‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Retour à Paris, aux amis, au monde, à la littérature et à l'art. — Mon fils entre à la Bibliothèque nationale. — Encore Coiiffoiirthni.

— Une lecture au Théâtre-Français. — Yung, Détroyat. Dalloz, Marcelin, Girardin, na'accueillent. — La princesse Mathilde, Wild, Popelin. — La marquise de Blocqueyille. — M"" Fuchs.

. M'"" ïrélat. — Nadaud. — Widor. — Montégut. — Caro. Eugène Guillaume. — Vinet. — Louis Enault. — Mounet-Sully. Denormandie. — Claude Bernard. — Beulé. — M"" Olga de Lagrené.

— La vicomtesse de Janzé. — Tcheng-Ki-Tong. — La réception du kaïd. — Davout. — Le phare d'Eckmûlh. — Le courage de la marquise. — Ses œuvres littéraires.

Nous passâmes les premiers jours à revoir nos amis; nous quittâmes la rue de Castellane pour nous installer dans la rue de Tivoli, puis rue de Clichy. Nous y avons repris l'amitié, la littérature, avec de charmants voisins comme M""* de Beausacq, jNI. Marbeau, M. Augier, M. et ]\[me Pi'ancis Wey, et un groupe d'amis intimes, vieux garçons, qui passaient presque toutes leurs soirées avec nous, pendant que de mon côté j'allais dans quelques maisons intimes ou Ijrillantes : la princesse INIathilde, la marquise de Blocqueville, la baronne de Beeckman, la baronne de Romand Kaisaroff, M"^ Jules Lefebvre, M"" Péan. On 3^ voyait des étrangers de marque et beaucoup d'artistes, de savants et d'écrivains.

C'était le temps de mon amitié avec Caro, qui voyait le même monde que moi. Nous recevions assez souvent, et plusieurs fois nous avons joué la tragédie en habit noir ou des comédies d'amateur par notre ami Gaston Bergerat. J'avais beaucoup de relations avec le monde littéraire, entre autres avec le salon de Sarah Bernhardt, qui, par parenthèse, m'a beaucouj) servi par elle et ses amis. Sully Prudhomme et Caro, à eux seuls, ont eu beaucoup

d'influence sur ma carrière littéraire, sans compter Augier et Alexandre Dumas.

Ainsi se passèrent là dix-sej)! années : sauf la perte de ma belle-sœur Ferradou et de deux jeunes enfants de mon beau-frère Dal Piaz, nous n'eûmes pas d'autres chagrins de famille, et mon fds, grâce à l'amitié de j\|mc Fi-ancis Wey, obtint à la Bibliothèque nationale une situation qui, dans ces temps si dangereux pour l'avenir des fonctionnaires, le met à l'abri des risques de la politique et le rend parfaitement heureux du beau travail qui occupe sa vie.

Le Journal officiel et l'éditeur Maillet sont la double source de ma carrière littéraire, et quoique j'en aie fourni l'eau, elle n'aurait jamais coulé s'ils ne m'en avaient pas fourni la fontaine; ce qui prouve que dans cette carrière comme dans beaucoup d'aulres, il faut avant tout compter avec la bienveillance des lecteurs, des critiques et des éditeurs, avant de se fier à son talent si on se croit sûr d'en avoir. Et il ne faut pas oublier que ce qu'on croit sûr n'est pas toujours certain.

Une fois encouragé par ces débuts où j'avais le rare avantage de traiter toute espèce de sujets et de les voir, quels qu'ils fussent, toujours publiés dans l'un ou l'autre Officiel, je pouvais donner pleine carrière à ma fantaisie, j'avais de plus en plus de chances pour mériter l'intérêt des lecteurs et même des directeurs de journaux, qui se préoccupent plus qu'on ne pense des nouveaux auteurs, car c'est là qu'ils cherchent à rafraîchir leur rédaction, qui se dessèche parfois à force de brûler toujours de la même bougie. C'est ainsi que, par diverses voies, j'entrai en relations avec la Revue bleue.

J'ai dû à Cougourdan quelqu'un de plus rare encore qu'un éditeur, un collaborateur dramatique, et non des moins célèbres, Edmond Gondinet, au moment où le succès de ses vaudevilles était à son apogée. Un beau jour, Achille Ileymann, directeur de la librairie iMichel Lévy, au boulevard des Italiens, m'annonça que Gondinet dési-

rait entrer en rapports avec moi pour collaborer ensemble à une pièce à grand spectacle sur Coagourdan. Nous y avons travaillé pendant deux ans, faisant et défaisant la pièce à mesure que nous nous adressions à un nouveau directeur. Nous avions en tiers avec nous l'excellent acteur Duraaine, qui se passionnait pour le rôle extraordinaire que nous lui préparions. Cependant le temps passait, nous en étions encore à trouver un directeur de théâtre, quand Gondinet, atteint d'une maladie des plus graves, vint à mourir, bientôt suivi par Dumaine.

Dan^ des conditions bien autrement solennelles, j'ai encore essayé du théâtre. Cette fois, il ne s'agissait de rien moins que d'une comédie à la glorification de Molière, et qui avait pour titre : l'Affaire Scapin. Elle a été publiée depuis, avec d'autres nouvelles, dans un volume sous ce titre. J'écris ceci au moment où depuis quatre années la France et l'Europe palpitent au seul nom de Va/faire Dreyfus : quel théâtre ne m'eût offert des monts d'or, afin d'avoir cette pièce, rien que pour le titre! Mais Dreyfus n'était pas encore déchaîné sur le monde, et les gens d'esprit savaient encore rire à une fantaisie bien troussée.

Grâce à Francis Wey, qui était devenu mon ami, Emile Augier, l'un de nos grands auteurs dramatiques, avec lequel j'étais entré en relations suivies, voulut bien écouter ma lecture, et il éclata de rire ajoutes les pages, m'engageant à présenter la pièce au Théâtre-Français. A ma demande, il la proposa lui-même à Perrin, qui m'accorda la lecture.

On peut penser la joie et l'intérêt que j'éprouvai quand, au bord de la table entourée du solennel aréopage, je me vis sur une sellette où les plus grands hommes de théâtre avaient exercé leur puissance d'auteurs ou d'acteurs. Mais l'exercice de la magistrature m'ayant laissé assez d aplomb jiour ne pas troj) m'intimider même devant le comité du Théâtre-Français, je fis ma lecture avec autant de liberté d'esprit que si j eusse été devant de simples

inorlels, et elle fut illustrée à plusieurs reprises des éclats de rire les plus honorables.

Celle lecture finie, Perrin rae fit passer dans un salon voisin pour attendre la décision. A quelques phrases qu'il nie dit pour me demander comment nous arrangerions la scène et le costume des juges, je vis qu'il avait envie de monter cette ]>ièce un peu à cause de la mise en scène, qui prêtait en effet beaucoup, comme on pourrait voir si on la lisait. La délibération se prolongea assez longtemps. Ce fut Got qui vint m'annoncer que la pièce était reçue à correction, ce qui veut dire poliment, à part des cas fort rares, qu'elle n'est pas acceptée. Je le remerciai beaucoup de cet adoucissement, lui disant qu'au surplus je ne croyais pas possible d'y faire de changement, toutes les scènes tendant à amener l'apologie de Scapin et sa glorification fondée précisément sur chacun des actes qu'on lui imputait à immoralité; que j'avais cru pouvoir espérer que cette thèse, qui n'avait jamais été solennellement consacrée à sa gloire, serait à sa place dans la « maison de JMolière », mais que ce grand déploiement de mise en scène dépassait peut-être les pro- |)ortions du sujet, et que peut-être aussi ce serait tirer le canon pour tuer un moineau... Il sourit avec un air d'approbation réservée que je trouvai de bon goût, et nous nous serrâmes la main fort affectueusement.

Des articles reçus dans diverses publications, la Revue bleue, la Revue de Paris, la Liberté, le Gaulois, la Presse, la Vie parisienne, me firent connaître M.M. Yung , Dalloz, Détroyat, Marcelin et de Girardin; presque tous d'ailleurs vinrent à moi, et je n'eus qu'à me féliciter de mes relations avec les journalistes. Yung m'a publié tout ce que je lui ai présenté , souvent en me donnant des conseils précieux, car c'était peut-être le meilleur directeur de revue qu'on pût consulter, sans compter qu'il avait comme critique littéraire Maxime Gaucher, qui à chacun de mes livres me faisait les articles les plus llatteurs. M. Edouard Dalloz m'adonne place dans sa Revue.

M. Détroyat, que je ne connaissais que pour avoir eu avec lui des discussions désagréables dans une réunion électorale, vint me chercher, et ce fut avec lui que je publiai, entre autres sujets, la Zoologie morale. Je vis un jour paraître dans la Vie parisienne le Naufrage de l'aquarelliste, reproduit de mes Nouvelles et Fantaisies, et lorsque j'allai demandera Marcelin des explications, il me répondit que, ne me connaissant point, il avait pris ce moyen de m'atlirer à lui, et notez qu'il ne publiait jamais que des articles inédits. Quant à Girardin, il me lit une entrée sans précédent à la Presse. Je lui avais donné la Course de taurcau.r, article très long et que je croyais destiné à passer en feuilleton : il l'inséra en plein corps dujournal, où il occupait trois pages, supprimant plus de la moitié des rubriques indispensables dans les divisions habituelles de la Presse.

C'est ici que je veux placer mes souvenirs de salons Je dois mon premier hommage à la princesse Mathilde, non seulement parce qu'elle est princesse et qu'elle m'a reçu avec sa bonté ordinaire, mais parce qu'elle n'a pas cessé d'être depuis longues années la protectrice et l'amie des savants, des écrivains, des artistes, qu'elle a comblés de ses grâces et de son affection. Pendant l'Empire, son hôtel à Paris et son château de Saint-Gratien étaient le rendez-vous et les lieux de plaisance d'artistes et d'écrivains en tète desquels se trouvait Théophile Gautier, et des peintres dont les tableaux font de ses salons un musée. Elle a elle-même un grand talent de peinture et de dessin, et elle en a les goûts et le caractère. Avec une dignité de princesse, elle est dune simplicité qui lui donne tous les cœurs et ne fait qu'augmenter le respect qu'on lui porte. Elle est généreuse envers ses amis, charitable envers les pauvres. Enfln, ce qui relève ces qualités impériales, avec une franchise qui va au besoin jusqu'à la rudesse, elle révèle une liberté de sentiment, une âme aussi ferme que juste. J'ai dit ailleurs que M. Camus, mon beau-père, avait été pendant

sa jeunesse gouverneur des fils du prince Jérôme, et qu'il avait fait sauter sur ses genoux la princesse Mathilde enfant : ce souvenir m'a valu un accueil particulièrement gracieux, mais je lui ai trouvé, pour tous ceux que j'ai rencontrés chez elle, la même grâce et la même amabilité. Ses relations sont un monde, et il faudrait un livre pour en parler ; je citerai seulement parmi les plus intimes : M. Benedetti, le célèbre ambassadeur de la guerre de 1870, Augier, Sardou, de l'Académie française, Wyld, peintre ])aysagiste de premier ordre, et Claudius Popelin, émailleur et poète, dont les œuvres seront immortelles.

Un fait peut à lui seul donner la mesure du respect et de la sympathie que la princesse a toujours commandés même aux gens des partis les plus implacables : ils n'ont pas touché à elle, même en paroles, et telle elle vivait sous l'Empire, telle elle vit encore paisiblement à Paris et à Saint-Gratien.

Je dois à notre chère amie M™" Chevarrier d avoir été admis dans le salon et bientôt dans l'intimité de la marquise de Blocqueville.

Elle habitait au n" 9 du quai de Malaquais, au coin de la rue Bonaparte, ce grand hôtel qu'on voit encore, en, pierre et brique, dont on n'avait jamais recherché l'origine, lorsque, de notre temps, Cousin découvrit qu'il avait été construit par Mazarin. Par un souterrain sous la Seine, il y venait secrètement, se réservant une issue en cas de danger : l'hôtel est en effet vis-à-vis du Louvre.

La marquise était frlle du maréchal Davout prince d'Eckmiihl; princesse à ce titre, elle avait épousé le colonel marquis de Blocqueville, dont elle était veuve sans enfant.

Elle avait été, pendant sa jeunesse, de la plus grande beauté, et elle m'a raconté que quand elle arrivait dans un bal, on montait sur les banquettes. Son portrait, peint par Ricard, en témoignait avec splendeur. Lorsque je la connus, elle était dua âge fort avancé, mais quoique un

embonpoint extrême ne lui laissât plus d'intact que la tête, les mains et les pieds, elle était encore superbe, et sa toilette, chef-d'œuvre de magniGcence, de bon goût et de coquetterie, lui donnait le prestige de la beauté avec la majesté d'une reine. Sur une belle chevelure poudrée à coques, du temps de Louis-Philippe, elle portait un bonnet de valenciennes garni de grosses roses et de rubans flottants, des manchettes de dentelle, et tout le ■reste du corps s'enveloppait dans une jupe immense formant plutôt la draperie d'un trône que la taille d'une femme, ou bien le buste, posé sur un piédestal couvert de velours, de brocart et de fleurs : c'était magique. Et pour mieux attester qu'il lui restait un monument de cette beauté que le temps même n'avait pu renverser, on pouvait admirer dans son salon son buste en marbre sculpté par Guillaume.

Elle recevait dans un petit salon chinois paré avec un art où pétillait le plus saillant de son caractère, l'originalité; là, dans ce cadre curieux et bizarre, elle donnait carrière à son esprit et à sa gaîté, et il aurait fallu n'en avoir pas une miette pour ne pas, peu ou prou, y mettre du sien. Les réceptions du soir se tenaient dans le grand salon Louis XVI, meublé de même, décoré de souvenirs de l'Empire et de reliques du prince d'Eckmiihl; au milieu régnait un immense piano à queue, qui était, on peut le dire, le cœur du salon, car il ne se pas sait pas de réception où il n'y eût un peu ou beaucoup de musique, depuis Diemer, qui était intime de la maison, jusqu'à Liszt, que j'y ai entendu un soir. Je le vis sortir, son morceau joué, escorté en triomphe par cinq ou six adorateurs qui lui parlaient comme à un dieu... du piano. Comme je n'ai jamais ressenti le moindre enthousiasme pour cettte mécanique, je croyais que le concert était épuisé, mais il y avait encore là un pianiste « de génie », qui s'appelait, je crois, Planté, Voulant à tout prix elfacer Liszt, il se jeta sur le piano, et pendant plus d'une heure ne s'arrêta pas de marteler l'abominable

ustensile. Je note cet épisode pour marquer la seule imperfection de ce délicieux salon, l'abus du piano, non seulement à cause de son bruit barbare, mais à cause de son encombrement, car, envahissant tout le milieu du salon, il rendait les communications presque impossibles avec les femmes. C'est le seul soir où je me sois ennuyé chez la marquise.

^lais si artiste, si moderne qu'elle fût, elle avait déployé sa jeunesse dans un temps où a piano » et « jeune fille » étaient l'idéal de toute réunion, depuis les grands salons des rois jusque chez les bourgeois les plus humbles ; ses années de virginité s'étaient passées aux Tuileries, dans l'intimité des filles du roi Louis-Philippe, où tout le monde, princesses et dames de la cour, cultivait le piano comme un art intellectuel, et à la fin du second Empire elle se trouvait un peu en retard. D'ailleurs ce petit anachronisme ne faisait que relever encore l'éternelle jeunesse de son esprit.

Au reste, à part l'iraportunité du piano, le chant, roi de la musique, était représenté par Gustave Nadaud, l'auteur incomparable des Deux Gendarmes, de V Iiisom-^ mie, du Nid et de tant d'autres chansons émouvantes, qui suffisent à le mettre au premier rang des chansonniers de notre siècle. Avec lui, M™'' Trélat, magnifique contralto, veuve du célèbre médecin, et M™*^ Fuchs, femme de l'ingénieur qui a mis en exploitation les mines du Tonkin et de l'Annam. M"® Fuchs a un soprano mené avec un art et une suavité qui en doublent le charme. Elles avaient la plupart du temps pour accompagnateur Widor, organiste de Saint-Sulpice et compositeur déjà renommé.

!M. Montégut, l'un des écrivains de la Revue des Deux Mondes, était des anciens et intimes amis de la marquise. J'ai rencontré peu de causeurs aussi aimables. Sa conversation était exquise, parce que plus le sujet était fantasque, plus Montégut y mettait de conviction et d'espiùt. Il professait par séries, tant que la thèse lui plaisait. Je

me souviens d une série sur la cuisine, qui dura au moins un mois, et où pendant plusieurs dîners il nous dit à tout propos des choses charmantes. Il a laissé, ])arrai ses nombreux ouvrages, des voyages en France qu'on ne se lasse pas de relire, ce qui est bien rare pour ce genre d'ouvrages.

Caro était au premier rang, là comme dans tous les salons. En dehors de sa science et de sa haute position de professeur et d'académicien, son éloquence et son caractère faisaient de lui le roi des salons des deux rives de la Seine. Non seulement il avait autant d'esprit que de talent, mais, malgré le nombre incalculable de ses admiratrices, on peut dire qu'il était pour elles un ami sincère et dévoué : aussi en était-il adoré.

Certainement son admirable éloquence lui a valu toute la gloire qui lui était due, et il est resté un des plus grands orateurs moralistes de notre siècle, mais on ne lui a pas rendu justice pour son caractère, quand on n'a voulu voir en lui qu'un homme de salon, sous prétexte qu'il aimait le monde et qu'il était aimable et bien élevé, et que ses opinions, au lieu de s'enrégimenter avec les normaliens, restaient sa foi. Car il s'est maintenu dans cet ensemble de sentiments et d'idées que rien ne détruira jamais, et qui, en dépit des cuistres universitaires, sera toujours le monde des honnêtes gens. Il n'a jamais bronché, et tandis que la plupart de ses camarades commençaient leur carrière par la politique, afin de se rendre élonna'nts ou redoutables, du premier jusqu'au dernier jour il est resté 1 homme de ses croyances. Il a ainsi tenu une place unique, on peut le dire, dans l'Université de France à la fin du dix-neuvième siècle, et son nom restera illustre dans l'histoire philosophique de cette époque si troublée.

C'est chez la marquise que je me suis lié avec M. Guillaume, alors directeur de l'Ecole des Beaux-Arts. Je n'ai pas à rappeler qu'il est un des illustres sculpteurs de l'école française et que, comme savant, professeur et ihéo-

ricien, il est à la même hauteur. Son visage, son corps, tout en lui respire le grand artiste, mais avec une mélancolie religieuse qui domine dans toutes ses œuvres et vibre dans sa voix quand il parle de son art.

C'est grâce à lui que, mis en relation avec M. Vinet, créateur et conservateur de la Bibliothèque des Beaux- Arts, j'ai pu, éclairé par ses conseils, mener à bonne fin une étude, la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, où 1 on a trouvé pour la première fois l'histoire et l'ensemble raisonné des richesses de ce trésor jusqu'alors presque inconnu des savants et des amateurs.

Je ne puis m'empêcher d'attribuer à ^I. Guillaume un petit succès, bien mince pour sa valeur réelle, mais dont quiconque a osé manier la glaise comprendra tout le prix : son influence m'a fait recevoir au Salon mon Communard de Versailles. Je l'avais modelé en cire, d'après un des insurgés de la Commune que j'avais vu arriver à Versailles, sur l'avenue de Paris, en tête d'une colonne de prisonniers.

M. Louis Enault, ami de la marquise, était entré dans son salon, alors que ses ouvrages le plaçaient au premier rang des romanciers de son époque. Il était dans toute sa gloire sous le règne de Louis-Philippe, et depuis ce temps-là jusqu'aujourd'hui il n'a pas cessé de produire des romans et quantité d'autres œuvres d'une valeur égale et aussi intéressantes que celles qui lui avaient valu une renommée incontestée. Mais le temps a marché, marché si longtemps, il est resté si fidèle à son art tel qu'il l'avait compris, tel que ses lecteurs l'avaient acclamé, qu'un jour il s'est trouvé devant une génération qui ne le connaissait plus, devant tout un monde de littérature entièrement opposée, parle fond et par la forme, à l'esthétique sacramentelle du roman, et comme il arrive à quiconque écrit trop imperturbablement le même ouvrage, plus il accumulait de chefs-d'œuvre, ])lus il assurait sa ruine. Je l'ai dit ailleurs, pour réussir dans une carrière littéraire, il faut écrire toujours le même livre : mais

qu'on y prenne garde, on ne réussit que pour un temps, et le jour où l'on a fini sa dernière œuvre, on n'est plus de ce monde, et il ne nous reste en fait de rayons que ceux des vieilles bibliothèques.

Bien que la musique fût le principal attrait du salon, la marquise avait en grand honneur les écrivains, les savants, et aussi les acteurs en renommée ou en espérance. C'est chez elle que j'ai entendu Mounet-Sull}'^ lire quelques-unes de mes œuvres à côté de celles des classiques ou d'auteurs actuels. Parmi les notables du salon on rencontrait souvent M. Denormandie, aujoui'd hui sénateur, gouverneur du Comptoir d'escompte; il était le conseil, en sa qualité d'avoué, de la marquise. La Commune nous a réunis peu de temps après, lui étant maire du YIII® arrondissement, et moi montant la garde pour le défendre des insurgés qui le menaçaient. Nous allâmes rejoindre à l'Elysée une des dernières compagnies de la troupe, mais l'on vit arriver quelque dix mille insurgés qui venaient s'emparer de l'Elysée et du ministère de l'intérieur déjà abandonnés par le gouvernement. Nous reçûmes l'ordre de rentrer chez nous : nous étions une vingtaine de gardes nationaux; évidemment nous n'avions rien de mieux à faire. Mais nous avions fait preuve de bonne volonté jusqu'à la dernière minute.

Un illustre visiteur que j'ai rencontré chez M""" de Blocqueville a été Claude Bernard. J'étais du dîner où il fut reçu. La soirée qui suivit fut pour moi doublement mémorable, car à l'émotion et au respect que j'éprouvais, se joignit une longue conversation avec lui, sur ses travaux, c'est-à-dire sur son génie. Sans me permettre un mot d'éloge, je pus lui faire voir à quel point les gens du monde se tenaient au courant de ses découvertes, et pouvaient même en tirer parti pour s'éclairer sur les vérités naturelles, source éternelle de nos pensées. Nous causâmes ainsi plus d'une heure. Mais il avait oublié le temps; il tira sa montre, et avec une surprise qui n'était pas jouée! il me dit :

« Ah! mon Dieu! il est minuit! » Et il me donna la main en me disant qu'il n'aurait jamais cru rencontrer un homme du monde aussi au courant de ses travaux ; dans sa candeur sublime, il ne s'était jamais avisé que les idées générales font autant pour l'esprit humain que le fond même de la science, puisqu'elles sont à la portée des ignorants et des simples.

• M™^ Beulé, femme du savant devenu ministre, formait, avec la vicomtesse de Janzé et M"^ Olga de Lagrené, le fond du salon de la marquise. M"'' Beulé était probablement la femme la plus répandue de Paris et des châteaux de la province; il ne se passait rien, en fait « de tout «, dont elle ne fût, et c'est à peine si^ dans le cours de chaque année, elle dînait dix fois chez elle et manquait une réunion privée ou publique. Malgré l'énergie et la santé extraordinaires qu'il lui a fallu déployer pendant de longues années, elle a fini par y succomber, laissant dans tous les salons et dans toutes les salles de réunions de musique, de théâtre et de science, une place que personne ne remplira jamais.

La vicomtesse de Janzé, née de Choiseul, est la créatrice, on peut le dire, d'un hôtel sans rival pour le décor et l'ameublement, où elle entasse depuis de longues années des trésors de meubles et d'objets d'art d'un prix fou, en même temps qu'elle en embellit l'installation par des travaux de fond en comble de plus en plus magnifiques. On ne sait pas quand s'arrêteront les millions qu'elle y dépense.

Avec un caractère capricieux de grande dame et de Polonaise langoureuse , elle joint à sa passion pour l'art un talent d'écrivain qui lui a inspiré des ouvrages très a25])réciés, et il n'est pas jusqu'à ses distractions légendaires qui n'ajoutent une grâce seigneuriale à son grand air.

M"" de Lagrené, fille d'un diplomate, était célèbre par sa beauté. Sa mère, d'une des plus hautes familles de la Russie, s'était fixée à Paris et y avait élevé ses trois fils,

dont l'un est entré dans la diplomatie, le second est militaire, et 1 autre, qui était marin, est mort jeune. Sa sœur lui a survécu de quelques années, laissant un souvenir déchirant à ceux qui lavaient connue. M™^ de Lagrené, tombée en enfance, n'a heureusement pas senti le coup qui la frappait.

Outre ses nièces, ses neveux et quelques grandes familles du faubourg Saint-Germain, M"^ de Blocqueville aimait à s'entourer de jeunes étrangères. Son hospitalité devenait plus vive quand, par bonheur, elle pouvait mettre la main sur des exotiques de haut parage. A côté d'un savant suédois en mission à Paris, on pouvait causer avec un archevêque canadien, et tant d'autres hommes de première valeur : c'est ainsi que nous vîmes arriver à dîner Ma-Hé-Tsi et Tchens'-Ki-Tonsr, deux diploraates chinois envoyés par leur souverain, et qui ont laissé dans le monde parisien des souvenirs pour leur esprit, leur intelligence, sans compter leurs bonnes forlunes, où ils avaient peine à suffire. Je ne sais pas jusqu'oîi l'accueil de ce salon put s'étendre, mais comme succès de curiosité et de grâce, ils durent s'en aller la tête perdue.

Ce qui nous donna une bien autre curiosité, ce fut la réception d un kaïd , qui fut, accompagné d'un cheik et d'un marabout, reçu à dîner et ensuite installé sur un divan du salon, avec café, cliibouk, lapis de Turquie, et représentation par un escamoteur. La première partie se paèsa bien : le café et la pipe, offerts sur un guéridon mauresque couvert d'ustensiles, de cigarettes et d'un fourneau à charbon allumé, avec les trois Arabes accroupis sur des divans garnis de coussins, composaient une scène orientale du plus grand effet, que rehaussait la majesté des personnages. Sous ces barbes, ces coiffures et ces grands burnous, on croyait voir flotter la poésie et l'immensité de pensée de ces fils du désert jetés tout à coup devant une scène éblouissante de la civilisation, au milieu de ce que Paris pouvait offrir de femmes, d'hommes, de

trésors et d'illuminations magiques. Il faut pourtant reconnaître que devant le mutisme et l'iraraobilité de ces figures superbes, les spectateurs en étaient réduits à leurs suppositions, les personnages ne soufflant mot et ne bougeant pas plus que des bonshommes de cire. L'escamoteur parut d'abord ne leur représenter aucune idée ou sensation appréciable, et ses tours seraient probablement restés pour eux à l'état de simple énigme, s'il n'avait exécuté avec un énorme porte-voix en fer-blanc un tour consistant à en faire sauter, en tirant un coup de pistolet, une gerbe de (leurs aux pieds du kaid. Là, les faces immuables des fils du désert lâchèrent leur immobilité, et ils eurent tout simplement une peur du diable, qu'on vit parfaitement, et qui, jusqu à la fin de la séance, les tint l'œil au guet et la main sur leurs poignards, et les laissant d'ailleurs dans l'ignorance complète de ce que l'escamoteur avait exécuté devant eux.

Pourtant il parut qu'ils n'emportaient pas une trop mauvaise impression de cette fête, car, quelques jours après, la marquise me raconta que le kaïd, étant venu lui faire des adieux avant de repartir pour l'Algérie, lui avait plus que sérieusement demandé sa main; que sur son refus il était entré en fureur, et que certainement, si la scène s'était passée dans le Sahara, il y aurait eu un malheur. On sait que la marquise a habité l'Algérie au temps de son mariage avec le marquis de Blocqueville, alors colonel, et comme elle a eu là occasion de s'édifier sur les gens du pays, on peut croire que la menace du kald était plus dangereuse qu'on n'aurait pu le supposer.

On pourrait résumer ainsi le caractère de la marquise de Blocqueville : la bonté, la charité, l'affection, lagaîté, la malice; une bravoure indomptable contre la douleur et le danger; un libéralisme absolu en politique, et au sommet de sa belle âme, un culte pour la gloire de son père, un dévouement illimité pour ses amis et, jieut-oii ajouter, pour les pauvres. Aussi elle ne laissait pas toucher même à l'histoire de ses dieux : un de ses amis eut

le malheur de juger sévèrement Marie Stuart : elle se brouilla avec lui et ne lui pardonna jamais plus. Continuellement tourmentée par de cruelles douleurs de goutte, jamais elle ne cédait, et sauf une crise où elle faillit mourir, elle restait toujours debout, en toilette, tenant salon, gaie et souriante, jiétillant de malice et ne disant jamais un mot de ses souli'rances.

La plus constante de ses passions a été la gloire de son père. Au temps oîi je l'ai connue, elle lui avait déjà consacré un musée à Auxerre, lieu de sa naissance, y réunissant avec les couronnes, les insignes et jusqu'aux vêtements du héros et de sa famille, quelques-uns de ses souvenirs personnels à elle-même, et notamment ses ouvrages, ce qui me valut l'honneur d'y figurer. C'était une statuette de bronze où j'avais, d'après un passage de son livre des Soirées de la villa des Jasmins, sculpté l'homme d'après la marquise de Blocqueville, personnilîé en une autruche, une tête de porc, une queue de renard, et autres attributs philosophiques. Elle l'a déposé au musée d'Auxerre.

Pour ce qui est de sa bravoure, je puis citer un trait où l'on reconnaîtra le sang de son père. C'était aux derniers jours de l'agonie de la Commune; les insurgés préparaient leurs derniers retranchements, reculant de quartier en quartier, de maison en maison. Ils avaient désigné la maison comme située au bord de la Seine et au coin de la rue Bonaparte : ils approchaient. M"^ de Blocqueville, pendant tout le siège, n'avait pas quitté son salon ni rien changé à ses habitudes. Elle se mit en grande toilette, s'installa dans son salon, fît asseoir les communards, les reçut d'un air de reine, les fit passer dans la salle à manger où elle avait fait préparer un lunch superbe, et leur ayant expliqué comme quoi ils ne devaient pas s'emparer de son appartement, par la raison que... Trouvez la raison si vous pouvez, quant à moi j'y perds mon latin, mais le fait est qu'ils s'en allèrent enchantés, saluant jusqu'à terre !

Elle est morte aussi bravement qu'elle avait souffert, et après tant de luttes toujours triomphantes que nous ne pouvions la croire perdue pour nous. Elle a voulu nous laisser, à nous tous qu'elle affectionnait particulièrement, un souvenir pour nous partager ce salon où nous étions si souvent réunis autour d'elle. Pour nous rassembler dans un dernier adieu, elle nous a fait distribuer à chacun un de ces souvenirs qui font, à chaque regard qu'on y jette, revivre un instant ceux qui vous ont aimés. J'ai été de ceux-là, et je ne l'oublie point.

Dès l'année 1885, la marquise avait assuré par testament la glorification de son père. « Mon vieil ami le baron Baude, dit-elle, m'a souvent dit que bien des anses des côtes bretonnes restaient obscures et dangereuses. J'aimerais que le Phare d'Eckmïihl fût élevé là, mais sur quelque terrain solide, granitique, car je veux que ce noble nom reste longtemps béni. Les larmes versées par la fatalité des guerres, que je redoute et déteste plus que jamais, seront ainsi rachetées par les vies sauvées de la tempête. Je consacre à celte fondation une somme de trois cent mille francs, voulant ce phare digne du nom qu'il portera. La statue de bronze du maréchal qui est en ma possession, réduction de la statue érigée à Auxerre, ornera la salle basse du phare; et sur le socle qui supportera la statue, on gravera le nom des batailles auxquelles le maréchal a assisté. Sur une plaque de marl)re incrustée dans la muraille on inscrira les paroles suivantes :

« Ce phare a été élevé à la mémoire du maréchal prince d'Eckmiihl, par la piété filiale de Napoléon -Louis Davout, duc d'Auerstaedt, prince d'Eclcmiilil, son fils uni- (jue, mort sans enfant, et par sa fille Adélaïde - Louise d Eckmiihl, marquise de Blocqueville, également morte sans enfant. »

Maintenant, pour montrer quelle place M™- de Blocqueville a occupée dans la littérature française, il suffit de donner les litres de ses nombreux ouvrages, dont la plu-

part sont des chefs-d'œuvre -d'esprit , de sentiment et d'une philosophie souvent profonde :

Les Soirées de la i'illa des Jainins. 1874 ;

Le Maréchal Davout, 1879;

Les Roses de Noël, pensées d'hiver, 1884;

Daiout, prince d' Eckmiïhl, 1887;

Les Chrysanthèmes, 1888 ;

Perdita, 1889;

Éditde Clément XIV, pensées d'un pape, 1890;

A travers l'invisible, 1891;

Stella et Mohammed, ou Chrétienne et Musulman, 1892;

Pensées et Souvenirs, 1894.

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