‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 18 sur 26 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sarah Bernhardt. — La Baronne. — Le Passant. — M"" Abbéma. — M"' de Pont-Jest. — L'atelier de sculpture. — La lecture du conseiller. — Sardou. — Sarcey. — M""^ Réjane. — Ricbepin. — Pierrot assassin. — Clairin. — Pozzi. — Lagrené. — Montesquiou. — Rémusat. — De Morell. — Guizot fils. — Le maréchal Canroberl. — Le curé. — Elle est catholique. — La comtesse de Beausacq. — Marbeau. — Sully Prudhomme. — M"" Vacaresco.

— Aicard. — Loti. — M"° de Boncza. — Henner. — Lemaitre.

— La baronne de Beeckman. — Franck. — De Montholon. — Hubert Saladin.

A l'époque où nous vînmes nous établir à Paris, la réputation de Sarah Bernhardt faisait déjà grand tapage. Elle avait pour première origine sa beauté extraordinaire. Dans un milieu tel que les théâtres de Paris, c'est par centaines qu'on peut compter les jolies femmes et y admirer tous les genres de beauté imaginables, et plus dune avait droit de se prétendre plus belle qu'elle : elle en convenait d'ailleurs avec la superbe clémence d'une reine sur son trône, car alors qu'elle était dans toute sa gloire, je l'ai vue, se considérant d'un air pensif devant son miroir, me dire d'un Ion certainement sincère :

« Je ne sais pas comment il peut se faire qu'on me trouve si belle.. . »

Et elle disait vrai. Sa beauté ne se voit pas, elle est dans le cœur de ceux qui la voient et l'entendent; c'est un prestige, un enlacement, où le regard, les mouvements, la voix, vous enveloppent avec des attractions que nulle autre femme ne vous a jamais fait éprouver. Sans doute on peut dire que l'imitation a pu devenir facilement contagieuse sous la poussée d'amour qu'elle a soulevée dès son apparition, mais ce pouvoir n'appartient qu'à

elle : qu'on cite une seule de ses rivales qui, après lui avoir tout copié, jusqu'à ses imperfections, soit parvenue à autre chose qu'à la caricaturer?

Au surplus , quand , par miracle , on aurait réussi à mouler le corps, on n'aurait rien fait : il faudrait de plus reproduire l'àme, et on s'apercevrait que le caractère, le sentiment, l'intelligence, n'y sont pas moins invraisemblables que sa beauté. Après bien des années d'aventures, de misères, sans compter la façon dont elle fut lancée dans le monde, on l'a vue se transformer tout d'un coup en une femme nouvelle, avec la sagesse d'une maîtresse de maison accomplie, gouverner des théâtres, et dans des voyages à briser les forces de dix hommes, semer sa renommée dans toutes les grandes villes de l'Europe et de l'Amérique. Elle a gagné des sommes folles, mais elle en a fait gagner davantage à des milliers de gens; rien qu'à ce qu'elle a inspiré à des peuples entiers d'admiration et de sympathie pour le génie de la France, elle s'est fait une gloire plus belle que celle de bien des conquérants. Elle a eu des triomphes à tourner la tête d'un roi, elle y a toujours répondu par des paroles patriotiques.

Certainement son charme, son dévouement à sa famille et à ses amis, sa charité inépuisable, sont les mobiles constants de ses actions, mais le ressort de cette belle vie, c'est une énergie indomptable, dont on est stupéfait quand on se rappelle ce qu'a été si longtemps sa santé. Pendant bien des années, il lui arrivait très souvent des hémorrhagies foudroyantes oîi elle tombait évanouie : le lendemain matin elle avait repris sa vie comme si de rien n'était. Tout cela a disparu, et par un miracle fait pour elle seule, elle a pu, sans en perdre sa séduction, braver jusqu'à l'embonpoint. Quant à l'âge, personne ne le devinera jamais, puisque le temps n'existe pas pour elle.

C'est dans une pièce assez médiocre, la Baronne, jouée à l'Odéon, que je la vis pour la première fois. Sa simple toilette de ville n'avait rien de ces costumes merveilleux qui dans d'autres pièces ajoutaient tant à son

prestige, et de plus le rôle ne l'inspirait pas; mais rien qu'à la façon dont elle caressait la cravache de son amant €t lui fleurissait la boutonnière, je la reconnus pour un être à part et je désirai la voir hors de la scène. Le hasard fit qu'un de mes amis m'apprit qu'elle avait lu mes Nouvelles et Fantaisies et qu'elle en avait été touchée. Je lui en envoyai un exemplaire, lui demandant la permission d'aller la l'emercier; elle me répondit par un billet gracieux, et c'est ainsi que je fis sa connaissance.

Telle que je la vis pour cette première fois, telle je l'ai retrouvée, d'une politesse exquise, d'une éducation parfaite, et tenant sa place dans la société la plus relevée, aussi bien que dans son salon ou son atelier.

Peu de temps après ma première visite, elle prit un atelier où elle reçut ses amis. Passionnée pour la sculpture, elle y travaillait avec Mathieu-Meusnier, l'auteur de V Ariane abandonnée du parterre réservé des Tuileries. Elle recevait là en blouse grise, les mains empâtées de terre glaise. Au bout de quelques mois, son ardeur l'entraînant de plus en plus, elle adopta, pour travailler plus à l'aise, un costume de rapin, veste longue et pantalon de flanelle blanche, cravate bouffante en batiste, bonnet vénitien de velours foncé, et là-dessous ce visage unique au monde et cette chevelure filigranée d'or. Dans ce costume, un sénateur, un prince, un maréchal de France, un prêtre, elle les recevait avec la même décence, le même grand air, qu'elle accueillait ses amis les plus intimes. Dire qu'elle n'était pas adorablement jolie ainsi, je mentirais, mais ce n'était pas plus choquant que son délicieux costume de page dans le Passant, où les émotions du public étaient à cent piques au-dessus des questions de convenance!

Les juifs se glorifient d'elle, et on le conçoit d'autant mieux qu'en plus d'un point elle a dans le cœur plusieurs de leurs qualités, notamment l'orgueil, l'énergie et l'esprit de famille. Mais elle est réellement catholique, à telle enseigne qu'on peut couramment lui voir un crucifix sus-

pendu au cou par une grosse chaîne d'or. Elle a été élevée au couvent de la rue de Satory à Versailles. Un jour que je lui demandais, je ne sais à quel propos : « Vous êtes juive? » elle me répondit fièrement : « Et je m'en vante! » En attendant, elle a fait baptiser son fils et a traité cette solennité comme dans une famille catholique. Son père seul était juif, et nous Français qui l'avons faite ce qu'elle est, en lui donnant la moitié de son sang, de son âme et de ce patriotisme qu'elle porte si haut, nous avons droit de la revendiquer comme catholique aussi bien que comme Française.

La plus ancienne affection est pour M™^ Guérard, qu'elle aime comme sa mère. Cette excellente femme, au temps où Sarah Bernhardt était dans la misère, l'a recueillie et nourrie à force de travail et de privations. Sarah ne s'est jamais séparée d'elle, et depuis le premier sou jusqu'au dernier million qu'elle a gagné, elle a tout ))artagé avec elle, et c'est une chose touchante de voir la place qu'elle lui réserve au milieu du tumulte de cette maison, où du matin au soir tourbillonne un monde fantastique, où il est si difficile de maintenir les égards dus à toutes les personnes de la maison, vieilles ou jeunes.

Ses amies de cœur sont M"® Louise Abbéma et M"^ de Pont-Jest. La première est assez renommée pour son talent de peintre. Ses ])anneaux, ses paysages, ses portraits, et surtout ses incomparables éventails, lui font une réputation européenne. Elle a autant d'esprit que de talent. Alliée à la famille de Narbonne, elle se rattache encore à une origine plus illustre, car elle est, par sa mère, arrière-petite-fille de Louis XV, et les traits de son visage offrent, avec beaucoup plus d'expression et d'énergie, le type si particulier des Bourbons.

jNI"^ de Pont-Jest est la fille du romancier bien connu sous ce nom. Elle a autant de talent comme statuaire que d'esprit comme femme du monde. Elle avait épousé l'acteur Guitry, qui ne la pas rendue heureuse et dont elle s'est séparée avec ses enfants. Revenue plus que jamais

à la sculpture, elle s'est fait une belle place dans son art : j'ai vu d'elle, à l'exposition de 1899, un buste colorié du duc de Reiclistadt, qui est un vrai chef-d'œuvre de caractère, de poésie et démotion.

Passionnée comme elle est pour la sculpture, il fallait compter pour amies intimes de Sarah Bernhardt ses modèles, qui la plupart du temps passaient la journée du matin au soir. J'en ai vu surtout deux, l'une blonde et l'autre brune, sous tous les costumes imaginables et même inimaginables. Aussi intelligentes que belles, car elles ■étaient artistes, rien que leur compagnie valait la ])ose, sans compter que leur conversation égayait le travail.

En dehors de ces intimes, c'était un vas-tu-viens-tu de femmes de toute sorte, depuis les élèves du Conservatoire, les actrices célèbres ou inconnues, jusqu'aux femmes d'artistes, jusqu'aux Américaines enthousiastes admises à contempler « la Grande Artiste »,eten travers de ce beau désordre, des mères de famille, les unes avec de grands enfants hors des couches, les autres à la mamelle, et que j'ai vues plus d'une fois donner à teter à leur petit. Enfin imaginez au milieu de l'atelier, vêtue de son costume de rapin vénitien, Sarah grimpée sur une estrade devant sa selle de sculpteur, le modèle tout nu sur un divan; trois ou quatre chiens pelotonnés ou vautrés sur tous les tapis; des bouquets grillant sur des chenets à corbeille devant un feu à rôtir un bœuf; le singe criant et gambadant dans sa cage, deux ou trois amis de la maison enfoncés dans des fauteuils ou à cheval sur quelque iiamac, et un ministre ou un ambassadeur se présentant avec un gardénia ou même un œillet rouge à la boutonnière, et vous auriez eu sous les yeux une des scènes pittoresques de ce pauvre dix-neuvième siècle dont on se plaît si cruellement à bafouer la décrépitude.

On peut juger si, avec des personnages aussi variés, on voyait se former à tout instant des tableaux vivants d'un effet inattendu. Il m'en revient celui-ci, qui vaut la peine d'être immortalisé dans les fastes de ce célèbre atelier.

Un jour que je m'y trouvais, je vis arriver un vieux conseiller qui courait les salons en débitant, outre des poèmes entiers qu il savait par cœur, des pièces innombrables qu'il récitait ou improvisait, pendant des heures, tant qu'on ne l'arrêtait pas. Je ne sais qui avait fait à Sarah le mauvais tour de le lui présenter, mais il venait lui offrir une pièce de vers à sa gloire, et naturellement elle dut le prier de la lui lire. De sa personne, le poète était un bossu manqué, avec l'œil et le bec d'un perroquet, le crâne aussi chauve qu'un œuf d'autruche, et qui tortillant sa tête, ses bras, avançant et reculant sur des écarts et des entrechats discrets, était d'une drôlerie introuvable. Au lieu de s'asseoir pour l'entendre, Sarah, avec ses habitudes de répétition théâtrale et voulant lui laisser l'usage de ses moyens, se plaça debout devant lui pour l'écouter. Nous étions présents, et nous nous tînmes debout à côté d'elle. Il y avait Glairin, un modèle, ^I. de Rémusat, le baron de Morell, moi, le curé de la paroisse, Sarah en rapin vénitien de flanelle blanche, et à ses pieds sa chienne assise sur le derrière, le nez en l'air, suivant avec un intérêt imperturbable la déclamation, et nous tous immobiles d'ahurissement et de rire contenu, tandis que, pour comble de grotesque, le soleil, se découvrant à une tirade pathétique, venait, en manière de feu d'artilice, rendre vraiment éblouissant le ridicule de cette scène.

Bien au-dessus de tous les hommes dont l'admiration a fait la gloire de Sarah Bernhardt il faut placer Sardou et Sarcey : Sardou en écrivant pour elle des rôles que lui seul pouvait concevoir et qu'elle seule pouvait lui inspirer, créant ainsi un théâtre sans précédent et sans paix, Sarcey par sa critique infaillible. Ceux-là, on les voyait rarement à l'atelier, ainsi que Girardin, Blowitz, toujours attelés chacun à leur infatigable labeur, mais ils s'y laissaient assez voir pour s'}' faire des amis. C'est ainsi que j'ai commencé là avec Sarcey une amitié qui,^ depuis le jour où je l'ai connu jusqu'à sa mort, n'a pas

cessé de grandir en services de sa part, en reconnaissance de la mienne, et de la part de tous deux, en estime et en affection.

C'est encore chez Sarah Bernhardt que j'ai rencontré dans la première fleur de leur talent M"" Réjane et Richepin. Jetais déjà assez familier dans le cercle pour assister aux répétitions de Pierrot assassin, une des plus jolies saynettes de Richepin, avec Sarah Bernhardt pour Pierrot et Réjane pour Colombine. Cela se jouait dans la salle du Trocadéro. Il est impossible de rendre l'esprit, la grâce et l'émotion qu'on éprouvait devant ce petit chefd œuvre, et joué par les deux plus grandes actrices, certainement, de notre époque.

Il me reste à px'ésenter, en dehors des relations courantes, qui étaient légion, les habitués jeunes ou vieux formant le fond de cette scène éternellement changeante. En tète des jeunes, il y avait Georges Clairin, qui, par rang d'ancienneté relative, ])ouvait être considéré comme le doyen de la bande. lia fait assez de chefs-d'œuvre pour qu'il soit inutile de répéter qu'il est un de nos premiers peintres. Est-ce parce qu'il travaille dans tous les genres, ou parce que tout ce qu'il fait disparaît dans les collections d'amateurs français ou américains, la plupart des peintres affectent, sans dire pourquoi, de ne pas s'occuper de lui, et pendant qu'ils en sont encore à ne lui avoir donné qu'une seconde médaille, il est décoré depuis des années. En attendant on ne lui achète pas seulement ses tableaux et ses portraits, on lui commande des plafonds de théâtre «n France et dhôtels jusqu'en Californie, et son nom est aussi connu à l'étranger que celui de Sarah Bernhardt. Comme ilest charmant, nous sommes devenus tout de suite une paire damis, et il m'a illustré un volume de quatre nouvelles qui, choisies pour son pinceau si hardi et si gai, est un pur chef-d'œuvre, à preuve que l'année dernière, dans un catalogue de Bernoux et Cumin •de Lyon, je l'ai vu coté à deux cent quarante francs.

Samuel Pozzi, qui lui ressemblait au physique et au

moral, en valeur et en esprit, est devenu successivement agrégé, professeur à 1 Ecole de médecine, membre de l'Académie de médecine, et enfin sénateur de la Dordogne. Celui-là, naturellement, n'a pas manqué de devenir mon ami, et j en suis de plus en plus fier.

M. de Lagrené, consul de France à Moscou, avait étilongtemps de l'intimité, mais il partit peu de temps après que j'y fus admis. C'était un type achevé de gentilhomme et de diplomate. Nous étions en relation avec sa mère et sa sœur Olga, mais il ne venait pas à la maison, et je ne l'ai plus rencontré qu'à de longs intervalles.

Je dois citer parmi les jeunes habitués de la dernière heure le comte de Montesquieu, qui dans un monde de . haute volée, d'aristocratie, de poésie et d'art, s'est fait ■ une place que lui seul pourrait tenir aussi brillamment. Je n'ai pas eu le temps de continuer avec lui des relations qui me charmaient, quand ce n'aurait été que pour sa grâce exquise et sa sincère originalité, et d'ailleurs je ne connaissais pas encore ses vers.

Enfin, se mêlant et s'unissant à celte jeunesse toute brillante de gaîté et d'avenir, nous étions une dizaine de barbons, grisonnants, chauves, blanchis, sauf moi qui avais encore les cheveux noirs. Il y en avait même un couronné de lauriers, le maréchal Canrobert. Il venait souvent et causait avec beaucoup d'esprit en nous racontant parfois ses souvenirs de guerre; et comme il me savait fils de militaire, et que mon beau-frère, le général Ferradou, avait fait campagne sous ses ordres, il me permit d'aller le voir quand j'avais un de mes livres à lui apporter.

11 y avait encore, parmi les plus assidus, M. de Rémusat fils, alors député et devenu plus tard sénateur de la Haute-Garonne, le comte de JNlorrell, d'une des plus grandes familles de la Somme, M. Guizot fils, professeur de littérature anglaise au collège de France.

Et enfin, pour faire voir le sérieux et la décence de ces réunions de sages, le curé de la paroisse, qui pendant un

certain temps faisait assez souvent des visites à la maîtresse de la maison.

Ainsi, à travers un ouragan de tout ce que peut produire de jeunesse et de folie un foyer enflammé d'art, de poésie et d'amour, les plus âgi'-s des amis de Sarali Bernhardt ont pu, pendant des années, mener une vraie idylle d'amitié. Chacun y a mis sans doute beaucoup du sien, car le plaisir était sans mesure, mais nous le devions avant tout au tact et à la sincère affection de celle qui était, comme maîtresse de maison et comme amie, aussi incomparable que comme artiste.

A partir du temps où elle Gt ses grandes tournées, puis ses entreprises théâtrales, et qu'elle quitta son hôtel de l'avenue de Villiers, l'intimité, au milieu d'une agitation continuelle, devint de plus en plus difficile. J'étais vieux, j'étais sourd; je me suis borné depuis à de rares visites, maisje ne l'oublie jamais.

J'ai déjà parlé de notre intimité avec M""^ de Beausacq. Sa recherche était surtout dans le monde artiste et littél'aire. Avec M. Marbeau, de qui j'ai déjà parlé, Sullv l'rudhomme est son meilleur ami. J'ai vu chez elle, entre autres, M"" Vacaresco, la ])oétesse roumaine, dont il a été parlé avec tant d'intérêt; Aicard, poète distingué; Loti, de l'Académie française, auquel elle a rendu un grand service lors de son élection ; M"^ de Boncza, de la Comédie française; Gaston Bergeret, le peintre Henner; Lemaître, le critique célèbre, etc.

Passionnée à la fois pour la littérature, la poésie, la musique, le théâtre, les voyages, enûn pour tout ce qui peut intéresser le plaisir, la curiosité, l'esprit et le sentiment, M"'' de Beausacq a répandu ses relations dans la plupart des villes de l'Europe, et attiré chez elle tous les hommes connus par la place qu'ils occupent dans les divers genres de mérite. Sans s'attacher à faire de son salon une réunion simplement mondaine, elle a voulu surtout y rassembler des personnages en renom, Parisiens ou étrangers de marque. IS'ous 1 avons perdue.

Le hasard, favorisé par mon ami Caro, m'a fait connaître la baronne de Beeckman, née en Belgique, mais devenue Française, et Française avec l'entraînement quelle mettait à chacune de ses passions. A un moment où elle était en proie à des idées noires qui lui venaient de quelque chagrin plus ou moins imaginaire, le libraire dotit elle acceptait de confiance les livres nouvellement parus lui présenta un jour mes Nouvelles et Fantaisies humoristiques. Elle s'en trouva tellement enthousiasmée qu'elle en guérit du coup. Elle en parla à Caro, qui me présenta à elle, et il s'ensuivit entre nous une amitié qui dura jusqu'à sa mort.

Je n ai jamais connu de femme aussi absolument parfaite et aussi pleine de défauts, aussi banale et aussi sinsrulière, aussi folle et aussi raisonnable, aussi égoïste et aussi dévouée, adorant les hommes et les méprisant; arrivant, à force de prodigalités sans mesure et de charités éperdues, à ruiner ses propres enfants en les comblant, et à se mettre à la fin de ses jours dans la misère noire, elle nous faisait passer sans relâche du charme de sa grâce et de son affection au désespoir de la connaître, quand nous voyions de jour en jour s'alourdir la catastrophe qui allait l'écraser.

Elle avait été éperdument séduisante, Ijien que son visage manquât de régularité, mais elle était plus que jolie. Pendant sa jeunesse, elle avait tenu à Bruxelles un des salons les plus recherchés; les grands personnages, Belges et étrangers, se pressaient à ses genoux, témoin 1^ vieil empereur Guillaume d'Allemagne, dont elle montrait une déclaration demandant pour lui de devenir son soldat, et pour elle son colonel. Ses réceptions et ses folies lui firent quitter Bruxelles, mais ce ne fut qu'après avoir, pendant toute la guerre de 1870, transformé son hôtel en une ambulance de blessés français.

Arrivée en France, elle continua ses folies. Non contente d'avoir un jour par semaine pour recevoir les mendiants qui se présentaient, un de ses amis lui ayant ra-

conté qu'il avait rencontnî en voyage un lieutenant frappé de cécité, elle va le trouver, le loge, le mène chez plusieui's oculistes, lui loue une voiture pour le promener, et continue à l'accabler de sa protection jusqu'à ce qu'une jeune fille l'épouse; et l'aveugle, pour remerciement, cesse de venir même lui faire visite!

Elle adorait les chiens mieux qu'on ne révère les chrétiens; elle avait l'âme aussi militaire qu'un grenadier de la vieille garde; elle pleurait à chaudes larmes quand on lui disait des vers; elle écoutait passionnément les tirades morales de Franck, professeur au collège de France. Elle avait pour Caro une admiration touchante, et pour moi aussi, et nous le lui rendions bien, car nous sommes les seuls qui lui soient restés fidèles jusqu'à son dernier jour. Elle est morte dans une chambre d'hôtel, avec une vieille bonne qui l'a bien soignée, et le maître d'hôtel l'a nourrie honnêtement. Son dernier plaisir a été de faire la charité aux oiseaux qui venaient picorer à son balcon. Elle a été portée à l'église, mais elle a eu une rnesse d'indigent, et deux amis. Caro et moi n'avons pas même pu V assister, car c'était l'été, et nous étions très loin à la campagne.

A travers toutes ces catastrophes, son salon, alimenté par tant de hauts personnages qu'elle avait reçus, a été des plus intéressants jusqu'à sa ruine. Outre Franck, Caro et le comte de ]\Iontholon, je dois un souvenir particulier au colonel Hubert Saladin, attaché militaire de la Suisse, un des hommes extraordinaires que j'ai rencontrés, et qui faisait florès dans la haute société dijjlomatique. Outre qu'il connaissait tout le monde, il avait un talent prodigieux d'improvisation : je n'ai connu que lui <le cette force. Cet intérêt redoublait à voir qu'il avait quatre-vingt-trois ans. Entre autres prouesses, il faisait en Suisse des ascensions de plusieurs lieues, et un soir de verglas, on l'a vu aller faire des glissades sur les boulevards en regardaat tomber les Parisiens et buter les chevaux de fiacre.

Il serait bien difficile, et encore plus cruel, de décider si notre pauvre amie a fait du mal ou du bien : mais elle a souffert, et le bien qu'elle a toujours rêvé doit suffire à lui en laisser du moins le bénéfice pour ceux quelle a soulagés. Quant aux généreuses erreurs qu'elle a commises, avec ou sans mesure, c'était toujours avec une intention de bienfait.

Quoi qu'il en soit, son salon aura été un de ceux dont je dois conserver le souvenir.

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