CHAPITRE XVII
Le monde parisien. — Son état actuel et ses causes. — Les modes masculines et les révolutions. — Effet des mœurs et de la littérature. — Les derniers fanatiques de La Fontaine. — Les amateurs de sciences. — Un exemplaire rare.
Le monde parisien, au cours du dix-neuvième siècle, s'est transformé de fond en comble. Ce n'est ni la politique, ni la littérature, ni l'art, auxquels il faut attribuer ces changements, c'est aux intérêts et aux affaires. En province, où tout le monde se connaît, où les intérêts ne changent guère, et où la politique, l'art et la littérature ne sont que des distractions secondaires, le cours de la vie sociale ne change pour ainsi dire jamais dans aucun temps; sauf pour les modes, l'intérieur d'une maison, de ses habitants et de ses visiteurs ne diffère pas beaucoup, en 1899, de ce qu'ils étaient en 1799.
A Paris, c'est tout un autre monde : les faits historiques s'y passent, la population s'y renouvelle par millions, les affaires s'y traitent, les industries s'y concentrent, les fortunes s'y gagnent ou s'y perdent ; ce n'est pas une ville, c'est un peuple. Or, pour les peuples comme ])0urles individus, la fortune et le plaisir étant l'essence de la vie, c'est l'argent qui règle les mœurs et les plaisirs de Paris.
Ayant vécu assez longtemps pour prendre ma part des mœurs parisiennes depuis la restauration jusqu'aux dernières années du dix-neuvième siècle, je crois intéressant de donner ici un croquis de quelques salons et des hommes intéressants avec lesquels j'ai vécu. Je ne puis prétendre à faire l'histoire de ces figures que tant de documents ont célébrés ou immortalisés, je veux seulement marquer la place d'où je les ai vus ou touchés.
La grande chose qui a raodiGé les salons de Paris, c'esl encore l'argent, ou en d'autres termes, les dépenses pour les riches et les économies forcées pour ceux qui ne le sont pas. Jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe, un piano pour les danseurs et une ou deux tables de whist pour les joueurs, avec des sirops et des gâteaux, faisaient un bal : à partir de l'Empire, il a fallu des glaces, des lustres, un orchestre, un souper, des toilettes folles; la moitié des invités n'ont plus rendu de soirées. Enfin, même pour les réceptions de jour, on en a diminué le nombre , au point que je pourrais citer une dame qui recevait le mercredi, mais une seule fois par an.
Les soirées intimes ont donc presque disparu, les grands bals sont devenus plus rares, on a abandonné la musique d'agrément et le jeu de salon. En général il ne reste d'accessible aux fortunes moyennes que les salons de simple réception où on ne danse pas. Ceux-là sont de beaucoup les plus attrayants ])our tout ce qui n'est pas jeunes filles, et c'est de ceux-là que je vais parler. Ces soirées, vues d'ensemble, ont un effet d'autant plus intéressant que, tout en se ressemblant par leur disposition, par l'assortiment et la manière d'être des invités entre eux, elles font ressortir avec un relief extraordinaire le caractère et les mérites particuliers de chaque maîtresse de maison. Plus on les suit de près, plus on leur trouve à chacune une qualité oîi réside leur charme. C'est cette autorité qui fait un salon et le garde dans un ensemble qui ne s'égrène pas, tandis qu'il y en a où les visiteurs ne font que paraître et disparaître : ce ne sont pas des salons, ce sont des passages ou des rendez-vous.
Il faut, pour caractériser la j)remière moitié du dixneuvième siècle, noter le changement du costume des hommes. Pendant cette période, bien qu'à partir de 1830 le romantisme ait fait essayer par les jeunes gens et quelques vieux romantiques des modes du moyen âge ou de la renaissance, ce n'a été qu'un drapeau de circonstance, et, la bataille finie, on a repris les costumes de la restau-
ration. Mais comme il restait des hommes du dix-huitième siècle, de la République et de l'Empire, beaucoup avaient gardé en tout ou en partie les modes de leur temps.
J'ai eu pour professeur de procédure civile M. Berryat- Saint-Prix, qui est mort à quatre-vingts ans avec veste, gilet et culotte, bas de soie, souliers à boucles d'argent, jabot et manchettes de dentelle, perruque poudrée, chapeau tricorne, douillette de soie puce, et canne de jonc à pomme dor.
Un de nos amis portait, en souvenir du Directoire, un chapeau à larges bords et à la coiffe en tromblon, le menton enfoncé dans une cravate blanche montant jusqu'à la bouche, et un habit bleu à collet relevé jusqu'au haut de l'occiput.
D'autres, surtout en province, gardaient des costumes de l'Empire. Le maire de Nogent-le-Rotrou, vieux bonapartiste, et qui était l'agent enthousiaste du général Subervie, député de cette circonscription, était habillé d'une veste à petites basques vertes bordées de rouge, et d'une culotte, comme les guides de l'Empire.
M. Dupin, président de la Chambre, portait toujours un habit boutonné et un pantalon de gros drap bleu, avec des souliers attachés par des cordons traînants. Dans les campagnes, beaucoup de charretiers, tous les postillons, beaucoup de vieillards, gardaient encore la queue et l'anneau à l'oreille.
Mais à partir de 1830, on vit ces détails disparaître avec cette génération, et le genre simple et uniforme s'établit définitivement, tel qu'il est encore, sans que les événements politiques y aient rien changé.
Il y a là quelque chose de tout à fait unique, un caractère propre du dix-neuvième siècle : c'est qu'après avoir suivi sous plusieurs formes l'influence des événements politiques à mesure qu'ils se succédaient, l'opinion, sans doute à cause du développement de la politique, a très rapidement renoncé à s'occuper de toilette pour s intéresser davantage aux faits et aux intérêts du pays
La philosophie, l'irréligion, la République, la Terreur, le Directoire, lépopée impériale, ont, pendant trente ans, exalté les âmes françaises jusqu'à une sensibilité où le peuple ne pouvait résister à exprimer ses sentiments, à les crier, aies signaler par ses costumes comme un combattant arbore son drapeau. Mais quand la vie nationale a cessé d'être une série d'événements presque fabuleux, les tètes et les cœurs ont repris leurs sens.
Au reste, il ne faut pas douter que quand la littérature et le sentiment cesseront, comme on les exploite de plus en plus, de dénaturer les idées vraies et d'imaginer des idées fausses, on ne verra plus de séries de calamités pareilles à ce qu'ont vu les Français du dix-neuvième siècle.
Les mœurs, qui sont souvent des modes, et l'ont été d'une façon sans précédent de la République à la fin de la restauration, ont été marquées par un engouement philosophique, scientifique et littéraire qui a longtemps, survécu à la mode. Jusqu'à la chute des Bourbons, il va eu, dans la noblesse et la bourgeoisie, des savants, des philosophes, des littérateurs, qui se faisaient une vie dune de ces spécialités.
La littérature, étant à la portée de tout un chacun, était la principale profession de ces amateurs : La Fontaine les alimentait à lui seul de tous frais d'intelligence, de j)hilosophie, d'esprifet de bon sens; ils le citaient à tout propos, à tort et à travers, et se croyaient des hommes hors ligne. C'était très ennuyeux, sans compter que bien <Jes lecteurs, dont je suis, trouvent que le prétendu bonhomme, outre qu'il n'était nullement bon, est surtout remarquable par son mépris de l'espèce humaine; qu'il n'a fait que paraphraser des histoires de bêtes, qui sont fausses toujours et odieuses la plupart du temps.
Les philosophes s'occupaient presque tous d'humanité générale ou de pessimisme, sujets à la portée de quiconque se croj-ait un bon cœur ou un mauvais.