‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 19 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La baronne de Romand Kaisaroff. — M°" Milner-Gibson. — La comtesse de Balleroy. — La modestie des femmes du faubourg Saint-Germain fermé. — M"' Dieulafoy. — M"" Ancelot. — M""= Sophie Gay. — Je l'enlève '.

M™* la baronne de Romand Kaisaroff, Russe de naissance et devenue Française par son mariage avec le baron de Romand, préfet de l'Empire, avait un salon assorti de noblesse, de diplomatie russe et danoise, d anciens hauts fonctionnaires, de Parisiens triés sur le volet. J'y retrouvais des personnes du cercle de la princesse Mathilde, qui demeurait assez près, et vers onze heures, elles animaient la réunion d'un renfort de jolies femmes. Cependant tant de bon monde n'aurait pas réussi à perfectionner à ce point ce cénacle, sans la grâce et le tact de cette incomparable maîtresse de maison. Pour qui la suivait des yeux pendant la soirée, on arrivait à s'apercevoir quelle n avait pas manqué de donner à chacun des invités une marque d'attention exactement proportionnée à la position et au degré d'intimité de chacun.

Quoique les Anglaises se voient surtout entre elles, je puis nommer, parce quelle était une des femmes les plus recherchées de l'Angleterre, M™* Milner-Gibson. Elle avait un cœur d'ange et un esprit de démon. Celle-là ne donnait ])as de soirée, mais était toujours chez elle. On passait là, avec le choix extraordinaire de ses amis, des après-midi exquis. Elle était catholique; la tendresse catholique et la raison anglaise lui inspiraient sur les l;êtes des sentiments et des pensées d'une douceur et d'une force que je n'ai entendus tomber que de ses lèvres.

Il y a, dans le faubourg Saint-Germain, le monde ou-

vert qui fraj-e avec tous les salons de la rive droite, même chez les gros juifs, suit les théâtres, les courses, les chasses, les ateliers, les bains de mer, les villes de jeu, et dont les derniers rangs descendent à ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain lancé. On n'y trouve ce dernier que de passage dans les maisons respectables, d'où ils sont vite éliminés, mais les autres sont recherchés partout.

Quant au faubourg Saint-Germain fermé, il se compose de pure et sévère noblesse impénétrable pour tout ce qui n'est pas noble. Il n'y a là qu'un petit nombre de jeunes femmes qui, tout en menant une vie hautaine, s'intéressent à l'art et à l'intelligence. C'est à l'amitié de Caro, dont elle était l'admiratrice et l'amie, que j'ai eu le très grand plaisir d'être reçu chez la comtesse de Balleroy, dont le mari, qu'elle avait perdu, avait été un peintre éminent. Elle était une des enthousiastes de ce bataillon de jolies femmes qui suivaient les cours de Caro et qu'on appelait les « Carolines ». J'ai déjeuné une fois chez .elle, j'y ai passé quelques soirées, je n'ai causé qu'avec quelques personnes qu'on m'avait présentées. Je n'étais pas en situation de faire une comparaison motivée entre ce monde et l'autre : je puis seulement dire, quant aux hommes, que je leur ai trouvé des façons parfaites, mais la physionomie peu expressive de gens qui ne font rien. Quant aux femmes, j'ai été frappé de leur beauté, et surtout de leur modestie. J'en ai conclu que leur beauté tenait, outre à leur richesse, à ce que les hommes de cette société se marient par amour, et rarement par intérêt, n'ayant pas à courir les dots; que la modestie des femmes dépend du milieu supérieur où elles sont élevées, et dont le prestige naturel est de meilleur aloi que toutes les manières des grandes dames bourgeoises.

En opposition avec ces innombrables réunions où, depuis des siècles, tant de femmes se sont immortalisées daus l'art difficile de gouverner un salon, il en est une qui aura illustré le dix-neuvième siècle, et qui n'a peut-

être jamais eu de rivale, si l'on considère par quels miracles d'amour conjugal, de science, de courage, de talent littéraire, elle a pu, non seulement faire la gloire de son mari, mais la partager, et ouvrir à la société parisienne, si justement fière de sa renommée mondaine, un salon sans |)areil. J'ai nommé M""^ Jane Dieulafoy.

C'est au fond de la province, par la simple ardeur de son dévouement d'épouse, qu'elle a, on peut le dire, revêtu un autre sexe pour suivre son mari dans une des plus belles explorations qui se soient faites en Perse. A travers tant de dangers et de souffrances, se battant comme un homme, travaillant comme un savant, revenant brisée de fatigue et de maladies, elle a achevé l'histoire de cet immense travail, puis dirigé dans les salles du Louvre l'arrangement de toute une série des monuments rapportés de la Perse. Alors elle a ouvert son salon, non seulement aux savants et aux artistes, mais aux écrivains, et redevenant maîtresse de maison, elle a fait de son salon le rendez-vous envié de tout ce que le monde parisien peut offrir d'intéressant et d'honorable. Et ce n'est pas son moindre mérite que d'avoir, étrangère et inconnue, eu assez de tact pour improviser si sûrement tant de relations dans un monde de savants, d'académiciens. Son mari aspirait à l'Académie des inscriptions, et elle avaità attirer des personnages austères dont plusieurs pouvaient être des rivaux ou des ennemis.

A côté des actualités de mon temps, qui vous paraîtront si vieilles quand vous les lirez à la fin du vingtième siècle, j'éprouve la même impression que la vôtre quand je me souviens des figures de vieilles femmes que j'ai vues personnifier les derniers souvenirs du siècle précédent. Celles-là me semblent ce que nous vous semblerons nousmêmes, des invraisemblances, des fantômes, où leur vie n'avait rien de la nôtre : grande erreur. Fermez les yeux, écoutez-les parler, changez-les de costume, rendez-leur lajeunesse, et vous verrez que leurs roses et leurs amours avaient autant de fraîcheur que les nôtres.

J'en ai aimé une et enlevé l'autre, je 1 ai fait sincèrement et honnêtement. J "avais à peine vingt-cinq ans, assez pour les respecter, trop pour leur manquer de respect, mais j'ai passé avec elles des moments délicieux où, dans un mirage du passé, je les voyais et les entendais vivre avec leur beauté et leur esprit; l'esprit était encore le plus séduisant.

Je vais vous les nommer, et les noms seuls suffiront à les créditer. C'étaient M'^" Ancelot et Sophie Gay.

Sully Prudhomme me présenta. M™^ Ancelot habitait dans la rue de Grenelle une maison où tout respirait le passé, depuis la portière, révérencieuse comme les domestiques de ce vieux faubourg Saint-Germain, où ils gardent encore le respect des maîtres, jusqu'à la vieille bonne, qui vous accueillait comme une personne de la famille; jusqu'à l'odeur du chat flottant dans l'escalier comme un parfum de familiarité et d'indulgence pour les faiblesses des vieux serviteurs...

L'ameublement, du même temps que le décor, était déjà toute l'histoire d'un autre siècle. Sous une grande glace tenant à un panneau entier, il y avait une colline de mousse où un peuple de statuettes en biscuit de Sèvres représentait des colombes, des moutons, des chiens, des bergers, des bergères, des nymphes, des cygnes, des anges, des Amours à profusion, et comme souriant à cet Eden païen, quelques vieillards à mines de philosophes, dogmatisant sur le bonheur et la vertu. On croyait déjà voir là les monuments de toute une vie. Mais quand, familiarisé plus tard dans la maison, je pus voir d'autres pièces de l'appartement, les menus objets, et surtout les portraits, les dessins, jusqu'aux boîtes et aux cadres euxmêmes, me donnèrent le tableau de ce qu'avait dû être, dans les détails, l'existence d'une femme au commencement du dix-neuvième siècle. En dépit de l'abominable mauvais goût de tous ces ornements, leurs sujets et leur profusion témoignaient d'une vie plus intense, d'une liberté de sentiment, qui à elles seules devaient animer

l'intelligence et l'esprit. Quand ces conditions se rencontraient chez quelques âmes bien constituées, il devait se trouver des femmes souvent supérieures à celles d'aujourd'hui.

J'ai connu M"* Ancelot pendant assez de temps pour pouvoir la comparer aux femmes d'aujourd'hui.

J'ose dire que non seulement je l'ai reconnue supérieure à celles que j'ai connues, mais j'ai trouvé en elle un genre de caractère et de sentiment qui s'était développé chez les femmes du monde à la fin du dix-huitième siècle, et qui, disparu depuis la révolution de 89, ne se retrouve encore que par exception chez celles de notre époque.

Elle avait une qualité introuvable : elle était philosophe. Xon pas de cette philosophie de perroquet, qu'on peut admirer, par exemple, chez M""* de Staël ou M"« Swetchine, mais une mâle philosophie, faite des bons souvenirs de la jeunesse et de l'amour, avec la sérénité de l'âge, sans regret, sans amertume, fleurie de toutes les joies et de tous les bonheurs qu'elle avait savourés, et attendant la mort, non pas même comme un regret mélancolique, mais comme la fin d'une fête; et cet état d'âme, si rare chez les vieillards de notre temps, surtout chez les littérateurs, mettait un charme infini à tout ce qu'elle pensait. Elle était entourée de poètes, de moralistes et de romanciers de son temps, qui tenaient chez elle, tous les dimanches, une espèce de jeux Floraux où les compliments réciproques figuraient des couronnes imaginaires. Quelques-uns avaient été intelligents, mais c'était pitié de voir l'enfantillage de leur conversation devant l'esprit, la fraîcheur et la supériorité de cette femme de quatrevingts ans.

Pour ce qui est de M™" Sophie Gay, bien que mes relations avec elle n'aient été que passagères, je dirai même instantanées, je garde d'elle un souvenir pareil à celui de M"'' Ancelot, parce qu'elle m'a fait connaître un second exemplaire de ces femmes du vieux temps encore vivantes à l'époque de ma jeunesse. Elle demeurait dans la

môîïie maison où aia mère restait Ihiver ])our passer l'été chez moi depuis que j'étais magistrat. Un ami commun lui signala ma mère comme une voisine très spirituelle à voir. Mais comme elle ne pouvait pas monter notre escalier, étant cruellement asthmatique, elle envo} a sa carte avec un mot, lui demandant de la voir, et la connaissance s'élant faite, j'allai, lors de mon premier congé à Paris, lui rendre visite.

Je trouvai là une femme digne de sa réputation d'esl)rit, complètement abandonnée du monde, et pour qui la visite d'un jeune homme était une bonne fortune qui pouvait même être qualifiée de posthume, tant la pauvre dame était vieille et dévastée par le temp^. Après quelques visites, elle m'offrit une loge à la Porte-Saint-Martin, pour aller à la première représentation d'un drame, la Reine des halles, dont je n'ai pas oublié le titre, et où débutait une actrice en renom. J'acceptai, et nous partîmes avec elle et sa dame de compagnie, sans laquelle elle ne pouvait faire un pas.

Quand il s'agit de monter l'escalier du trottoir, ce fut déjà très pénible; mais pour monter celui du théâtre, ce fut une scène vraiment navrante : à chaque marche on eût dit qu'elle allait expirer. Ce supplice dura bien un quart d'heure. Une fois dans la loge, elle se remit, et la soirée se passa d'une manière charmante. Mais pour nous en aller, la même crise, quoique moins violente, se représenta pour descendre, et pendant le retour en voiture, je me demandais avec angoisse comment elle ferait pour remonter son escalier. Pour descendre de voiture, elle commençait déjà à s'essouffler, il )" avait la cour à traverser, et un perron à monter pour le vestibule.

a Madame, lui dis-je d'un ton résolu, vous ne monterez pas cet escalier! Je vais vous porter.

— Me porter! dit-elle avec une sorte d'effroi, c'est impossible, je n'y consentirai... jamais... jamais... Je vous... »

Je ne la laissai pas achever, et, la prenant à la taille et

sous les genoux, je l'enlevai. Je crus au premier moment que je perdais l'équilibre : elle était d'une telle légèreté, dune telle maigreur, qu'il me semblait ne tenir dans mes bras qu'un sylphe en robe de soie, et que j'allais la casser par trop d'effort! Aussi les vingt marches furent-elles franchies en moins de vingt secondes, etjela déposai sur le palier comme on dépose son parapluie dans l'antichambre.

Certainement je ne faisais là qu'un acte de bonté bien naturel, et sans grande peine, mais rien que ses remerciements, et aussi l'émotion qui lui aura l'appelé le temps de ses amours, m'ont laissé de cette scène un sentiment vague qui me touche encore. Se voir, à l'âge où l'on va mourir, pressée dans les bras d'un jeune homme, c'est comme un adieu aux plus doux souvenirs de la vie. Et voilà pourquoi je dédie cette histoire aux cœurs compatissants.

Je bornerai là cette page d'histoire sur les salons. A )>artir des malheurs de 1870, qui ont bouleversé les situations, les caractères et les relations, de grands changements se sont faits, qui ont vraiment, sous ce rapport, inauguré un siècle nouveau. Depuis cette époque néfaste, les mœurs des salons, comme tout le reste, ont déjà subi des modifications qui font sentir la révolution de jour en jour envahissant les hommes et les choses du siècle à l'agonie. Je ne sais si quelque historien funéraire va chanter en vers ou en prose l'office de cette civilisation défunte, mais il n'en survivra rien, surtout pour le bonheur et l'esprit que le dix-neuvième siècle enterre avec lui.

Page 1