on posa dans la neige sur le bas côté de la route, et nous descendîmes nous-mêmes, tandis que la voiture, faisant demi-tour, filait sans que nous ayons jamais su où elle allait.

Il y eut parmi nous un petit moment de stupeur, et la figure atone des soldats qui ])assaient toujours se ranimait d'une lueur de curiosité à voir ce monsieur accompagné de deux dames, de trois enfants, d'une femme de chambre, d'un chien et de trois malles, planté dans la neige, en pleine campagne, par un froid de Sibérie, et au milieu d'une déroute.

Au bout d'un moment, 1 officier reparut et prit pitié de nous : il mettait à notre disposition un hussard qui devait faire une randonnée dans deux ou trois villages qu'on apercevait au loin, afin de tâcher de nous trouver une carriole quelconque oîi nous pourrions au moins charger nos malles et les deux petits. Le hussard s'acquitta à merveille de sa mission, et moins d'une heure après, les malles empilées et surmontées de mes deux petits neveux et de la femme de chambre qui les tenait, nous nous remettions en marche, ma femme, ma belle-sœur, mon fils qui n'avait que douze ans, et moi, mais cette fois à pied, pataugeant dans la neige, et coude à coude avec les troupiers.

Plus nous avancions, plus la campagne se parsemait de ces malheureux chevaux abandonnés, qu'on poussait dételés dans un champ, et qui, n'ayant plus que la peau sur les os, restaient là tout seuls au milieu de la grande plaine blanche, à regarder de leur œil vitreux, sans comprendre, l'interminable défilé de la colonne. Parfois il y en avait de morts sur la route, et nous les enjambions, ou bien la file des voitures faisait un petit circuit pour les éviter.

Et au milieu de tout cela, point d'officiers. De loin en loin on entendait un claquement de fouet avec quelques « Hepp, gare! » et un petit omnibus, qui ne suivait pas la file, celui-là, passait au trot allongé; au travers des

vitres couvertes de buée, car il gelait à pierre fendre, on distinguait six ou sept képis galonnés... C'était navrant.

Nous eûmes pourtant, une fois, rien qu'une fois, dans cette journée que je n'oublierai jamais, une petite note réconfortante : derrière nous arrivait un groupe d'hommes "plus compact que les autres; nous nous arrêtâmes pour le laisser passer, car il marchait plus vite que nous. C'était environ une quarantaine de mobiles; ils étaient l)arfaitement en rang, marchaient impeccablement au pas et d'une allure soutenue; leur air militaire et énergique contrastait d'une façon saisissante avec les misérables troupes débandées au travers desquelles ils se frayaient un passage. Les fusils, correctement sur l'épaule, oscillaient en cadence, tandis que tous les regards les suivaient avec étonnement. C'est qu'à leur tête marchait un officier que je vois encore. Il n'était que lieutenant. II avait une trentaine d'années, le teint rouge, les moustaches courtes, la tournure carrée et terriblement énergique. C'était lui qui donnait la cadence du pas, et il allait le corps droit, crotté jusqu'au ventre, donnant, lui et ses hommes, au milieu de la débâcle générale, l'impression de quelque chose de tranquille et de fort : l'impression d'une colonne restée debout au milieu des ruines.

A la nuit tombée , nous arrivâmes, dans l'état qu'on peut penser, à Sainte-Radegonde, une petite auberge au l)ord de la route. L'hôtesse, une veuve avec ses deux lilles, fut stupéfaite de nous voir arriver en tel équipage, et nous reçut comme des naufragés. Elle prodigua à ces dames et aux enfants les soins les plus empressés et nous donna tant bien que mal à souper, après quoi nous nous retirâmes dans la chambre. Je dis « la chambre », car il n'y en avait qu'une, et encore nous fallait-il la partager avec un maréchal des logis et un gendarme. Il y avait deux lits, l'un pour les deux gendarmes et l'autre pour nous, qui étions sept plus un chien. Nous mîmes un matelas par terre, sur lequel s'étendirent ma femme et sa

sœur, on coucha les trois enfants dans le lit, et la femme de chambre s'étendit en travers à leurs pieds; je m'installai dans un fauteuil au coin d'un grand feu, tandis que le chien Black, assis sur son derrière, me faisait vis-à-vis en regardant mourir les tisons.

La journée était finie! Journée inoubliable. Devant mes 3'eux repassaient les épisodes de cette scène de déroute dans la neige. Malgré la fatigue, nous restions les yeux ouverts, en silence, et songeant, le cœur sei'ré.

La porte s'ouvrit et les deux gendarmes rentrèrent. Comme ils nous croyaient endormis, ils marchaient sur la jiointe des pieds et disparurent derrière leur lit qu'ils avaient tiré et dont ils avaient fermé les rideaux par convenance. Il y eut quelques chuchotements, puis un silence, et au bout de quelques instants une botte tomba : je tournai la tête, me demandant ce que c'était; une seconde boite tomba à son tour, et voilà qu'au milieu des sinistres tableaux que je ne pouvais m'empècher d'évo quer, cette botte de gendarme qui tombait jeta une note grotesque qui m'arracha un commencement de sourire. Pan ! une troisième botte : voilà le vrai rire qui me prend. Pan ! la quatrième botte ! Alors ce fut le fou rire. J'eus le malheur de regarder ces dames, et nous voilà partis tous, secoués par une de ces crises de rire qui vous tordent jusqu'à l'épuisement : le rire des gens qui n'ont pas ri depuis trop longtemps.

Et pendant ce temps, toute la nuit, coulait toujours sous nos fenêtres le flot ininterrompu de la déroute avec le roulement des roues et des ])as. Seule une voix se faisait entendre, qui criait dans l'obscurité : « Les bagages de l'amiral Jauréguiberr}! » et cette voix, sans se lasser, répéta cet appel jusqu'au matin.

Le jour venait; il fallait se procurer un nouveau véhi- ' cule pour gagner Vitré, car la petite carriole était partie. Grâce à notre hôtesse, nous trouvâmes un grand tombereau à charbon, oii nous nous installâmes assis sur les malles, mais sans autre abri que le ciel. Quand nous en

descendîmes, nous avions l'air de charbonniers, mais nous étions encore bien contents. La journée se passa comme la précédente , toujours en pleine déroute, avec la seule variante que nous mourions de faim sans pouvoir rien acheter, fût-ce à prix d'or. Dans tous les villages que nous traversions, les boulangeries étaient gardées par deux factionnaires, et douze ou quatorze fournées étaient retenues d'avance par l'intendance pour les troupes. J'ai dû aller mendier du pain, c'est le mot, chez le maire d'un village, qui nous en donna un peu du sien.

Enfin, vers les cinq heures de l'après-midi nous arrivions à Vitré. Mais cette petite ville, qui est faite pour neuf mille habitants, avait ce jour-là vingt mille hommes dans les flancs : impossible de trouver l'ombre d'un logement. En désespoir de cause, j'avisai un établissement de bains, et je louai des cabines de bains au lieu de chambres; les baignoires garnies de paille nous serviraient de lits. Chimèi'e ! un médecin militaire vint réquisitionner les baignoires pour donner des bains à ses blessés et à ses malades : et nous voilà encore sur le pavé !

Nous finîmes par trouver un port de refuge dans une boutique de monuments funèbres : le bon marbrier nous offrit la seule pièce qui lui restât, sa boutique elle-même, toutes les autres pièces étant occupées par les troupes. Nous dînâmes, si j'ose m'expritner ainsi, de quelques saucisses, dune seule côtelette et d'un peu de pain, assis sur des dalles couvertes d'inscriptions lugubres, ou à cheval sur des couvercles de sarcophages. Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'y avait pas de cheminée.

Nous couchâmes dans l'arrière-boutique, où toute la nuit nous entendîmes, à travers une petite claie, 1 odieuse conversation d'un officier de mobiles qui expliquait à son ordonnance combien il est stupide de ne pas se rendre tout de suite, plutôt que de se faire casser la tète inutilement.

Enfin, deux jours après les troupes avaient évacué

Vitré, et nous pouvions trouver un petit appartement oiî nous demeurâmes quelques jours.

L'armée prussienne avait changé de direction, et la route était libre pour gagner Niort, où je voulais aller, espérant au moins y être à l'abri de l'invasion. Un petit omnibus à six places s'offrit à nous y conduire pour un prix très modéré, et nous partîmes ainsi, car dans une grande partie de la région que nous avions à traverser les chemins de fer ne marchaient jdIus

CFIAPITRE XIII

Retour à Paris. — Service dans la garde nationale. — L'amiral Saisset. — Les canons de Montmartre. — Départ du gouvernement abandonnant Paris à la Commune. — La place Vendôme.

— Scène de la fusillade. — Je reçois un ordre de service des communards. — Départ pour Versailles. — L'héroïsme de Léonie,

— M. Tailhand. — Ce qu'on voyait à Versailles. — Les spectres.

— Les convois d'insurgés. — Les soldats blessés. — Les fusillades. — Le bruit des canons. — La fumée des incendies de Paris.

— Les interrogatoires des prisonniers. Ce qu'a fait la Commune.

Le voyage se passa sans incident, et après notre affreux exode avec les fugitifs de l'armée de la Loire, nous aurions pu nous croire au milieu d'une paix profonde. Enfin, en arrivant à Ancenis, nous apprîmes la capitulation de Paris, et peu de temps après nous étions à Niort. On peut penser quels souvenirs me revinrent du temps où j'y avais exercé, en pleine gloire de la France, les fonctions de procureur impérial. Quelques anciens amis nous reconnurent, mais nous ne pouvions parler que de nos malheurs, et rien ne pouvait nous consoler.

Le 14 février, nous montâmes dans un train direct bondé de Parisiens revenant après tant de mois d'exil. Nous eûmes quarante-huit heures de voyage. Nous trouvâmes Paris encore dans toute son horreur. Il nous fallut regagner à pied la maison, rue de Castellane, nos effets traînés dans des charrettes à bras par des commissionnaires sinistres. Un détail aurait suffi à peindre le tableau de Paris à ce moment : à presque toutes les boutiques, tandis que des bandes de bœufs roulaient comme un torrent de vie le long des rues, on voyait étalée l'abominable charcuterie dont on vivait depuis six mois. Au reste, pendant les premiers jours de notre arrivée nous n'avons eu à manger que du i)ain de siège.

A part une station où nous crûmes que nous ne pourrions plus aller plus loin , le voyage s'était passé sans incident, et le bonheur de rentrer à Paris nous faisait presque oublier quel affreux tableau nous allions y trouver, lorsque, arrivé aux fortifications, le train s'arrête, et à quelques pas de nous j'aperçois, debout sur le parapet, enveloppé de sa capote et de son capuchon, le fusil sous le bras, un Allemand en sentinelle. C'est le seul que j'aie vu, mais je ne l'oublierai jamais : rien ne pourrait rendre l'effet de ce fantôme gris se profilant sur le fond d'un ciel noir, et au-delà, dans un rêve affreux, la France à lagonie.

Une fois à Paris, un autre tableau, tous les jours plus effrayant, se développait dans les rues. Des bandes de mobiles, de soldats désarmés, de révolutionnaires ivres, erraient partout, les uns encore blêmes de famine, les autres bleus et la face tachetée par le vin et l'eau-de-vie. Les Parisiens avaient tous, pour ne pas attirer les yeux de ces ivrognes, leurs plus vieux vêtements et des casquettes ou des chapeaux mous. Je crois bien être resté le seul de mon quartier à conserver mon chapeau de soie. Quant aux femmes, on en voyait partout en haillons. D'heure en heure, la foule devenait plus menaçante, et on sentait venir quelque chose d'inévitable.

Aussitôt arrivé à Paris, mon premier soin fut de chercher un bataillon honnête de la garde nationale. Ce ne fut qu'après de longues recherches que je pus la découvrir, personne ne pouvait ou ne voulait me le dire, chacun sans doute craignant de se compromettre sur tout ce qui touchait à la situation. Enfin je pus aborder le capitaine de notre quartier, qui me fit avoir un fusil de troupe et des cartouches. J'y joignis un revolver et un poignard suédois, que je mis avec mes cartouches dans mon sac de voyage, j'achetai un képi de garde national, et vêtu d'un veston, d'un manteau, d'une culotte courte et chaussé de bottes, je partis en guerre avec le costume que j'avais eu dans mon voyage en Suède.

Le premier jour, on nous fit occuper la rue Saint-Lazare. Nous étions nombreux, tous hommes d'ordre. Je reraar- <[aai que plusieurs des gardes nationaux avaient mis leurs décorations : je vis même un vieux commandeur de la Légion d'honneur, qui avait l'air d'un général en retraite. C'était un l)on exemple à suivre pour montrer au public qui nous étions : je retournai à la maison, je rais en évidence ma croix de l'Etoile polaire et mon insigne d'académie, et je retournai reprendre mon rang.

Le soir, on nous renvoya sans nous dire pourquoi.

Le lendemain, après nous avoir rangés dans la rue Saint-Lazare, on nous fit entrer au lycée Gondorcet, puis, au soleil couché, on nous renvoya. Quand je me vis assis, en pareille circonstance, dans une de ces classes où j'ai fait rnes études, on peut penser quelles réflexions !

Chaque jour aggravait la situation; on voyait passer continuellement des bataillons d'insurgés allant je ne sais où. C'était le 15 mars.

Nous étions encore une centaine de gardes nationaux. On nous envoya à la gare du chemin de fer de l'Ouest. Nous nous établîmes dans la cour de la rue d'Amsterdam pendant la journée, les grilles fermées, et le soir nous couchâmes dans les salles d'attente. Quelques-uns purent dormir sur des banquettes, mais il ne me revint qu'une place sur le plancher, où j'eus pour lit mon manteau, et pour oreiller mon sac. Chose inattendue, je dormis toute la nuit sans m'apercevoir du changement.

Le IG mars, nous fûmes postés dans la gare, au bord du tunnel. A l'autre extrémité, nous voyions un poste d'insurgés campés là pour contrôler les trains de départ. Nous n'eûmes point d'affaire avec eux : on en était encore aux préparatifs. Les insurgés s'établissaient dans leurs postes de combat, le gouvernement essayait de concentrer les troupes, et avait amené aux Champs-Elysées des centaines de canons enlevés aux insurgés. Cependant le gouvernement, le conseil municipal, la garde nationale, et jusqu'aux francs-maçons, cherchaient à établir la paix.

Le 17 mars au soir, étant postés dans la cour de la rue d'Amsterdam, nous vîmes arriver un aide de camp d l'amiral Saisset. Il venait apparemment nous donner dea ordres. Il tournoya sur lui-même en gesticulant, et regardant un ou deux tonneaux roulés au coin de la grille, il nous cria : « Ces tonneaux, ces tonneaux! » Puis, levant les yeux vers les fermes de fer du toit, il cria encore : « Ces balcons, ces balcons! » et disparut en entrant dans la salle des bagages.

Telle fut Tunique communication que nous reçûmes de l'amiral Saisset.

Pendant la nuit, je fus mis en faction au coin de la rue de Londres, devant une boulangerie qui existe encore. A me voir dans une telle place, faisant faction comme en pays ennemi, l'oreille au vent, le doigt sur la gâchette de mon fusil, et ne sachant si j'allais voir sortir de l'ombre amis ou ennemis, je me croyais sous l'oppression d'un cauchemar.

Au plus profond de la nuit, j'entendis les pas cadencés d'un corps detrou])es. J'épaulai mon arme, je criai: « Qui vive? » On ne me répondit })as.. .

On y voyait à peine, mon devoir était de tirer. J'eus un moment terrible à passer. Je ne tirai pas, uniquement parce que toutes les probabilités m'assuraient presque que ce n'étaient pas des ennemis. Mais si j'avais tiré, qu'en pouvait-il arriver en ce moment où Paris n était plus qu'une poudrière prête à éclater ?

Le 18, n'ayant pas reçu d'ordre, je sortis pour voir ce qui se passait. Les troupes devaient être à enlever trois cents pièces d'artillerie que les insurgés avaient entassées sur la place Saint-Pierre, à mi-côte de la butte Montmartre. Je passais sur la place Saint-Augustin, devant la caserne de la Pépinière, lorsque je vis passer un régiment d'infanterie marchant à peu près à la débandade, et venant de la direction de Montmartre. Je demandai à quelques soldats si on avait pris les canons : ils ne me répondirent pas. Enfin un d'eux me répondit un mot : « Joliment! »

La Commune commençait. Les canons avaient d'abord été pris sans résistance, mais on avait laissé les soldats boire dans les maisons, les femmes les avaient entourés, puis une foule immense, avec de nombreux bataillons de garde nationale, escalada les rues, et les troupes, levant la crosse, abandonnèrent les canons et redescendirent dans Paris, tandis que sur le boulevard de Clichy les trou])es étaient attaquées. C'est là que le général Lecomte et Clément Thomas, pris par une troupe de gardes nationaux, amenés dans un jardin de la rue des Acacias, furent fusillés. C'était la déclaration de guerre de l'insurrection.

Malgré tout ce qui se préparait, l'armée paraissant tenir bon, et la garde nationale de l'ordre continuant à se montrer, je tins bon aussi. Le soir, j'avais reçu une convocation dans un café voisin de notre maison : j'y allai armé; mais, soit qu'ils ne fussent pas de mon avis, soit qu'ils eussent tourné casaque pour la Commune, ceux que je trouvai me dirent de rentrer chez moi, qu'on m'avertirait.

Le lendemain matin, je ne me rappelle pas comment, j'appris que le maire du VIIF arrondissement, INL Denormandie, avait besoin d'un poste pour sa sécurité. Je pris mon fusil et j'allai isolément me présenter à la mairie, où je trouvai une vingtaine de gardes nationaux. Là on nous dit que le maire était à l'Elysée, et de le rejoindre. Nous étions une cinquantaine, nous y allâmes et entrâmes dans la cour. Au bout de quelque temps, il arriva une compagnie d'infanterie commandée par un sous-lieutenant. Nous restâmes là jusqu'à midi, lorsqu'un garde national des nôtres vint nous dire qu'il arrivait plusieurs bataillons d'insurgés pour s'emparer de l'Elysée, et on nous commanda de nous retirer, n'y ayant d'autre alternative que <le nous laisser incorporer par eux ou d'être fusillés si nous entreprenions de défendre rEl3'sée.

C'était le 19 mars. M. Tliiers avait fait partir pour Versailles toutes les administrations et toutes les troupes, le ministère avait quitté Paris pour y rejoindre l'Assemblée nationale, l'insurrection était partout maîtresse. Dans les

premiers jours, étonnée de la facilité de sa victoire, elle demeura comme éperdue, de sorte que les quelques hommes énergiques qui restaient encore essayèrent de conjurer la catastrophe. Le comité central proposa pour le 22 mars des élections qui ne se réalisèrent que le 26.

Les maires de Paris, de leur côté, tentèrent l'apaisement, et le 22 mars, le parti de l'ordre organisa en faveur de la paix une manifestation sans armes à la place Vendôme, que les insurgés occupaient avec des canons et des mitrailleuses. J'étais encore à Paris; j'}^ allai.

Nous étions au moins dix mille, jias un armé. Je partis dans les premiers rangs, me croyant très maître de moi. Mais au bout de quelques pas, me trouvant à côté d'un matelot en tenue, je l'empoignai à la taille, je perdis absolument la tête, et tantôt l'entraînant, tantôt le soulevant, je me mis à crier et à hurler jusqu'à ce que, me trouvant devant les insurgés, je rej^ris tout mon sang-froid. Je me ti'ouvai au premier rang, leur parlant , touchant leurs, mains, et leur disant les choses les plus douces et lesplus pathétiques.

Ils étaient en ligne en travers du bout de rue qui ouvre la place Vendôme. En avant et formant barrière, un rang tenant à deux mains le fusil horizontal, et derrière eux une masse confuse tournée vers nous, le fusil en main. J'en voyais devant moi quelques-uns qui à eux seuls résumaient d'une manière saisissante l'âme des bêtes féroces que nous allions caresser.

Le plus proche, entre deux âges, avait l'air d'un excellent père de famille, paterne, m'écoutant sans me répondre : c'est celui qui m'épouvanta le plus, précisément par son calme. Très en arrière de lui, et à demi caché dans la masse, un jeune homme de figure gracieuse, l'air ému et regardant si on ne l'imitait pas autour de lui, mit la crosse en l'air, mais la baissa tout de suite. Enfin le troisième, la tête renversée, un pied en avant, le fusil dressé, le doigt sur la détente, était prêt à faire feu. Mais ce qui le faisait dominer la scène, c'est qu'il était d'une telle-

beauté et d'une expression si furieuse, que le plus terrible des acteurs tragiques n'aurait pas pu le représenter. Sa face était ruisselante divrognerie, ses regards éblouissants de feu, et s'il y a un dieu de la rage, c'était lui : le dieu de la rage démagogique !

Depuis quelques moments j'entendais battre les tambours au pied de la colonne. Je n'y faisais pas grande attention, continuant à parlementer. Voyant que rien ne marquait quil se passât quelque mouvement derrière moi, je me retournai, et à ma grande surprise, je vis que derrière nous, qui étions encore une centaine en contact avec le premier rang des insurgés, la manifestation avait tourné le dos, et que la fin de la foule était déjà reculée jusqu'au milieu de la rue de la Paix. Je courus de leur côté, gesticulant et criant pour les ramener, et je retournai vers les insurgés. Mais une fois là, je vis que nous étions décidément abandonnés, et me mis tranquillement en marche pour m'en aller. Je fis une vingtaine de pas, mais au moment où j'allais dépasser les rues des Petits-Champs et des Capucines, j'entendis derrière moi une décharge de fusils.

« Si je me sauve par l'une ou l'autre de ces rues, me disje, ils vont faire l'éventail sur ces rues, et je me trouverai encore plus près d'eux : si je me mets à courir, je me désigne à leurs coups. Il vaut donc mieux m'en aller par la rue de la Paix, où la foule qui s en va me servira de tampon, et sans courir. » Ainsi je fis, marchant vite, mais ne courant pas. Je pensai à me réfugier dans une porte cochère ou une boutique, mais on les fermait, et ce n'était pas pour offrir asile aux fuyards, mais se barricader contre les insurgés.

Je m'en allai donc tout le long de la rue de la Paix, et tournant à gauche, je rentrai chez moi par la place de la ^ladeleine et la rue Tronchet. Dans le peu de temps que j'avais mis, je trouvai les portes et les boutiques déjà fermées, tant le bruit de la fusillade s'était vite propagé.

J'ai vu tomber à côté de moi plusieurs personnes en

m'enfuyant dans la rue de la Paix : je crois, d'après la façon dont elles tombaient, que c'était pour avoir couru trop vite, et je reste convaincu que j'ai pris le bon parti. On sait que plusieurs personnes ont été tuées. Ainsi commençait la série des assassinats qui allaient ensanglanter Paris.

11 faudrait avoir passé par notre émigration en province pour comprendre c|ue je délibérais encore à me réfugier à Versailles, le gouvernement ayant abandonné Paris et nous laissant à la merci des insurgés. Dès le 25 mars, j'avais déjà reçu un ordre de service pour aller à la place Vendôme avec eux, et la veille ils y avaient mené de force des gardes nationaux qui s'étaient heureusement échappés. Mais sans compter l'énervement qui nous retenait à la suite des secousses dont nous étions sortis, voyant qu'il restait encore des hommes d'ordre pour se défendre et tenter un apaisement, je ne trouvai pas juste de les abandonner au moment où le comité central préparait des élections : je restai donc jusqu'au 26 mars, et je pris part aux élections.

On sait ce qui arriva. La Commune se constitua. On sait aussi ce qu'elle commença par faire : le 27, on pouvait voir affichés partout des actes signés : « La Commune. » J'avais vu déjà des choses menaçantes, mais ces quelques lignes, que je vis pour la première fois plaquées dans la rue de Penthièvre, au coin d'un des beaux hôtels qui s'y succèdent, me firent l'elTet lugubre d'une lettre de faire ])art : la mort !

Le 2 avril, je résolus de gagner Versailles. On annonçait que le dernier train allait partir. Nous préparions nos effets et nous nous mettions à table pour déjeuner,, lorsque arriva notre ami Bergeret, secrétaire, rédacteur à l'Assemblée nationale, qui nous dit qu'il partait définitivement pour Versailles, et qu'il était temps de partir nous aussi. 11 déjeuna avec nous, et nous arrivânies juste pour le départ du train. Malgré notre insistance, notre cuisinière Léonie, une Aveyronnaise d'une indomptable éner-

gie, ne voulut pas quitter la maison sans emporter les bijoux et l'argenterie. Il n'y avait pas une minute à perdre : nous partîmes désolés.

Le chemin de fer était déjà occupé militairement; il }• avait deux sentinelles à chaque marche de tous les escaliej's, le long des trains, et au bout du tunnel, un poste de communards qui visitèrent tous les compartiments avant de laisser partir.

Cette opération, comme on peut croire, fut accueillie jrar le plus profond silence; mais à peine le train eut pris sa marche, qu'il s'éleva d'un bout à l'autre un tel hurlement de malédictions que ceux mêmes qui les poussaient ne purent s'empêcher d'en rire. La gaîté était de mise, et il y avait longtemps que les Parisiens ne la connaissaient plus.

Nous arrivâmes sains et saufs jusqu'à Rueil. Le train n'allant pas plus loin, nous trouvâmes une voiture qui nous mena à Versailles, où, grâce à mon ami Lowasy de Loinville, ancien préfet de Niort, dont j'ai parlé ailleurs, nous nous trouvâmes installés dans la même rue que lui, rue du Hasard, quartier Saint-Louis, près du bois de Satory.

Nous n'eûmes pas longtemps à nous inquiéter de Léonie, qui nous rejoignit le lendemain. Elle avait ramassé à la maison l'argenterie, défoncé le meuble où se trouvaient nos valeurs et nos titres, mis le tout dans un sac sous sa jupe, et était partie de son pied léger pour Saint- Denis. Là, quand elle se présenta pour sortir de Paris, on la fit se ranger devant des femmes de communards, dont une lui mit la main dessus pour la fouiller. C'était se laisser dévaliser : elle imagina, chose dont peu de gens se seraient avisés, la chose la plus simple, qui réussit! Elle donna un coup de poing dans la poitrine de la fouilleuse, et l'envoya rouler à dix pas, après quoi personne ne dit un mot, et elle s'en alla tranquillement à Saint- Denis.

Arrivée là, elle trouva une voiture qui faisait le service

de Versailles, et y prit place. Elle n'y était pas depuis une demi-heure, qu'un obus vint briser une des roues. La nuit commençait : elle se fit montrer le chemin, et, à pied, elle arriva au point du jour à Versailles, où elle sut nous trouver immédiatement.

Cette brave fille nous avait rendu un service illimité. Elle était évidemment convaincue que les concierges des maisons abandonnées allaient piller les appartements. ]3éjà, en 1848, lors de l'insurrection de juin, ma mère, qui se trouvait à Paris, avait vu son concierge trahir une agitation qui n'attendait que le moment de piller la maison; lorsque nous étions revenus à Paris, noire concierge était dans des dispositions suspectes. Quoi qu'il en soit, avec la simplicité des âmes simples, elle ne tint aucun compte des obstacles et des violences qui pouvaient l'arrêter, et ce qu'un homme sage n'aurait jamais songé à oser seulement, une femme, comptant sur sa force et son caractère, n'hésita pas à l'entreprendre en allant affronter en face ces communards devant qui Paris tremblait. C'est un des plus beaux exemples qu'on puisse concevoir de ce que le courage et la force peuvent accomplir quand on a résolu de dompter tout jusqu'à l'évidence, jusqu'à la certitude.

Il se trouvait que M. Tailhand, qui avait été en 1848 mon chef au parquet de Draguignan, et qui était devenu membre de l'Assemblée nationale, demeurait dans la même maison que nous, et chaque soir, en revenant de la séance, il nous apportait les nouvelles de la journée. Le 21 avril, il rentra fort animé, nous disant que l'Assemblée venait d obliger Thiers à faire occuper le Mont-Valérien, qui n'était pas encore entre les mains des troupes. Une heure plus tard, les communards arrivaient pour s'en emparer, mais ils trouvèrent porte close, et Dieu sait ce qui serait arrivé si on les avait laissés disposer de ce fort qui commande tous les environs.

Cette négligence, qui ne' pouvait pas être sans intention, fut le premier grief qui, avec la suite de beaucoup

d'autres, devait amener bientôt la chute de Thiers. On le crut calculé pour ménager à Thiers une reconnaissance plus enthousiaste à proportion que la délivrance de Paris aurait été plus difficile. Une pareille combinaison serait monstrueuse à admettre sans preuve, mais pour qu'une assemblée telle que celle de Versailles ait pu la qualifier" ainsi et agir en conséquence, il faut se souvenir que l'ambition, surtout dans des circonstances aussi terribles, peut rendre, sans qu'il le sache, un homme fou...

Nous rencontrâmes mon beau-frère Charreyron, qui était alors colonel du 9^ chasseurs. 11 était d'une division qui combattait devant Genevilliers. Il avait là, en tirailleurs, des soldats provenant des prisonniers c[uei Bismarck avait accordés par la cai)itulalion. Ils étaient là, le fusil levé, hésitant devant les communards. Peut-être, s'il ne s'était pas trouvé là un officier, ils auraient mis la crosse en l'air. Charreyron, qui était à pied, se mit à courir de l'un à l'autre, le sabre à la main, et leur criant : « Mais tirez donc, vous les avez devant vous, tirez donc! » Ils tirèrent. Voilà le sort des batailles.

Notre temps se passait dehors, sur la place d'Armes, à recueillir des nouvelles. On causait avec les soldats, les matelots, les gardiens de la paix et les gendarmes, qui étaient enrégimentés. La place était couverte de gros canons, la gueule en l'air, partant ou revenant. J'en vis arriver un qui avait été pris sur les communards. On y traînait dans la poussière un de leurs drapeaux rouges, et la pièce était festonnée de lauriers. Une foule immense j)arcourait l'avenue de Paris et alla s'arrêter devant le quartier de cavalerie. On criait, mais : « Vive la France ! » Pas une fois je n'ai entendu : « Vive la république ! » Celui qui l'aurait crié se serait certainement fait écharper.

Je n'ai pas davantage entendu crier : a Vive Thiers ! » on ne le saluait même pas. Dès le premier jour, tout le monde était contre lui. Au travers de ces émotions tragiques je suis obligé de mentionner un incident qui aurait pu me faire passer pour un journaliste de la Commune,

si le Journal officiel du gouveimement n'y avait mis ordre. Lorsque le directeur s'empara des bureaux du journal, n'ayant pas de rédacteurs sous la main, il prit, pour remplir la feuille, un article signé de moi. h Officiel de Versailles, naturellement, prit mon article et l'inséra avec explications. Tous les journaux de Paris répétèrent mon aventure en me félicitant d'avoir mon article pul)lié dans deux journaux officiels à la fois, et la chose n'eut pas d'autre suite. Mais on peut juger si, au premier moment, je fus flatté d'une usurpation qui, dans lè^ annales de riiistoire à venir, aurait pu inscrire ma prose dans la littérature de la Commune.

C'était un tableau bien émouvant que les figures ou les colloques des allants et venants. Je n'oublierai jamais un petit soldat arrivant du combat, traînant la jambe et le fusil, délabré, mourant de fatigue. Bien qu'il eût une figure des plus banales, il avait l'expression d'un tigre hébété de carnage, la bouche béante, les yeux sans regard d'un fou. A quelques pas de lui, un officier de haute taille, tout débraillé, traînant son sabre, balançant ses bras, les revolvers fourrés dans une ceinture rouge, le képi en arrière, beau comme un archange, et la fureur sur le visage.

Une autre fois, ce fut une de ces apparitions qu'on ne voit qu'aux jours de malheur : un individu tout vêtu (le noir, jaune comme un coing, avec un rire tellement sinistre, qu'on s'attroupait devant lui. On l'interrogea, il répondit des insolences glaciales. On l'arrêta, ne pouvant douter qu'il fût un espion des insurgés.

Les matelots, avec leur désinvolture et leur gaîté, racontaient leurs combats comme s'ils revenaient de la chasse; ils gesticulaient en riant et, tout en me faisant rire, me donnaient la chair de poule.

Bientôt arrivèrent les premiers prisonniers. Quoique formant des troupeaux de combattants désarmés, on y voyait de temps en temps des personnes de toute sorte, dont on ne pouvait expliquer la présence dans leurs rangs. Un groupe extraordinaire me frappa les yeux : c'était une

vieille dame, à lair du meilleur monde, en toilette de ville, accompagnée dune jeune fille et d'un jeune homme de la tenue la plus distinguée, qui marchaient en tête de la colonne dans l'attitude du désespoir.

Une autre colonne avait en tête tout un bataillon de femmes en uniforme, qu'on avait prises défendant des barricades. La plupart étaient nu-iête, échevelées, et l'air aussi énergique que les autres prisonniers.

Des chasseurs d'Afrique, le sabre à la main, le fusil en travers de l'arçon, formaient escorte, ramenant à coups de plat de sabre ceux qui sortaient des rangs ou traînaient la jambe. A la queue roulaient des voitures de blessés ou d'éclopés, et une fois qu'il se faisait du désordre dans un fourgon fermé de persiennes, ils y fourrèrent leurs sabres pour les remettre à l'ordre.

Une fois arrivés à Versailles, les convois étaient assaillis et hués par la foule, et certaines personnes plus exaspérées se glissaient entre les cavaliers pour donner des coups aux prisonniers. J'ai vu, par exemple, une jeune et jolie femme du monde lancer un coup d'ombrelle à un de ces misérables. Au moment où une escorte faisait entrer dans la cour du quartier de cavalerie un groupe où se trouvait le général Henri, un des chefs de la Commune, un homme mis comme un monsieur lui lança entre les jambes d'un cheval un coup de pied au derrière. Tout cela, en d'autres temps, aurait été bien lâche, mais après ce que venaient de faire ces furieux, on pouvait tout au plus s'en dégoûter. D'ailleurs on a vu plus d'un commandant des escortes châtier les auteurs de ces violences ; notre ami Gottran, alors officier d'ordonnance du général Grenier, n'a pas pu s'empêcher de prendre la défense d'un prisonnier qu'un curieux avait maltraité.

L'ensemble de ce torrent de prisonniers déchirés, blessés, tachés de sang, souillés de boue et de poussière, bleus d'eau-de-vie, hagards, formait un spectacle inconcevable. Cependant, à force d'en voi-r, je crois en avoir fait un portrait, j'ose dire, idéal. Dans la situation où on

se trouvait, on n'aurait jamais pu penser à écrire une pareille tragédie ou à essayer de la représenter par le dessin. J'avais emporté avec moi un pain de cire rouge à modeler, et un jour que j'avais été exalté par l'aspect d'un prisonnier marchant en léte d'une colonne, je le modelai de mémoire, et je le portai chez un papetier de la rue Saint-Pierre, qui consentit à l'exposer dans sa boutique.

Il faut croire qu'il répondait bien à l'impression que j'avais ressentie devant ces bêtes féroces, car après deux jours d'exposition la police de M. Thiers vint sommer le papetier de faire disparaître mon communard, « parce qu'il excitait les spectateurs ». Textuel.

De retour à Paris, je le fis mouler en plâtre, fondre en bronze, je le présentai à la première Exposition et il y fut reçu.

Mais j'ai mieux : c'est le plâtre, que j'ai retouché, barbouillé convenablement à l'aquarelle, et qui restera certainement ce que j'ai fait de meilleur en fait de sculpture, et le document le plus saisissant des scènes terribles que j'ai vues de mes yeux.

Pendant plusieurs jours, nous eûmes à subir le bruit horrilile des exécutions qui se faisaient au bord du bois de Satory, à quelque cinq cents pas de notre maison. La nuit même on en entendait. Un jour, pour nous reposer des émotions où nous vivions, nous prîmes une voiture afin d'aller respirer dans les bois un peu de silence et de nature. Le printemps était en pleine éclosion, les fleurs s'épanouissaient. Nous nous assîmes au pied d'un arbre, et à peine avions- nous commencé à causer, que des oiseaux, attirés par le son de notre voix, s'approchèrent au-dessus de notre groupe, et comme s'ils entonnaient la chanson de la vie et du printemps, se mirent à gazouiller. Ce tableau, cette mélodie, prenaient vraiment, en contraste avec les horreurs qui nous désespéraient, une douceur, une solennité, une consolation, qui nous faisaient venir les larmes aux veux.

Mais ce repos de cœur ne dura pas longtemps : à peine remontés en voiture, nous vîmes arriver, de la direction de Paris, des nuages de fumée rasant la terre. En arrivant à Versailles, nous en vîmes déjà de répandus dans les avenues, et avant le couclier du soleil, les rues et les places en étaient voilées. Cette fumée venait des incendies que les communards allumaient dans Paris, et la batterie de Montrelout y répondait comme un tonnerre.

C'était affreux, mais la Commune jetait son dernier râle, et tous les cœurs battaient de joie... Mais quelle joie !

J'ai ressenti, comme tout le monde, Ihorreur de ce déchaînement de crimes : il aurait fallu n'être pas un Français, pas même un homme, pour penser autrement pendant une minute. J'ai donc savouré dans sa plénitude la victoire de la justice sociale et le châtiment des criminels. C'est sans compassion aucune que je suis allé assister aux interrogatoires des prisonniers arrivant aux écuries de la cavalerie, où on les emprisonnait en attendant leur comparution au conseil de guerre.

M. de Loinville y avait été nommé rapporteur; il me fît obtenir l'entrée du local où un officier de gendarmerie et M. Macé, un des plus notables commissaires de la ville de Paris, interrogeaient les prisonniers.

Ce qui me frappa d'abord, c'était le calme et surtout la politesse parfaite de ces gens qui venaient d'ensanglanter et d'incendier Paris, et qui allaient en répondre sur leur tête. Et cette politesse n'avait rien d'obséquieux : ils parlaient doucement, comme des gens bien élevés discutant une affaire d'intérêt. Dans leurs interrogatoires, ils répondaient sans doute des choses absurdes, faute de mieux, mais jamais impertinentes, et je n'en ai pas entendu un demander pitié.

C'était d'autant plus extraordinaire que ces hommes étaient à ])eine refroidis d'une des batailles les plus enragées qui se soient faraais ruées dans le monde, et que tous, depuis de longs mois, avaient vécu dans une ivro-

gnei'ie continuelle. Enfin ils auraient dû sentir sur leur épaule la main de la mort prête à les saisir.

Je me rappelle quelques traits qui montrent bien le retour si subit du sang-froid de ces malheureux. J'en ai entendu un demander au commissaire à être placé dans les brancardiers , un autre à être incorporé dans la gendarmerie. Un servant de pièce prétendait être exempt de ])eine parce qu'il n'avait pas tiré les canons, mais seulement apporté des projectiles. Quelques-uns se défendaient avec une simplicité naïve qui aurait fait rire en toute autre circonstance.

Un homme maigre comme un clou, affublé d'un uniforme de zouave vert et noir trop court pour lui, ayant répondu à l'officier de gendarmerie qu'il était des Vengeurs de Flourens, l'officier lui demanda : « Et qu'est-ce que vous avez vengé? — Oh! pas grand'chose, » répondit le misérable.

Un jeune homme, presque un enfant, à qui on demandait s'il avait été condamné, répondit :

« Pas encore. »

Certainement il y a eu là une réaction plus extraordinaire que l'état de folie furieuse où les avaient tenus si longtemps l'empoisonnement de l'alcool et la contagion de la rage des foules.

Je ne sais si quelque aliéniste non radical s'est avisé d'étudier ce formidable phénomène de ps3'chologie collective, mais plus j'y pense, et quoique je n'aie pas noté les nombreuses obsei'vations de détail que j'ai pu saisir sur le moment, plus je reste convaincu qu'il y aurait là à relever, vu l'énorniité unique du cas, la plus colossale observation qui se soit jamais présentée sur la contagion des foules.

Enfin, le 29 mai, les derniers insurgés rendaient le fort de Vincennes au maréchal de Mac-Mahon. Quatre jours après, nous retournions à Paris, et après sept mois je retrouvai Paris rendu à lui-même, mais ayant encore à cicatriser ses plaies, dont bien des traces res-

tent encore. L'.irae qui a passé par de telles épreuves ne reviendra jamais ce quelle a été jusque-là; des sentiments tout entiers ont disparu : on peut le voir à ce monde qui n'a gardé presque rien du Paris de ma jeunesse, et nous tous qui allons mourir, nous laisserons tant de souvenirs affreux, que ceux des premiers jours de notre jeunesse passeront pour des rêves.

« En 45 jours, l'armée a pris 5 forts, 1,500 canons, 400,000 fusils et fait 15,000 prisonniers; mais il avait fallu creuser 40 kilomètres de tranchées, élever 80 batteries de 350 canons, et laisser dans les environs de Paris ou dans les rues ensanglantées plus de 500 officiers et 7,000 soldats tués ou blessés, chiffres officiels, qui malheureusement doivent rester bien au-dessous de la réalité.

« Le nombre total des propriétés pubKques ou privées palais, maisons, etc. qui ont été détruites par la Commune pendant son siège néfaste de 7.3 jours, a été évalué à 238. » (Adolphe JoANXE, Paris illustré.)

Comme pertes brutes, l'hôtel de ville, les municipalités d'arrondissement, les palais et monuments incendiés, les maisons brûlées ou endommagées-, les villages des environs de Paris, les défenses de guerre, la voirie, les églises, les casernes, les théâtres, les réparations, et enfin les dépenses de la Commune, ont coûté 057 millions 500,000 francs.

Quant aux misérables dont la Commune a fait des fous et des bêtes féroces, qui auraient pu rester d'honnêtes gens, on n'en saura jamais le nombre.

Page 1