‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 23 sur 26 · POUR · texte numérisé non relu

POUR

Dans cet enfant qui vient de naître, une vieille race d'honnêtes gens va refleurir. On l'a désiré, appelé par les vœux les plus tendres, on a supplié Dieu de féconder le sein de sa mère.

Il est venu.

Tout contre le lit de l'accouchée, dans un berceau blanc et rose, on voit sa petite tête; on dirait un chérubin au

milieu d'un nuage. Abîmée dans la béatitude de la délivrance, la jeune mère le couve du regard; elle répond, ])ar un sourire de joie céleste, aux larmes d'attendrissement de ceux qui sont venus partager son bonheur.

Sa famille est autour d elle ; les vieux serviteurs de la : maison s'empressent auprès de ce jeune maître qu'ils ; verront grandir comme ils ont vu grandir son père. On ladmire, on le trouve beau, on y découvre déjà des ressemblances de famille ; il est fort, il poussera comme un chêne!

On se passe de .main en main les pièces mignonnes de salayette ornée de dentelles et de rubans comme un trousseau de mariée. Ses moindres mouvements, ses cris inarticulés, on s'y intéresse, on s'en réjouit comme d'un signe de vigueur; on se rassemljle pour lui voir prendre le sein, on s'extasie de son avidité.

Par un miracle de la nature, cet être à peine vivant porte en lui une puissance d'atlendrissement qui rafraîchit les cœurs les plus rassasiés de vie, et les vieillards euxmêmes, lorsqu'ils se penchent sur lui, se sentent redevenir enfants. Dans sa famille, devant des inconnus, par- tout, dès qu'il paraît, tous les yeux le regardent, toutes les lèvres lui sourient.

Les jours s'ajoutent aux jours; on voit l'âme du nouveau-né éclore par degrés à mesure que grandit le corps. L'un après l'autre, chacun de ses sens s'éveille, et sur cette ébauche du visage humain on voit passer des signes avant-coureurs du sentiment et de la volonté. Peu à peu le monde s'éclaire et s'élargit autour de lui. Il apprend à distinguer les sensations de besoin, de désir, de joie, de souffrance, qui l'excitaient confusément.

A force de voir l'animation des êtres vivants s'agiter au milieu de l'immobilité des choses, il arrive à prendre conscience de lui-même. Ses affections innocentes rayonnent et débordent sur tous ceux qui l'entourent; déjà ses caresses répondent aux soins qu'ils prennent de lui : déjà l'amitié de l'homme fleurit dans les grâces de l'enfant.

Maintenant chacun des progrès qu'il fait dans la vie est célébré comme une fête; ses moindres actions, on les admire comme des merveilles.

Ainsi se forment, autour de son berceuu, les affections et les souvenirs d'où devra découler un jour, comme d'une source vive, le cours de sa destinée. Sentiments, croyances, devoirs, joies et douleurs, pour lui tout est en germe dans ces premières influences, car il vivra côte à côte avec ceux de qui il tient sa chair, son âme, ses affections et ses idées. Le chemin qu'ils lui ont tracé, il y marchera avec eux, la main dans leur main, et quand ils ne seront plus là pour l'y accompagner, à son tour il y servira de guide à de plus jeunes voyageurs.

C'est là, dans ce parfum d'honnêteté qu'il respire, dans cette bénédiction de toutes choses autour de lui, que commence l'honneur d'un homme. Il commence, qu'on le sache bien, avec les premiers jours du nouveau-né, et longtemps avant que son âme s''éclaire, il y a des puissances qui le gardent, des fées qui le bercent, et toute une nuée d'ombres bienfaisantes qui planent sur son cœur pour en écarter le mal : les ombres des aieux.

A mesure que sa frêle intelligence s'ouvre à la pensée, elle ne voit que tendresse et que bonheur. Ce n'est d'abord qu'un bercement vague, une espèce de songe où les hommes et les choses lui apparaissent enveloppés d'un nimbe éblouissant de lumière ; mais peu à peu, par échappées d'abord, puis par visions plus nettes, les êtres vivants se révèlent à ses yeux. Leur image se confond pour lui avec les caresses et les sourires qu'il reçoit d'eux, et c'est ainsi que sa connaissance du monde extérieur commence par une idée d'amour. A chacun de ses efforts, il voit toutes les mains se tendre pour l'aider et le soutenir, tous les visages lui sourire.

Cependant il commence à discerner dans la voix humaine la variété des inflexions et des articulations; sa curiosité s'éveille, l'accord de certains sons avec certains actes lui fait deviner peu à peu le mystère de la pensée

cachée sous la parole : il comprend, bientôt il parlera. En même temps ses membres prennent de la force, il marche, et, libre désormais de ses mouvements, peut se porter partout où son cœur l'appelle.

La maison où il est né, la famille qui l'entoure, voilà pour lui l'univers. 11 obéit sans effort à ceux dont il n'a reçu que des soins et des caresses. Il ne sépare pas le respect de l'affection, l'affection de la conûance.

Dans cette maison où tout est simple et pur, il grandit dans la pureté, dans la simplicité. En attendant que la raison lui vienne, l'obéissance et la tendresse le mènent par la main aux devoirs qui commencent déjà pour lui, si doucement qu'on les lui mesure. S il résiste parfois, s'il se rebute, un baiser, une parole douce, 1 apaisent facilement.

L'exemple du travail, qu'il trouve à tout instant dans la maison de son père, le soutient et l'anime, et il écoute en souriant les leçons qu'on lui donne.

Maintenant qu'il est sevré du lait de sa mère, la nature lui ouvre ses bras. 11 en sent les caresses. Dans ses jeux, dans ses courses éperdues, ivre d'air et de lumière, il s'élance à travers l'espace en criant de joie, se roule sur l'herbe, grimpe aux arbres, se baigne dans la vie et dans la liberté. Parfois il s'arrête, s'assied, et la tête levée vers le ciel, agitant ses bras, jette au vent des chants vagues et s'écoute d'un air rêveur comme s'il entendait passer la voix de son âme.

Ainsi, entre la puissante nature et cet enfant frêle, se forme l'amour filial, qui tiendra l'homme attaché toute sa vie au sol natal, l'y ramènera toujours, le consolera dans ses peines en faisant reparaître à ses yeux en pleurs les images des jours heureux de son enfance, en lui montrant les mêmes gazons toujours verts, les mêmes fleurs aussi fraîches, et le même soleil illuminant la terre de la patrie.

Préparé, par tous les exemples qu'on lui donne, aux devoirs de la vie, il s'astreint sans effort à la discipline de l'éducation plus sérieuse qui commence pour lui. Un ins-

tinct secret lui fait accueillii* avec confiance les notions et les idées dont on lui impose l'étude; comprenant que si parfois elles paraissent lourdes pour l'enfant, elles seront pour l'homme la force sans laquelle on ne peut rien, il travaille et ne se plaint pas.

Son éducation s'achève. Il respire, il jouit de sa liberté. Jeune, ardent, il court au plaisir, et là commencent pour lui ces belles années qui, malgré les obstacles et les écueils dont toute carrière humaine est semée, laissent dans le cœur je ne sais quelle grâce qu'on y retrouvera même aux plus mauvais jours.

Alors commence sa carrière, car jusque-là il n'a fait que se préparer à la vie. Il voit l'avenir sans illusion comme sans désenchantement; il attend, pour se plaindre, d'avoir souffert. Quand le bonheur arrive, il laisse son cœur s'en repaître sans se demander si c'est bien le bonheur; quand la douleur le frappe, il pleure tant que les larmes lui viennent, puis se résigne, puis se console.

Laissant à de plus fiers ou à de plus habiles à se débattre contre le sort dans les luîtes de l'ambition ou de l'orgueil, il ne s'attribue jioint de droits pour les revendiquer aussitôt, pour s'irriter si la société les lui refuse : il désire simplement devenir le plus heureux possible, et modestement, il espère y arriver un jour par son travail et par son honneur.

Car il croit à l'honneur, il croit au devoir.

Il croit même en Dieu. C'est à ce Maître suprême que, de degrés en degrés, à mesure qu'il s'élève dans la certitude des vérités éternelles, il rapporte la fin et le commencement de tout ce qui existe et de tout ce qui peut se concevoir.

Il croit fermement qu'il y a dans l'âme un idéal; que là, en dépit des misères de sa nature, l'homme peut retrouver la source inaltéraljle du beau et du vrai : il le croit, il l'atteste par son respect de lui-même, par sa bienveillance envers ses semblables, par sa persévérance dans le devoir, par sa fermeté dans les chagrins qu'il lui faut subir.

C'est ainsi, grâce à ces qualités moyennes d'unité, de constance et de modération, qu'il arrive à traverser la période si critique de la jeunesse, oii, comme un bon laboureur, l'homme doit préparer le champ de l'avenir et V semer le grain d'oii sortira un jour la moisson. Car tout dépend de la prévoyance et du travail de ces premières années : pour chacun de nous la vie a son cours pareil à celui des saisons, et ce que son été n'aura pas produit, son automne ne pourra le faire naître.

Celui dont nous suivons la carrière voit sans inquiétude s'avancer pour lui la maturité de 1 âge : elle lui apporte de jour en jour quelque nouveau fruit de son travail. Il voit, à mesure que ses établissements s'affermissent, la sécurité croître autour de lui avec le respect de ceux qu il gouverne et la reconnaissance de ceux qu'il fait vivre.

Il n'est pas seulement assuré pour lui-même, il se sent charge d âmes, et la conscience du bien qu il fait le soutient dans les moments difficiles ou cruels de la vie : c'est le ])ère de famille dans toute sa dignité.

Ce n'est pas lui qui, l'ironie aux lèvres, ingrat et amer, insultant 1 espèce humaine, calomniant la nature, accusant la terre et le ciel de ses infortunes imaginaires, ira se poser en victime du sort et de la société pour se constituer, sur les hommes et les choses, le droit de malveillance. Non, pour se contenter de son sort, pour en remercier Dieu, pour s'étonner même parfois de son bonheur, ce n'est pas à tout ce qu'il aurait pu désirer qu'il mesure sa fortune; c'est à tout ce qu'il aurait pu perdre, à tout ce qu'il aurait pu ne jamais acquérir. Alors, quand le soir, entouré de sa famille et de ses amis, dans sa chambre l)ien close, réconforté par un bon repas, sûr du lendemain, il songe que tout cela pourrait lui manquer : quand il pense à tant d honnêtes gens qui passent leur vie à travailler pour obtenir à grand'peine un peu de pain, et du feu pas toujours, il ne s'enorgueillit point de sa sagesse, il remercie humblement la Providence de lui avoir fait

grâce de la misère. D'autres en prendraient texte pour la maudire au nom des malheureux qu'elle abandonne : lui, il les soulagera, leur donnant ainsi, par la charité, une part des faveurs qu'il doit à la fortune.

La vieillesse arrive : il l'accueille avec sérénité. A mesure qu'il avance en âge, une lassitude pleine de charme le prépare au repos qu'il sent venir. Tout en lui s'apaise, le sentiment des choses présentes s'adoucit; pour lui le passé, se confondant avec le présent, fait de sa vie comme le lac où viennent se reposer les eaux d'un fleuve avant de s'écouler à la mer.

Les souvenirs du temps passé, en le ramenant aux jours de son enfance, raniment dans son cœur le sentiment de la nature. Il y revient, mais plus grave, avec des pensées qui montent vers le ciel, avec le regard mélancolique du marin qui interroge l'horizon.

Déjà détaché de la terre, il sent la vie se ralentir en lui, perdre sa chaleur, et passer par degrés dans les êtres plus jeunes qui vont continuer sa race. 11 voit son âme se rallumer dans d'autres âmes, et ses traits, à mesure que le temps les flétrit, refleurir sur le visage de ses enfants.

Ainsi se passent ses dernières années, dans le repos, dans la paix, dans la douce joie de se voir renaître en même temps qu'il se sent mourir.

La mort vient. Il s'y soumet avec résignation, avec respect, comme au devoir suprême de l'homme.

Entouré de tous ceux qu'il aime, il les console en leur montrant son courage et en témoignant de sa confiance en Dieu. Ses derniers entretiens sont remplis par l'affection, parla sollicitude pour les intérêts de sa famille. Il a|)pell(; autour de lui ses vieux amis pour j)arler une dernière fois avec eux des souvenirs de sa jeunesse.

Peu à peu ses pensées prennent un air plus solennel, les mots deviennent rares, puis enfin la parole se trouble, les lèvres se ferment, et dans un dernier regard qui s'éteint on voit passer l'âme d'un honnèle iiomme, remontant à son Dieu.

Il a eu, comme nous tous, sa part des biens et des raaux de la vie, mais il fut heureux, parce qu'il a vécu simplement.

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