‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Mes œuvres. — Premiers essais. — Catalogue de mes livres et de mes découvertes. — La reliure mobile. — Le nomomètre. — Le mouvement digito-dorsal. — Milne-Edwards. — Le tube acoustique. — Mes poésies. — Le piano. — Le chant. — Le dessin. — Mes aquarelles. — Mes sculptures. — Mes gravures. — Mes candidatures à l'Académie. — Le duc d'Aumale, le duc de Broglie et un anonyme. — Traité de philosophie. — La vie et la patrie. — La simplicité et la foi, alpha et oméga de ma philosophie. — La fin de ma vie littéraire. — Mon dernier mot sur la vie.

Ici finirait l'histoire de ma vie s'il ne restait pas à en raconter une autre, celle qui me survivra et qui, on peut le dire, m'a fait une existence nouvelle. Mes ouvrages littéraires, mes dessins, ma sculpture et mes gravures, sont sortis de ma chair et de mon âme aussi intimement que mes actions. J'ai fait des vers, des chansons, dont il reste quelque chose de mon cœur et de ma raison. Ces témoins ne meurent pas, et je ne saurais fermer ce livre sans laisser du moins leurs noms et leurs titres comme souvenir aux lecteurs qui m'ont aimé, et comme renseignement à ceux qui voudront voir si j'en ai valu la peine. C'est pourquoi je laisse ici l'inventaire de mes travaux de toute sorte, croyant que leur seul catalogue suffira pour les édifier sur cette seconde moitié de ma vie.

De 1868 à 1898, j'ai écrit dans les journaux et revues ci-après :

Le Journal officiel;

La Revue bleue;

La Pievue de Paris ;

Le Figaro ;

La Vie parisienne;

La Revue angevine ;

Le Gaulois:

La Liberté;

\J Estaffettc ;

La Patrie ;

Le Bon Sens ;

Le Jour.

Je pourrais ajouter à mes services de presse quelques numéros de Y Union de la Hante- Marne, où, dès l'année 1849, j'ai publié cinq feuilletons, dont l'un était les Mouches, qui, revu et corrigé, devait reparaître en 1854 dans le Figaro.

Je ne puis même passer sous silence un journal que j'ai (îcrit en août 1847, étant encore dans mes classes. Nous étions en vacances à Soisy-sous-Etioles, avec la famille de ^lauret, dont la plus jeune fdle devait devenir M'"^ de Pêne. Le journal, illustré d'un perroquet dessiné par Henri Grenier, s'appelait le Perroquet mignon. 11 était manuscrit.

Bien plus tard, étant substitut à Napoléon-Vendée, et lié avec les familles de La Chapelle et celle où grandissait ]M"^ Cassin, devenue plus tard M™*^ Caro, je publiai le Chantre du Bocage ou le Bossignol K'endéen, aussi manuscrit. J'}' écrivais, même en vers. Mais ce qui rend ce précédent mémorable, c'est que dans le numéro du lundi 16 octobre 1854, il parut, sous le titre de : Le Cor au pied ou l'Arrêt du Destin, ce qui contenait l'idée créatrice de l'Invalide à la tête de bois.

Mêlant retrouvé procureur impérial à Rodez avec Af. de La Chapelle qui arrivait comme préfet, je fondai un troisième journal manuscrit, la Gazette des beauxesprits, avec la collaboration de quelques exilés comme nous. Là je m'occupai surtout de poésie et d'annonces, mais il n'en est resté rien qui se rattache à ma carrière littéraire.

J'ai voulu montrer par ces notes que la littérature a été pour moi plus qu'un penchant, et qu'en me mettant de si bonne heure et avec tant de persévérance à gratter du

papier, je n'ai fait qu'obéir à une irrévocable deslinée, dont je ne me plains d'ailleurs pas. Car tel que la nature m'a fait, je ne sais pas ce qui serait advenu de mon âme €t de mon corps depuis trente-deux ans que je n'ai eu rien à faire ; et pour le plaisir que j'ai eu à écrire, je bénis la Providence de m'avoir si agréablement sauvé la vie.

Voici d'abord le catalogue des livres que j'ai publiés :

Les Lois pénales de la FnAXCE en toutes matières et devant toutes les juridictions, exposées dans leur ordre •naturel, avec leurs motifs. 2 vol. in-8°. Paris, Cosse et iMarchal, 1868.

Voyages et Aventures du capitaine Marius Cou- ■OGURDAN, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de Marseille, avec le portrait du capitaine, dessiné par l'auteur, i vol., édition originale. Paris, Dentu, 1809.

Le même ouvrage, revu et augmenté du Boa et de Marias Cougourdan au Paradis, édition définitive. 1 vol. Paris, Ollendorff, 1896.

Le même, illustré par Zier. 1 vol. Paris, Ilacliette.

La Bibliothèque des beaux-arts. 1 vol. in-i6. Paris, Béer, 1875.

Contes, avec une gravure de l'auteur. 1 vol. Paris, Cbarpentier, 1881.

Nouvelles, avec une gravure de l'auteur. 1 vol. Paris, •Charpentier, 1882.

Fantaisies, avec une gravure de l'auteur. 1 vol. Paris, Charpentier, 1883.

Nouvelles et Fantaisies. 2 vol., édition originale. Paris. Maillet, 1872 et 1876.

Zoologie morale, avec un frontispice par Henri Grenier et une vignette par l'auteur. 1 vol. Paris, Cliarpen- •tier, 1881.

Zoologie morale, avec une vignette par l'auteur. 1 vol., 2'' série. Paris, Charpentier, 1882.

Les Vertus et les Grâces des rètes, même ouvrage, in-4° abrégé, illustré par Auguste Vimar. Tours, Mame,

Tableaux algériens, par Gustave Guillaumet. Notice sur sa vie et ses œuvres par Eugène Mouton. 1 vol. in-4°. Paris, Pion, 1888.

Chimère. Paris, Librairie moderne. 1vol., 1887.

Le Devoir de punir. Paris, Léopold Cerf. 1 vol., 1887.

Fusil chargé, récit militaire, avec une vignette par l'auteur. 1 vol. Paris, Léopold Cerf, 1880.

Jean-Jacques Rousseau, ses Misères et son Génie, collaboration à Jean-Jacques Rousseau jugé par les Français d'anjourd'Ind, par John Grand-Carteret. 1vol. in-8''. Paris, Didier, 1890.

François Ranchin pendant la peste de 1029 a Montpellier. Imprimerie du Sémaphore de Marseille. 1 vol.

Une Actualité de l'an 1804, journal de voyage du colonel Louis Mouton. Plaquette. Liiprimerie du Séma^ phore de Marseille, 1892.

D'un mouvement digito-dorsal exclusivement propre A l'homme. ^lémoire paru à la page 447 de V Anthropologie, 1^'" semestre de 1893. Paris, Masson.

Le Supplice de l'opulence, avec un frontispice en couleur par Auguste Vimar. 1 vol. Paris, Ollendorff, 1895.

Le Dernier des lions. 1 vol. in-4°, illustré par Auguste Vimar. Paris, Delagrave, 1895.

La Physionomie comparée, dans l'homme, dans la nature et dans l'art. 1 vol. in-S". Paris, Ollendorff, 1884. Histoire de l'invalide a la tète de rois, suivie du Bœuf, du Squelette Homogène et du Coq du clocher, illustrés par Clairin. 1 vol. in-4°. Paris, Baschet, sans date.

Une Faculté hors crâne. Publié dans la Revue bleue

du 30 juillet 1898.

L'Affaire Scapin, Cydalise, le Squelette homogène. Un Transport de justice. 1 vol. Paris, Librairie illustrée, sans date.

Aventures et Mésaventures de Joël Kerbabu, illustrées par Alfred Paris. 1 vol. in-8°. Paris, Hachette, 1892.

Voyages merveilleux de Lazare Pobax, illustrés par Zier. 1 vol. in-8°. Paris, Hachette, 1893.

L'AuT d'écrire un livre, de l'imprimer et de le publier, avec deux vignettes de Fauteur. 1 vol. in-lG. Paris, Welter, 1896.

Le Dix-Neuvième Siècle vécu par deux Français. 1 vol. Paris, Delagrave, 1901.

Gaston Bergeret et Ilenr}^ Ferrari m'ont offert un témoignage tellement touchant de leur affection, que je ne puis résister au plaisir de le cataloguer à la suite de mes œuvres.

Sous le titre d'Un Humoriste, Gaston Bergeret m'a consacré une biographie trop amicale et trop honorable pour qu'au moment où je viens fermer ici ma carrière d'écrivain, je n'en fasse pas la conclusion de ma vie littéraire.

Henry Ferrari comble tout ce qu'il a fait pour moi. Je lui dois une grande ]>art de ce que j'ai pu obtenir de bienveillance chez les lecteurs de la Revue bleue, et après avoir fait paraître l'article de Gaston Bergeret, il la fait tirer à part en exemplaire unique.

Une invention qui m'a beaucoup servi pour la sculpture et le dessin, était le Nomoinètre. W offrait un moven o-éométrique d'obtenir, par un seul et même mouvement, la hauteur, la largeur et la profondeur de tout objet en relief, notamment du corps lyimain, des animaux, etc.

n consiste en deux rangées de barreaux, chacune parallèle, croisées en travers l'une de l'autre. Elles ont les bouts extérieurs inégaux, ceux pour la largeur plus courts, ceux pour la longueur plus longs, et sont fixés les uns aux autres par des vis qui les maintiennent à leur rang parallèlement. En les poussant en un sens, ils se rangent en angles variables, et chacun donne une des divisions de chaque espace.

Je lavais présenté à INL Eugène Guillaume, alors directeur do l'Ecole des beaux-arts. 11 l'avait approuve, et je

l'ai présenté à lAcadéraie des beaux-arts , qui le reconnut exact.

Il a même eu un honneur rare dans le domaine des arts, en la personne de mon ami Sully Prudhomme, qui s'y attacha et m'en fit une démonstration géométrique dont je fus d'autant plus fier que je n'y compris rien, ayant été toute ma vie absolument ignare de tout ce qui tient aux mathématiques : c'est au point que, depuis ma naissance jusqu à aujourd'hui, je n'ai pas fait un calcul qui n'allai de travers. J ai en précieuse garde le mémoire de Sully Prudhomme, d'abord par l'honneur qu'il me faisait, mais aussi parce que c'était un document de carrière que peu de gens connaissent. En effet, j'appris là que sa première vocation avait été de se faire ingénieur, si bien qu'il a commencé par être employé à l'usine du Creusot. Mais la poésie l'a pris sur ses ailes et l'a arraché à ce métier barbare qui aurait privé lui et la France de la gloire à laquelle il était réservé depuis le jour où il est venu au monde.

J'ai catalogué parmi mes œuvres littéraires « un mouvement digito-dorsal exclusivement propre à l'homme ». Il a été publié dans VAntliropoIogie, mais il a sa place dans cette page, car sa publication n'était que le compte rendu d'une découverte sur une propriété des mains qui, quoique crevant, depuis la création, les yeux aux savants, n'avait jamais été cataloguée. C'est la faculté pour l'homme seul, à l'exclusion de tous les vertébrés, d'atteindre tous les points de son corps avec ses membres antérieurs. L'homme seul peut porter ses mains partout sur son dos.

C'est un jour, en me baignant, que, me frottant le dos, j'ai été subitement, et pour la première fois de ma vie, saisi de cette observation.

Voulant en avoir le cœur net, j'ai examiné, dans les galeries du Muséum, tous les animaux à quatre pattes, j'ai fait de même pour les animaux savants.

L'extrême diversité des singes pouvant présenter seule

un doute, j'eus recours à l'inépuisable bienveillance de M. Milne-Edwards, directeur du Muséum, et grâce à lui je pus, pendant quinze jours, observer et manier tous les singes dans leur palais; j'eus même la chance d'y trouver un orang-outang et un chimpanzé, qui, bien que très jeunes, ne purent non seulement rapprocher d'eux-mêmes leurs mains derrière le milieu supérieur de leurs épaules, mais résistèrent quand le gardien essaj'a de les y rapprocher de force.

Le fait était acquis, je présentai mon travail à M. Milne- Edwards, et je lui dus l'honneur inespéré de le voir publié dans une revue scientifique, de quoi je serais trop désolé que la postérité en ignorât. Car enfin, bien qu'il ne s'agisse en définitive que d'une victoire sur les singes, c'est un triomphe pour les hommes, que certains savants s'obstinent, malgré l'évidence, à vouloir enrégimenter dans la race simiesque. Qu'on me permette cette métaj)hore d'un convaincu de l'humanité : ce fait est un barreau de plus pour la cage de ces vilaines bêtes.

Je ne puis quitter ce sujet sans témoigner de mes affectueux regrets pour M. iMilne-Edwards, qu'une mort prématurée vient d'arracher à tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, car c'était un des hommes les plus gracieux et les plus parfaitement bons que j'aie connus. J'avais eu l'occasion de le rencontrer, et en causant avec lui, lui racontant quelles heures charmantes m'avait values mon goût pour l'histoire naturelle, j'ajoutai que j'en gardais une fidèle reconnaissance à la mémoire de son père pour ce que ses ouvrages m'en avaient appris. Des années se passèrent, el je croyais bien qu'il ne pouvait plus se souvenir de moi.

Je venais de publier ma Zoologie morale, et je ne pensais guère à lui, lorsqu'un de mes amis, qui fréquentait le Muséum, m apprit que non seulement il avait lu le livre, mais qu'il avait un jour assemblé la plupart des savants de cet illustre établissement devant la volière du mara- • bout, et lu, au milieu de leurs fous rires, le chapitre que

j'ai consacré dans le premier volume à cet indescriptible « Echassier-Cultrirostre », carie nom de cet oiseau n'est pas moins fantastique que sa personne.

Ayant été accueilli, comme je viens de le dire, à propos du mouvement digito-dorsal, j'allai lui demander son appui pour un travail sur l'origine des vases ; il me promit non seulement de le lire, mais de le soumettre à un des professeurs d'anthropologie, qui pourrait le présenter à une revue scientifique.

Peu de temps après, je reçus de lui une lettre. Il était sur son lit de douleur, où il allait mourir bientôt. Il prenait la peine de m'indiquer la publication qui pouvait convenir, et il finissait en me disant que je ne savais pas l'estime qu'il avait pour moi.

J'ai vu, comme nous tous, la morgue glaciale des hommes en place ; mais rencontrer parmi eux un homme assez maître de son cœur pour y trouver, à travers les douleurs et les menaces prochaines de la mort, un sourire pour moi parce que j'avais aimé son père, quand ce ne serait que pour ajouter une petite fleur à sa couronne, si peu que j'aie été dans sa vie, il m'est doux de lui rendre ce souvenir.

Je suis devenu sourd, et j'ai si cruellement savouré l'amertume de ce calice, qu'il m'est venu l'idée d être utile à mes compagnons d'infortune, ce qui serait déjà une invention. A force d'y rêver, je me suis avisé qu'à la différence des procédés et des instruments qui tous, sans obtenir la moindre amélioration, finissent par faire jierdre le peu d'ouïe qui vous reste, un simple tube de carton ou de papier produit beaucoup plus d'effet que tout ce qui se vend chez les opticiens, que cela ne coûte rien et ne fait aucun mal. Je donne ici ma recette, qui depuis dix ans m'ôte la moitié de ma surdité. Je croirais donc manquer de cœur si, après lavoir fait publier dans des centaines de journaux, je n'en laissais pas le cadeau aux sourds qui me liront.

Paris, le l:i avril 1803.

Ux MOYr.x DE FAinr entendre les sourds. — Faites, avec une feuille de papier très ferme, comme le papier à dessin ou à lavis, un tube de 50 à GO centimètres de long, et de 4 à 5 centimètres d'ouverture. Le rouleau à pâtisserie, qu'on trouve dans presque toutes les maisons, est très commode pour rouler le papier dessus, et en coller le bord. \'ous retirez le tube en ayant soin de ne pas le déformer, car s'il n'est pas bien cylindrique il perd une jiartie de son effet. En y donnant (3 à 7 centimètres de diamètre. l'effet est surprenant de force. Pour s'en servir, parler en tenant l'ouverture du tube près des lèvres, mais sans les y appliquer, tandis que le sourd approche de son oreille l'autre bout. Si le bruit de la voix est trop fort, éloignez un peu le tube.

En carton, le tube est très durable, et on s'en procure à Paris, chez les cartonniers, pour un prix de 60 centimes à 1 franc. D'ailleurs on peut le faire soi-même.

Il est bon d'en avoir deux, l'un un peu plus large : en faisant entrer l'un dans l'autre, on double la longueur de l'appareil, ce qui est très utile pour converser avec une personne assise ou couchée. Un tube de 30 centimètres est aussi utile pour dire quelques mots en passant. Ayez de ces tubes dans plusieurs endroits de la maison pour les trouver sous la main.

A mes titres littéraires je me crois le droit d'ajouter celui de revendiquer le mérite de n'avoir pas publié le moindre volume de vers. Tout le monde peut en commettre, mais quand je songe à l'irrésistible attrait que j'ai ou pour la littérature, je bénis Pégase de m'avoir fait grâce de cette infirmité, car c'en est une toujours, et un ridicule souvent, pour quiconque n'a pas de génie poétique. J'ai fait des vers, justes parce que j'avais fait mes classes, mais je les ai faits de circonstance, je les ai conservés comme souvenirs des scènes auxquelles ils se rap-

portaient, et ceux qui voudront les lire ou les i-elii-e n'auront qu'à fouiller dans mes cartons.

Il y a pourtant une pièce de vers, intitulée Béatrix des Fontenclles, qui est la légende vendéenne d'une Barbe- Bleue femelle et que j'ai citée en entier dans la première partie de ces mémoires.

Si j ai fait si peu de vers, je ne m'en excuse pas, je m'en félicite au contraire. Rien qu'à cause de la rime, du nombre des mots qu'il est défendu d'employer, de ceux qu'il est nécessaire d'y mettre jiour rimer, des hiatus qu'il faut éviter, je n'ai jamais pu concevoir qu'en poésie la quantité des idées puisse être aussi grande qu'en prose. J'en conclus que toutes celles qu'on y exprime sont plus ou moins dénaturées, quand on parvient à les ])oétiser, et sont hors d'usage quand elles ne peuvent s'}' introduire : de là une langue incomplète qui est évidemment inégale et inférieure à la prose, puisque la prose seule peut tout penser et tout dire.

On peut le voir au point où en est arrivée la poésie actuelle : les poètes de l'avenir en sont à considérer le sens comme une exigence ridicule des lecteurs idiots, et pour mieux assurer le beau i)oétique, ils ont créé tout un répertoire de mots imaginaires auxquels chaque poète peut assurer le sens qui lui plaît.

Ce n'est d'ailleurs pas d'aujourd'hui que ce mouvement a commencé : si, au lieu d'être alignée en vers, la poésie de Victor Hugo était publiée en prose sous un nom inconnu, je ne doute pas que les trois quarts de ses poèmes ne fussent incompréhensibles.

J'ai encore fait trois romances, paroles et musique, sur Croquemitaine , le Blanc Pêcheur et Fleur de rose.

J'avais subi, comme c'était la mode dans mon enfance, le piano. Après deux ans, j'en ai été si exaspéré que mes parents m'en firent grâce. Je prie les personnes qui aiment la musique de me louer de cette horreur : elle leur fera voir que j'avais le sentiment de la musique honnête, qui ne m'a pas manqué, car j'ai beaucoup travaillé le

chant, et comme j'avais une belle voix, le chant a été pour moi un des grands plaisirs de ma vie.

Ayant passé vingt ans en province dans des fonctions qui me laissaient beaucoup de temps libre, j'ai repris le dessin, que j'avais travaillé à Paris avec des maîtres sérieux, et du dessin j'ai passé à l'aquarelle, de l'aquarelle au modelage, et quand, après ma démission, je me retrouvai à Paris en relation avec beaucoup d'artistes, je fus entraîné à revenir à ce goût, l'un des plus doux à caresser.

Dans un voyage à Fontarabie, je me liai intimement avec mon cher ami Guillaumet, et rien qu'à lui voir faire ses chefs-d'œuvre, l'envie me reprit de consacrer une partie de mon temps à dessiner et à modeler. Il me conseillait, il m'encourageait, et sous son influence j'arrivai à dessiner et à modeler assez pour être plusieurs fois reçu à l'Exposition. Notre amitié est venue à un tel point que, quand il mourut, c'est moi qui ai dirigé la publication de son admirable livre des Tableaux algériens, dont j'ai fait la notice.

En aquarelle, j'ai fait des paysages et des figures, et de la fresque. Trois de ces aquarelles ont été reçues à l'Exposition.

En sculpture, j'ai fait une mulâtresse en toilette de la Guadeloupe;

La Vénus macaque, singe de Java apporté à Sarah Bernhardt par M. de Lagrené revenant d'une mission diplomatique. Le buste du singe est de grandeur naturelle, coiffé du casque de Minerve et armé de la cuirasse.

J'ai plus haut raconté comment, ayant fait en cire, puis reproduire en bronze le communard de Versailles, je l'ai fait recevoir à l'Exposition. Enfin, toujours en bronze, j'ai fait un brigand de la renaissance, dont j'ai offert un exemplaire à mon ami Francisque Sarcey.

J'ai raconté plus haut comment j'ai modelé pour ]M. ALiuss un franciscain pour servir de proportions à sa réduction du saint sépulcre.

Enfin, Sarali Bernhai'dt ayant fait un rêve où elle se voj'ait, en croupe de moi sui' un cheval fantastique et jetant des gâteaux à une meute de chiens, j'ai voulu immortaliser celte scène pour moi; je l'ai modelée en cire rouge au fond d'un plat de porcelaine blanche, et je la garde en mémoire d'avoir fait rêver une femme aussi célèbre.

Quand je commençai ce livre, je me promettais ])ien d'en consacrer un gros chapitre à ma candidature à l'Académie. Mais en y songeant, j'ai reconnu que le récit de cette entreprise ne serait que la répétition de ce qui s'est passé et se passera toujours dans une compagnie où les mêmes intérêts entrent en jeu sans d'autres changements que les noms des personnages. Je dirai donc que je me suis présenté sans succès deux fois, l'une en 188G, l'autre en 1888.

Caro, Alexandre Dumas, Emile Augier, Sully Prudhomme, Marmier, m'ont soutenu et ont voté pour moi. Je n'ai eu de la presse qu'un désagrément : on me présentait comme ayant été attaché à la police; mais tous les journaux ont rectifié aussitôt la chose.

On a raconté cent fois que les visites de candidature sont un calvaire où on trouve chez les académiciens des réceptions ironiques ou impolies : cette tournée a été, pour ma part, la démarche la plus charmante que j'aie faite dans ma vie. Je ne saurais dire avec quels égards, quel tact et même quelle bienveillance on m'a reçu : j'ai savouré là un des plaisirs suprêmes de la vie, celui d'avoir affaire à des hommes bien élevés, qui sont par surcroît des hommes éminents. Appuyé par de bons amis, j'ai trouvé partout autant de respect que de courtoisie, aussi ai-je été heureux de rendre de mon mieux ma gratitude.

Un seul, que je ne nommerai pas, d'autant moins qu'il a été d'ailleurs très poli pendant sa réception, a eu, en me raccompagnant jusqu'à sa porte, un mot malheureux qui l'a trahi. « Mettez bien votre paletot, me dit-il, car

il ne faut pas, en présentant votre candidature, attraper un rhume de cerveau. »

Tant il est vrai que le manque de première éducation trahit toujours son homme!

Je n'oublierai jamais un trait de grand seigneur du duc <le Broglie : il m'a mis tournant le dos à la fenêtre, gardant pour lui la place éclairée, ce qui, pour un galant homme, montre qu'un maître de maison, surtout dans une démarche délicate, ne doit pas s'abriter dans l'ombre pour dévisager en pleine lumière le visiteur embarrassé.

Je n'oublierai pas davantage le duc d'Aumale, qui, en m'accueillant avec toute sa grâce et toute sa dignité, s'est levé et approché quand je suis entré et m'a accompagné et donné la main jusqu'au palier.

Somme toute, cette candidature m'a laissé, non pas un chagrin, mais une joie et un honneur, puisque en définitive j'ai obtenu quelques voix, et non des moins illustres.

J'y ai gagné bien plus encore, l'amitié de Xavier Marmier, l'auteur immortel des Fiancés du Spitzberg. Il était alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Dans le peu de temps qu'il a survécu, j'ai eu le bonheur de savourer les dernières fleurs de sa vieillesse, tant il avait conservé la fraîcheur de sa sensibilité et la grâce de son âme; l'amour, la religion, l'art et l'amitié avaient rempli toute sa vie. Il habitait en dernier lieu le square du Bon-Marché. Je me rappelle qu'un jour, après une longue conversation sur les idées et les affections qui nous rapprochaient, me levant pour partir, je le félicitais de la vue ouverte à ses fenêtres.. « Oui, me dit-il en souriant, quand la vieillesse cherche à ra'attrister, je regarde passer les amoureux, et ça me rafraîchit le cœur... »

Hélas! je l'ai vite perdu; cependant, de même que mes livres m'avaient gagné cette amitié, ils m'ont fait venir à moi deux inconnus qui devinrent mes amis, et qui, ceuxlà, sont pleins de jours.

Le premier fui M. Zeys, alors premier président à Alger, qui, pour donner carrière à sa passion pour l'art d'écrire, s'amusait à publier des articles de critique littéraire sur les ouvrages nouveaux. Je reçus un jour un article sur un de mes ouvrasses. Comme c'était signé d'un pseudonyme, j'envoyai une carte de remerciement au journal d'Alger. A mon grand étonnement, M. Zeys me répondit. Après deux ans de correspondance, il fut nommé conseiller à la cour de cassation, et il est devenu un de mes meilleurs amis. Il est de plus un de mes meilleurs confrères, car outre plusieurs livres publiés sous un nom supposé, il nous prépare des contes qui, d'après ce que j'en ai vu, seront un chef-d'œuvie.

Peu de temps après, iin nouvel ami m'est tombé du ciel, venant d'Italie, en la personne de M. Doraenico Giuriati, un des avocats les plus illustres de Venise, un des héros de l'indépendance italienne, et qui, après avoir souffert, a vu son pays délivré, et en même temps qu'il a consacré sa vie à la plaidoirie et à la politique parlementaire comme député, s'est fait aussi écrivain. Parmi ses nombreuses publications, on lui doit des mémoires palpitants d émotion et d'intérêt sur l'histoire de la délivrance de l'Italie, à laquelle il a pris une des plus grandes parts. C'est à mon Devoir' de punir que j'ai dû cet honneur, et son amitié qui s'est redoublée depuis que j'ai eu le plaisir de le rencontrer à Paris avec son fils, qui, né d'un tel père, sera digne de son sang.

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