‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 22 sur 26 · TRAITE DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

TRAITE DE PHILOSOPHIE

Si, après avoir employé tant d'années de ma vie à faire de la littérature, je disais que je ne me suis pas mêlé d'écrire sur la philosophie, on ne me croirait pas, et on aurait raison. Quand on passe tout son temps à observer et à réfléchir, il est impossible, devant ce qui se dit sur

ce sujet, de n'en pas être obsédé à chaque problème qui se dresse en travers de toute conception nous venant à l'esprit et surtout à l'âme.

J'ai donc fait mon traité de philosophie, et en conscience, car je n'ai pas même songé à écrire une collection de maximes, parce que, dans la littérature philosophique, je ne connais rien de plus fade et de plus faux. Mais j'ai essayé de choisir et de traiter les sujets essentiels du sentiment et de la vérité des choses, et je confesse que longtemps j'ai caressé l'idée de publier mon manuscrit tout entier.

Pourtant, à force de le relire, j'ai fini par y retrouver, comme en philosophie, tant de pour et tant de contre, que le seul moyen d'exposer mes idées acquises était d'y mettre en regard le pour et le contre, sans dire mon avis, mais en le laissant comprendre par mes lecteurs. Cependant je m'apercevais qu'en somme il ne pouvait sortir de cette enquête que la répétition de toutes les affirmations et négations qui constituent la philosophie, et dont pas une n'a de jireuve.

Mais, Dieu merci, les écailles me sont tombées des yeux, dans les deux premiers chapitres; j'ai vu clair, et voici à quoi se réduit mon traité de philosophie :

LA VIE CONTniî

Une femme se tord, en poussant des cris de douleur, sur un lit ensanglanté; sa gorge râle, ses flancs palpitent, ses os craquent, elle jette un hurlement suprême.

L'enfant naît.

Immonde, sanguinolent, renversé sur le dos, les bras pendants, la tête abattue sur la poitrine, la face violette et bouffie, les yeux clos, il semble une bête morte jetée à la voirie. 11 demeure ainsi quelques instants, puis ses membres s'agitent, sa poitrine se gonfle, ses lèvres s'ou-

vrent, et de sa gorge envahie pour la première fois par l'air que respirent les vivants, un bruit rauque, effrayant, part et se répète à coups précipités.

Il crie.

On tranche le lien qui tient cet être informe attaché au corps de sa mère, on l'enlève; il se débat; on le plonge dans l'eau, on le lave de ses souillures; on l'affuble de ses langes et de sa layette, parodie du vêtement humain comme il est lui-même la parodie d'un homme, poupée par le bonnet et la brassière, idiot et gâteux par la couche dont il faut garnir ses reins.

Le voilà entré dans la vie. Ses poumons se gonflent, une cloison se forme entre les deux moitiés de son cœur; lancé dans le double circuit d'un courant sans fin, son sang, désormais, va se vivifier au contact de l'air.

Il respire.

Sourd, aveugle, insensible, emmailloté dans des langes qui paralysent presque tous ses mouvements, c'est à peine si, par la faible agitation de ses bras et de sa tête, par quelques vagissements plaintifs, ce corps misérable marque le souftle de vie qui, comme une flamme vacillante, semble hésiter à l'animer. Tel que le voilà, c'est le plus piteux des animaux; il ne peut rien pour lui-même, son existence est suspendue aux mains qui doivent prendre soin de lui; une bouffée d'air froid, un rayon de soleil, une négligence, un oubli, il meurt aussi simplement, aussi pauvrement qu'un insecte.

Quelques heures à peine se sont écoulées, et cette créature, qui n'a pas encore conscience d'elle-même, connaît déjà le besoin. Déjà, dans le tumulte initial de cette machine prodigieuse où tous les organes entrent en fonctions et toutes les forces enjeu, a commencé le travail de consommation qui, usant la substance vivante, appelle d'autre substance pour la réparer. Le sentiment du besoin se marque, s anime, s'exaspère. L'enfant agite ses bras, crie.

Il a faim.

Sa mère lui donne le sein pour la première fois. Rassemblés autour du lit de laccouchée, le père et les grandsparents sourient et pleurent à voir perler sur le sein de la mère la première goutte du lait sacré.

^Nlais l'enfant, lui. qui ne sait pas qu'il a une mère, qui ne sait même pas qu'il existe, happe la mamelle; sa bouche si délicate à voir prend tout à coup une force d'aspiration qui en fait comme un suçoir de vampire. Il se repaît, il se remplit, il se gorge, il jouit.

11 lette.

L'air qu'il respire, le lait qu'il boit, voilà pour lui toute 1 existence : son âme entière tient dans le sentiment de la faim. Parasite insatiable, il n'est rien de plus qu'une tête oîi le cerveau compose et développe sans relâche les tissus et le moule des organes, et un ventre, qui digère jour et nuit pour fournir la matière de cet accroissement.

Il grandit..

De longs jours se passent; on le voit par degrés se gonfler, s étendre, puis, pendant longtemps encore, s'agiter comme si le sommeil des premiers jours allait se dissiper pour lui. 11 s'anime au bruit, tourne les yeux vers la lumière, tend les bras, ouvre les mains, pour saisir les objets qui se présentent à ses regards.

Il voit.

Maintenant il entre dans le rêve de la vie. Il prend conscience de lui-même, entrevoit la diversité de certains objets, les reconnaît. Il distingue l'être humain de l'être brut. !Mais tout cela n'est encore pour lui que sensations vagues, impressions fugitives, dont il ne lui reste ni une idée ni un souvenir. Chaque fois qu'un objet inconnu se présente à lui, son âme y passe tout entière, il entre dans une vie nouvelle, et aussitôt un autre objet vient dissiper ce souffle de pensée.

Cependant ses membres commencent à se développer; il témoigne, par son agitation et ses cris continuels, l'im patience d'être libre de ses mouvements. On le délivre parfois des langes qui le serrent, on le pose à terre, il se

roule, se traîne comme un reptile, marche à quatre pattes comme un chien. Peu à peu il se redresse, se met debout, retombe, se relève, et enfin, après de longs mois dessais et d'efforts, il peut, tout en chancelant comme un homme ivre, faire quelques pas.

Il marche.

En même tera|is, à mesure que ses oreilles s'habituent à reconnaître et à discerner les sons, sa voix se module j)eu à peu en articulations de plus en plus distinctes qu'il répète, redouble, et assortit enfin par des assemblages fortuits qui d'abord lui servent de mots pour balbutier l'expression de ses idées. Bientôt, l'attention lui venant par degrés, il parvient à saisir parfois le rapport entre le mot et la chose : encore quelques observations pareilles, il a 1 idée du lano^ao^e.

Il parle.

Le rêve des premiers jours est fini, la réalité commence. L'enfant voit clair. 11 ne sait de lui-même que deux choses, c'est qu'il désire manger et faire ce qu'il veut : voilà toute sa conscience. Pour lui, les personnes et les choses qui l'entourent n'ont d'autre raison d'être que de pourvoir sans relâche à ses besoins et à ses plaisirs : et alors, avec des câlineries, des larmes, des cris, des colères, commence la lutte de cet égoïsme aussi inconscient que féroce, où l'enfant, à force d'être grondé, puni, fouetté, voit par degrés l'éducation calmer ses violences, puis les réprimer, puis les briser pour toujours.

La nature ne se charge pas d'achever les êtres qu'elle met au monde. Elle jette sur la terre un animal affamé de vie, c'est à ses congénères de le mettre en état de vivre avec eux. Telle est la loi de ce que nous appelons l'éducation de l'enfant et qui n'est au fond que le dressage d'un animal dangereux. C'est ainsi qu'arrivé au terme de sa longue enfance, courbant enfin la tête sous les leçons sévères de la force et de la douleur, la bête humaine est domptée.

Mais comme, une fois adulte, elle deviendra libre de

faire le bien ou le mal, il faut la mettre hors d'état de nuire à ce moraent-là : il convient de la moraliser, il faut lui apprendre à travailler. Une seconde période s'ouvre, celle de l'instruction, second dressage, celui-là terrible, impitoyable, où la résistance va parfois jusqu'à la révolte.

On arrache l'enfant à sa mère; on le chasse du toit paternel; on l'enferme, comme un malfaiteur, dans une prison fermée de grilles et de verrous. Là, pendant la plus grande partie du jour, séquestré dans sa classe ou dans son étude, condamné au silence et à l'immobilité, épié sans relâche par des surveillants odieux, il subit un régime presque aussi rigoureux que celui des maisons centrales où l'on emprisonné les criminels.

Son corps veut de l'air libre, de l'espace, du mouvement : on le confine dans l'inaction; son cerveau inachevé ne j)eut concevoir que des idées d'enfant : on 3'^ verse, on y souffle, on }• injecte des idées de morts ou de vieillards, qui n'ont aucun rapport avec la vie, auxquelles il ne comprend rien. Il faut que cette intelligence ainsi gavée par des cuistres garde précieusement sur l'estomac cette nourriture indigeste, jusqu'au jour où il lui faudra en justifier, en la dégorgeant sans qu'il en manque rien, devant d'autres cuistres chargés de lui ouvrir les portes de la vie.

Enfin il est quitte de l'emprisonnement, mais pour être libre il n'en est pas plus indépendant : s'il ne porte plus de chaînes, à chaque pas qu'il va faire il en trouvera quelqu'une de tendue en travers de son chemin.

L'avenir s'ouvre devant lui, béant et muet; dans les quelques jours si rapides que va durer sa jeunesse, il lui faut se dégager de toutes les idées vaines dont on l'a nourri, savoir à quelle œuvre il devra se consacrer, marquer son but à l'horizon de la carrière, creuser, avec le pic ou avec la bêche, tantôt dans la boue et tantôt dans le roc, ce chemin de la vie que seuls les forts et les habiles peuvent mener à bonne fin. C'est à ce moment-là que

d'oi'dinaire la pauvreté pèse le plus lourdement sur lui : ceux qui le portent encore à leur charge lui reprochent le pain qu'il mange; ceux qui lui donnent du travail ne lui offrent qu'un salaire dérisoire.

Mais c'est à ce moment aussi que l'amour, pareil à une tempête, s'élève dans son cœur avec ses angoisses éperdues, ses désirs fous, et se jetant à la traverse de tout ce qu'il pense et de tout ce qu'il fait, le prend, l'en lève, le roule, le lance de la terre au ciel, du bonheur au désespoir, puis, quand il l'a bien épuisé de plaisir et de souffrance, l'abandonne en ne lui laissant que des regrets.

Il aime.

Gomme les initiés des mystères antiques, il a parcouru toutes les épreuves; il connaît les hommes, il connaît la douleur, il a passé à travers les flammes de l'amour : la vie réelle, cette fois, va commencer pour lui.

Sous la diversité infinie des événements et des hasards qui font la destinée de chacun, le même sort est commun à tous; pour tous est une part de biens et de maux qui se distribuent également, et pourtant les hommes se plaignent, les uns parce qu'ils ne savent que souffrir, les autres parce que rien ne peut assouvir leur soif de jouissance.

Soit donc que la fortune ait fait de lui un heureux ou tin misérable, tout mortel, quoi qu'il fasse, souffrira. Quand, revenu des premiers tumultes de la jeunesse, il aura tracé le plan et jeté les fondations de son établissement en ce monde, à peine aura-t-il commencé de jouir du fruit de ses peines et de bercer en son cœur l'espoir d'un avenir heureux, que le cours impitoyable des choses viendra battre le pied de son édifice et le miner lentement. Epoux, il voit, il sent ])eut-être lui-même l'indifférence succéder à cet amour des premiers temps qu'il croyait voir durer toute sa vie. Père, il souffre dans ses enfants : les uns meurent, les autres sont ingrats, d'autres l'abandonnent pour aller loin de lui se faire une nouvelle famille.

Il sent peu à peu son cœur se refroidir, se désenchanter de ses affections les plus chères.

11 pleure.

L'égolsme, jusque-là refoulé par des senliments plus doux, se dresse, s'étend, et lui fait voir, pour remplacer ce cju'il a perdu, les mirages de l'ambition ou de la richesse.

Les années se passent. Il a détaché son âme et son cœur de tout ce qu'il aimait autrefois ; ses sentiments d'alors, ses idées, ses affections, ne lui paraissent plus que comme des songes effacés : il s'est fait tout un monde nouveau dont il est le maître par l'autorité et par l'argent.

11 est riche.

Il n'est pas heureux. A mesure qu'il s'élève, il veut s'élever encore ; à mesure qu'il s'enrichit, il veut s'enrichir davantage. Il voit que là, comme dans toutes les passions et dans tous les biens de la vie, le désir de ce qu'on n'a pas nous empêche de jouir des biens présents, et que quand nous tenons le plaisir, la possession vient, qui le tue. En vain, pour échapper à l'énerveraent qu'il sent venir, il essa\-e de réveiller dans son cœur quelque chose des passions qui l'ont fait battre autrefois ; l'amour lui fait honte, le plaisir lui fait mal.

Cependant l'âge AÙent. Son corps s'épaissit, ses cheveux blanchissent, le fardeau de la vie s'alourdit par degrés, il le sent qui pèse sur ses épaules. Affadi par la satiété, obsédé par ces hommes et ces choses qui passent et repassent autour de lui dans l'éternelle monotonie d'événements toujours les mêmes, il est pris d'un invincible dégoût, d'une lassitude désespérée. 11 se sent défaillir d'ennui, il rêve un monde inconnu, il cherche une source où se rafraîchir.

II vieillit.

Quand, las de toujours gémir sur son sort, il essaye à se consoler en s'oubliant dans la contemplation de la terre et du ciel, c'est pour voir le néant de l'homme, l'insensibilité de cette nature qui ne nous connaît pas, qui nous

caresse ou nous écrase avec la même indifférence; où, à mesure que la vie crée, le temps et la mort détruisent sans relâche. Partout la force triomphante, le faible égorgé, l'eau ravageant la terre, la terre vomissant des flammes, l'air même se ruant sur les mers pour y soulever des tempêtes, ou sur les continents pour les dévaster.

Le temps, à chaque année qui s'écoule, lui semble, par le cours des saisons, payer tribut à la mort, quand, après s'être parée des fleurs du i)rintemps et des verdures de l'été, la terre se raidit et se glace sous le linceul blanc de l'hiver.

L'homme vieillit toujours. A mesure qu'il s'affaiblit, le cercle de la mort se rétrécit d'heure en heure autour de lui. La maladie vient, ses meubles se détraquent, ses murs se lézardent, son vin s aigrit, et son humeur d'autant; les héritiers et les successeurs s'impatientent et commencent à montrer les dents : les procès pleuvent, les revers arrivent; de toutes parts surgissent des difficultés de vivre dont le monceau grossit de jour en jour.

Le vieillard n'aime plus personne, personne ne l'aime plus; sa vie lui pèse, pèse encore davantage à ceux qui l'entourent : et tandis qu'ils souhaitent sa mort, il l'appelle.

Il meurt.

Le sort lui avait pourtant donné une part équitable des biens de la vie : il n'en a senti que les maux. Il a vécu sans joie, et l'ingrat meurt en regrettant d'avoir vécu.

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