CHAPITRE II
Fréjiis. Foivats évadés. Funérailles d'un gendarme assassiné. — Traversée pour Saint-Tropez. — La fête des tromblons. L'expulsion des Maures. La course. — La fille de Runjeet Singh, roi de Lahore. La lèse-majesté du bourreau. — M. Tailhand, futur garde des sceaux. La menace en Provence. — Voyages à Marseille et à Toulon. Rencontre au bagne avec un ancien client de la cour d'assises de Paris. Les vilenies et les vertus des magistrats. — Les cours et les tribunaux. — Les présidents de cours d'assises. Avocats et avoués. — « Si j'ouvre Orfila, qu'est-ce que j'y lis? » — Nomination à Gbaumont. Passage à Sisteron. Chaumont-en-Bassigny. — La société. Une soûlerie populaire à la préfecture. — Les collègues. L'esprit des Bourguignons. — Une exécution capitale. — L'affaire fâcheuse. Disgrâce. — Nomination à Jonzac. Les braves gens. Aimable miniature. Les proportions et les hommes. Boffinton sous-préfet. La messe en musique. — Bal d'ouvriers.
Ce fut peu de temps après qu'arriva M. Alexandre. II trouva, comme je l'ai dit plus haut, la situation politique dégagée, ea même temps que le socialisme était fortement calmé, car le prince Louis-Napoléon, acclamé par le sulfrage universel, était déjà maître de la France. M. Alexandre n'eut pas à s'occuper de politique. Il en profita pour visiter le pays, qui est fort beau, et me le fit connaître dans de longues promenades dont jusque-là je ne m'étais |)as soucié. C'est ainsi que grâce à lui nous vîmes Fréjus, Saint-Raphaël et Saint-Tropez, à l'occasion de l'assassinat d'un gendarme par une bande de forçats qui, s'étant échappés de Toulon dans une embarcation de service du port, avaient pris terre sur la côte, et de ferme en ferme s'étaient fait nourrir et héberger après avoir pris les fusils des paysans, et arrivés au bac de l'Argens, unique passage, avaient trouvé en débarquant une
brio-ade de gendai'merie. Ils avaient tiré sur les gendarmes et en avaient tué un. Arrêtés, sauf un qui ne fut pris que quatre ans plus tard, ils furent conduits et condamnés à Draguignan, et un d'eux mourut de ses blessures. L'information achevée, nous assistâmes, à la tête de toute la population de Fréjus, à l'enterrement du gendarme, et l'on peut penser si ce fut émouvant.
La cérémonie achevée, M. Alexandre, qui ne manquait jamais une occasion de faire un déplacement, s'avisa d'aller à Saint-Tropez « pour rassurer les populations ». Le canot de la douane avait passé la nuit à garder l'embouchure de l'Argens pour continuer la recherche de deux ou trois forçats qu'on n'avait pas encore arrêtés. La Méditerranée était unie comme une glace, Saint-Tropez n'était pas trop loin : M. Alexandre réquisitionna le canot. On arbora le pavillon de commandement, et nous partîmes à la rame, n'y ayant pas un souffle de vent. Nous mîmes trois heures à sortir du golfe de Fréjus. Les matelots, qui avaient passé la nuit à ramer, s'endormaient sur leurs avirons, si bien que cela me fit pitié et que je pris un aviron pour les aider. Je n'avais jamais ramé que pour m'amuser, mais cette fois j'y allai sérieusement, et je ramai trois heures durant. La première heure, je transpirai comme si je sortais d'un bain, mais pendant les deux heures suivantes, je me séchai complètement, je n'éprouvai plus la moindre fatigue, et j'aurais continué jusqu'à Saint-Tropez si un peu de brise ne s'était pas levée lorsque nous fûmes sortis du golfe. On mit à la voile, et pendant deux heures . ce fut un enchantement de nous balancer sur cette mer de saphir le long d'un rivage enguirlandé de verdure, pour arriver dans un golfe qui ressemblait à un lac et où les arbres baignaient leurs branches dans l'écume argentée de l'eau bleue, tandis qu'à la pointe d'un petit cap chargé de fleurs et d'orangers, se couchait la ville avec sa vieille citadelle de ])ierres rouges; le long d'un quai de planches et de poteaux était un petit port rempli de bateaux de pêche et de cal:)0tage ressemblant, avec leur poupe élevée,
leurs longues antennes et leurs immenses voiles triangulaires, à des embarcations de pirates du moyen âge.
Le hasard nous avait préparé une fête des plus curieuses, à la fois chrétienne et patriotique. Elle se célébrait chaque année à Saint-Tropez en commémoration de l'expulsion des Maures, qui avaient longtemps occupé une grande partie du littoral de la Provence jusqu'aux premières années du règne de François I". Ce jour-là, une confrérie, costumée en arquebusiers de la Renaissance, et armée de trorablons formidables, parcourait les rues de la ville avec bannière et musique, faisant des feux de salve sur la place et tout le long des rues , tirant des coups de tromblon contre le jiorron des maisons auxquelles ils voulaient faire honneur. J'ai vu là, pour la seule fois de ma vie, comment se tire le tromblon. Comme l'arme se charge jusqu'à la gueule, on ne peut ni viser ni épauler, car on se cassex'ait l'épaule el la mâchoire : on écarte les ])ieds, on tient l'arme horizontalement et de travers, et au moment où le coup part, elle recule d'une telle force qu'elle entraîne à droite les deux bras, et on fait demi-tour sur les deux talons.
Après avoir suivi quelque temps les triomphateurs trois fois séculaires des pauvres Turcs de Soliman, nous allâmes honorer de notre présence des courses de chevaux qu'on espérait brillantes. L'hippodrome était un bout de route bordée d'arbres au sortir de la ville. L'installation ■était d'une simplicité idéale : pour toute tribune, à part les tas de cailloux, on avait ses bottes. On était en fde sur «ne longueur de deux ou trois cents pas. A un signal donné, on vit arriver très tranquillement un énorme boucher en blouse bleue et en casquette, monté sur un poney à peu près de la taille d'un veau, qui simulait un galop irréalisable et menaçait à chaque foulée de s'aplatir sous son cavalier. Celui-ci, avec un grand sérieux, arriva devant le maire, qui lui donna, non moins sérieusement, une montre d'argent ayant bien coûté dix francs, et làdessus on rompit les rangs, car la course était finie : le gagnant avait seul concouru.
Ici encore nous pûmes nous féliciter d'avoir vu ce qu'on ne pouvait voir qu'à Saint-Tropez (Var).
Cette solennité hippique, jointe à la commémoration delà défaite des Turcs, suffisait déjà à nous laisser de grands souvenirs de notre visite à Saint-Tropez : notre intérêt vint au comble lorsque le commissaire de police, ancien capitaine du grand Runjeet-Singli, roi de Lahore, nous offrit de nous présenter à la fille de ce héros, veuve du général AUard, qui avait organisé l'armée de Runjeet- Singh , montant à cinquante mille hommes organisés à l'européenne, en avait été généralissime, et nommé ensuite premier ministre du roi, et son gendre. Le générai, né à Saint-Tropez, était venu y finir ses jours, et la fille de Runjeet-Singh, un des potentats les plus puissants de l'Asie, habitait à Saint-Tropez une petite maison avec un petit jardin, comme une simple mortelle.
On pense si nous acceptâmes l'offre du commissaire de police, qui, rien qu'en nous racontant ses souvenirs, nous intéressait déjà. Mais la visite à la princesse fut autrement curieuse. Nous fûmes introduits ]>ar deux femmes de chambre habillées comme des filles de Saint-Tropez, à cette différence que c'étaient des Indiennes du plus beau JMStre.
La maison, un rez-de-chaussée donnant sur un jardin et un potager, était carrelée, meublée à peine, mais décorée d'armes orientales enrichies de pierres fînes et de ceintures dorées avec des diamants et des rubis en cabochon, de cartes, de plans, de paysages indiens, et enfin d'un portrait du général et un autre de Runjeet-Singh. Dans une petite salle à manger donnant sur le jardin et meublée d'un buffet, d'une table à manger, d'une table à ouvrage, de quelques chaises de paille, le tout en noyer, et très commun, nous trouvâmes la princesse.
Elle avait une robe d'indienne, avec un petit châle commun, et elle raccommodait des bas sur une boule de buis. Seule la tète restait royale. Sur une coiffure de longues boucles d'un noir de jais, étaient placés un petit cache-
mire rouge qui devait valoir un prix fou, et là-dessus une calotte d'or tissée dont le bord était composé de perles qui me parurent fort belles. Deux boucles en cercle pendaient aux oreilles.
Après les compliments d'usage, elle fit appeler sa fille, superbe personne, qui réunissait un assemblage des plus harmonieux des deux beautés, indienne et française, mais enfin- n'ayant rien d'extraordinaire. Elle était d'ailleurs habillée et coiffée à la française. Quelques jours après, je vis à Draguignan son frère, élève à l'école de Saint-Cyr : celui-là était admirablement beau, et d'un type purement indien.
Au reste, comme conversation, l'entrevue fut insignifiante, mais avoir de près une princesse indienne telle que celle-là, nous avons joui d'un spectacle que nous ne nous attendions pas à rencontrer dans un pauvre petit port de mer si loin de l'Inde.
Nous quittâmes donc Saint-Tropez ravis d'un voyage qui avait commencé d'une façon si lugubre.
M. Alexandre, qui n'avait accepté Draguignan qu'en attendant mieux, était en congé à Paris lorsque m'arriva une affaire d'une rare espèce : il s'agissait d'une plainte en violence et voies de fait. Le plaignant était un marchand de médailles et de chapelets, ce qui n'avait, il est vrai, rien de particulièrement saisissant, mais pour inculpé nous avions le bourreau.
En ce temps-là, chaque département avait son bourreau attitré et résidant au chef-lieu judiciaire. Celui de Draguignan, roux, trapu, grossier, était logé sur un rocher abrupt dressé au centre de la ville, surmonté d'une tour carrée avec un grand beffroi en ferronnerie de la Renaissance. Il demeurait dans la tour avec sa femme et ses enfants, et la guillotine était remisée dans un hangar. Par deux rainures, on la faisait glisser jusqu'au milieu de la plate-forme, l'exécution se faisait là, après quoi on n'avait qu'à repousser la guillotine dans son hangar,^ comme une bête carnassière dans sa cage.
Le bourreau venait chaque ti'iinestre me faire aposlil- 1er son mandat de traitement, et une fois qu'il avait eu à prendre un congé, il me demanda une autorisation; j'appris alors que, par un usage immémorial, les bourreaux avaient le droit, quand ils prenaient un passe-port, d'y être désignés, au lieu de leur profession infamante, par la qualification d'écuyer. A force de l'avoir porté pendant des siècles, ce privilège qu'on leur avait conféré à la fois pour les absoudre de leurs sanglantes fonctions et les consoler de leur sort raiséral)le, ils en étaient venus à s'en targuer comme d'une noblesse, et le nom de bourreau, que le code |)énal lui-même avait rayé depuis longtemps, était pour eux une injure sanglante, c'est le mot.
Donc notre « exécuteur des arrêts de la justice criminelle «, puisque tel est le titre légal, se trouvant au marché de Draguignan, s'était pris de querelle avec un marchand de médailles et de chapelets. Celui-ci l'avait appelé bourieau, et sur ce mot, l'exécuteur avait piétiné l'étalage et bousculé le marchand, qui demandait justice.
En tout autre cas, il n'y avait pas l'ombre d'une difficulté : mais voyez-vous le bourreau en police correctionnelle? Qu'aurait pu dire en sa faveur le plus roué des avocats? Mais quelle circonstance atténuante! Etre bourreau, et quand on en est réduit pour vivre à boire du sang, avoir encore à compter avec le code pénal! C'était une horreur, et je ne doute pas que tout le monde l'aurait senti comme moi.
Je ne le poursuivis pas, je lai fis payer au marchand les dégâts qu'il avait faits, et je le grondai. Je faisais là un acte injuste, mais je n'ai jamais vu plus clairement combien il y a de sentiments qui n'ont pas de ])lace possible dans le texte de la loi, et sans lesquels la justice ne serait qu'une machine aveugle!
Au commencement de l'hiver, M. Tailhand, ancien magistrat que le gouvernement provisoire avait révoqué, l'ut nommé chef du parquet de Draguignan, en remplacement de M. Alexandre, envoyé à Laon. M. Tailhand était
le plus aimable des hommes, et avec ma mère nous réussîmes à lui adoucir l'affolement où il était de se voir, loin de sa femme et de ses deux filles, dans cet odieux Var oiî il ne connaissait personne et ne comprenait pas un mot de ce patois qui donne à l'exil je ne sais quoi de grossier et d'insolent.
Bien des années après, je devais retrouver INI. Tailhand ministre de la justice. Je reviendrai sur cette rencontre à propos des événements qui se passèrent à Versailles lors de la Commune, en 1871.
Bien qu'il y ait dans tous les pa3-s des gens aimables cl délicats, dans le Midi ils sont rares, et la majorité, surtout chez le peuple, est mal élevée, peu intelligente et toujours prête à l'insolence. Dans leurs disputes entre eux, ils se lancent des menaces à faire frémir, et on a la chair de poule à les entendre, par exem|)le, s'en dire de telles que celle-ci, qui court les rues : « Je veux te couper les ongles jusqu'aux coudes, et les cheveux jusqu'aux épaules. » Ils disent cela en balançant la main ouverte à côté des joues de l'adversaire, mais en se gardant bien d'y toucher, et la scène peut se prolonger indéfiniment sans qu il y ail une pichenette de réalisée. En idée, ce sont des scélérats capables de tout : en action, des innocents, parce qu'ils sont encore plus lâches que méchants. Le fond de ce caractère réside dans un égoïsme et une vanité sans limite : c'est certainement là qu'un moraliste aura trouvé ce mot sur l'égoïsme : « Un égoïste brûlerait votre maison pour faire cuire un œuf. »
Au reste il faut tenir compte, en ce qui touche les gens du Var, d'un élément héréditaire, qui est la folie : de tout temps, et saccroissant d'année en année, les fous y sont beaucoup plus nombreux que dans chacun des autres dépai"tements. Voilà jiourquoi j'ai été, comme tous les étrangers, vivement frappé de cet air d'orgueil et de provocation qui domine toutes leurs manières, et qui caractérise les fous.
Pendant mon séjour à Draguignan, je fis avec ma mère
trois voyages, l'un à Marseille, oîi nous allions revoir ma famille paternelle, dont il ne restait plus que mon oncle Auguste avec sa femme, sa fille Claire, matante Pauline et ma cousine Cliloé. Nous retrouvions alors, avec la famille Chauvin, des amis si nombreux et si fidèles que nous eûmes à accepter vingt-deux dîners et autant de déjeuners pendant notre séjour.
Notre second voyage fut à Toulon, pour y retrouver, comme je l'ai dit ailleurs, Eugène Penaud, alors capitaine de vaisseau, qui devait bientôt devenir contre-amiral. Je rappelle la rencontre, que j'ai racontée, de ce client de cour d'assises auquel j'avais fait obtenir une commutation de peine, et que je rencontrai par hasard en visitant le port où il était enfermé.
Nous allâmes enfin passer huit jours à Nice pendant la mi-carême de 1849 pour y voir le carnaval. Le mouvement et l'aspect de cette folie, qui dépassaient tout ce que j'avais vu en ce genre, faisaient un triste contraste avec les scènes tragiques qu'on rencontrait à chaque pas tout le reste du temps, au passage des malheureux soldats piémontais. Le Piémont arrivait au terme de son agonie, et la suprême défaite allait l'écraser : il était lamentable devoir une ville de plaisir se donner des fêtes dans un pareil moment, et je partis de Nice avec moins d'admiration que de mépris.
Ce[)endant le temps passait, et après avoir, pour mes débuts, improvisé au petit bonheur des actes auxquels l'école de droit ni le stage ne m'avaient nullement préparé, j'étais rentré dans le rang, laissant à JNL ïailhand l'administration du parquet et m'occupant d'apprendre à pai'ler et à conclure à la cour d'assises, à la police correctionnelle et à la chambre civile. Pour ce dernier service, je n'étais pas grand clerc, n'ayant aucune jiratique de la procédure.
Le président, qui m'avait en horreur et à qui je le rendais bien, n'eut pas de peine à s'en apercevoir, et imagina le moyen de me faire un tort très grave auprès des
chefs de la cour : dans tous les jugements où je me bornais à m'en rapporter à justice parce que l'affaire n'offrait aucune difficulté, il le disait à cliaque jugement, ce qui donnait à penser que dans ces affaires je m'étais abstenu de conclure parce que j'étais incapable de le faire. Je m'avisai d'un stratagème tout simple auquel il n'avait pas songé : quand je ne voulais ou ne savais pas conclure, au lieu de dire : « Je m'en rapporte à justice, » je disais : « Par les motifs qu'il a fait valoir, adjuger au demandeur (ou au défendeur) les conclusions de sa requête. » J'avais conclu et motivé, il ne pouvait mettre dans son jugement que je m'en étais rapporté à justice.
Mais au correctionnel et aux assises, où certaines aptitudes suffisent pour porter convenablement la parole, je faisais mon service parfaitement et j'étais très bien noté, puisque au bout d'un an, grâce à des démarches de M. Alexandre, je fus nommé à Chaumont.
C'est surtout dans ce service purement judiciaire que j'ai commencé à me faire une expérience et une opinion sur la magistrature et le barreau. Tout compte fait, vingt ans de fonction dans huit tribunaux en des pays divers fort éloignés les uns des autres, à des époques différentes, n'ont rien changé à mon opinion. Si l'on veut bien se souvenir que tous les hommes ne sont pas des saints, mais que leur moralité est modifiée en bien ou en mal par la vie qu'ils mènent, rendre la justice, dans les conditions où se choisissent nécessairement les magistrats, rae paraît être, pour un honnête homme, un des plus grands bonheurs qui puissent lui arriver. 11 n'y a pas de paradis sur la terre, mais jilus on comparera les conditions de moralité, d'indépendance et de responsabilité que la force des choses répartit si inégalement aux diverses professions, plus la destinée d'un magistrat paraîtra enviable. Nulle part un homme ne peut être aussi complètement maître de sa conscience; son rôle dans le sort de ses semblables est de garantir leurs biens, leurs droits, leur honneur et leur vie. Sans doute il n'est pas de profession
où Ton ne puisse être un honaète homme, mais ce n'est offenser personne que de désigner celle où la conscience d'un honnête liomme peut le plus sûrement vivre en paix.
Si donc, au cours de ma carrière, j'ai rencontré des magistrats indignes, le nombre en était infime, et ne faisait que mettre en lumière la dignité de la magistrature entière. En dépit des intrusions qu'y introduit chaque catastrophe politique, ce grand corps absorbe les nouveaux venus, les neutralise, les ramène à sa discipline politique et morale, sinon il les élimine un jour ou l'autre.
Comme dans tous les corps constitués, c'est dans les tribunaux les moins nombreux que se rencontrent les meilleurs magistrats : on peut faire des passe-droits en nommant un conseiller, parce que ce qui lui manque sera suppléé par les autres, mais dans un tribunal de trois à neuf juges, où une seule voix suffit à décider unjugement, c'est impossible. Là toutes les voix sont égales : il ne peut pas y avoir de non-valeur.
Dans les cours d'appel, l'influence du premier président pèse d'un assez grand poids sur les arrêts : dans les tribunaux la voix de chaque magistrat est égale à celle du président, et la plupart sont des personnages du pays qui n'ont rien à demander ni à craindre de personne.
Les seuls abus que j'aie rencontrés et dont j ai eu à me plaindre ont été dans le service des assises. Devant cette juridiction absurde, le président est à la fois garrotté, responsable et intéressé : garrotté par les mille nullités de procédure semées sous chacun de ses actes et chacune de ses paroles; responsable devant le premier président, le procureur général et le garde des sceaux; intéressé par suite à tout ce qui aura été fait et dit depuis l'ouverture de l'audience jusqu'à la prononciation de l'arrêt, sans oublier son dernier avertissement à l'accusé. C'est à perdre la tête, et je me suis bien souvent émerveillé de voir comment on peut trouver des hommes capables d'y suffire, et surtout d y tenir.
Il est bien naturel qu'étant responsable de tout, le pré-
sidcnt (l'assises l'ève d'être maître de tout, et que, notamment dans ce qui dépend du ministère public, celui-ci ne soit que son écho et son lieutenant. Comme cela n'est pas toujours possible, il en résulte des divergences plus ou moins fréquentes, quand le magistrat du parquet ne croit pas pouvoir soutenir l'accusation.
Les conseillers ont en général la prétention de faire prévaloir ce principe que, quand la chambre des mises en accusation a prononcé, le magistrat portant la parole doit soutenir l'accusation, sans même y changer un seul détail : or le ministère jjublic est institué précisément pour requérir suivant sa conscience, et non pas pour exposer l'opinion dune juridiction simplement préparatoire.
Mais j'ai rencontré, par exemple, un président d'assises qui, étant arrivé avec l'espérance d'obtenir de deux à quatre condamnations à mort dans une affaire, et m'aj'ant vu démontrer l'inanité de l'accusation, fondée sur le concours de plusieurs circonstances dont chacune excluait toutes les autres, mit bravement dans son rapport que si l'acquittement avait été prononcé, c'était parce que j'avais soutenu l'abolition de la peine de mort ! C'était faux.
Ce fut seulement trois mois après, qu'étant allé par hasarda Montpellier, je fus informé de cette dénonciation.
Ce président-Ia était exceptionnel, pour ne pas dire plus, mais ce qu'il avait fait était, au grotesque, une faute assez usuelle chez d'autres présidents, auxquels il faut bien pardonner en considéralion des misères de leur fonction.
Bien longtemps après la révolution de 89, les avoués. successeurs directs des procureurs de la vieille justice, en ont suivi les déplorables errements, s'il suffit de qualifier ainsi les écarts, les abus et les fraudes qu'une tolérance inexplicable leur laissait commettre à peu jirès impunément: on aurait dit qu'aux 3'eux des magistrats et même des plaideurs, les choses se passant ainsi depuis des siècles, il y avait prescription en leur faveur, et que
tout client, au moment de tomber entre les griffes d'ua avoué, devait se munir, comme quand on allait en un voyage dangereux, de la bourse du voleur.
C'est sous le règne de Louis-Philippe qu'une magistrature plus indépendante, plus capable, et surtout animée de cet élan de probité qui a mis en si grand honneur les fonctionnaires et les politiques de ce gouvernement, mit ordre aux déprédations des avoués. Ce fut fait si vite qu'à partir de ce temps on peut dire que la réforme était accomplie. Elle s'est continuée depuis sans se relâcher jamais, et on peut dire que les avoués, tant ils sont rigoureusement surveillés et contrôlés, sont aussi honnêtes que les magistrats.
Voilà pour confirmer ce que je disais tout à l'heure de la moralité transcendante des magistrats : quel est le corps constitué où les abus séculaires du bon vieux temps aient disparu aussi vite et aussi radicalement que dans la magistrature?
Ce qui a été fait pour les avoués l'a été pour les huissiers. Autrefois un huissier se considérait avant tout comme un homme d'affaires, et le peu qu'il faisait de sa fonction n'était que pour en abuser au préjudice des plaideurs qui lui tombaient sous la main. Leur nombre, qui dépassait de beaucoup les besoins du service, le faisait assez voir. On n'a pas cessé de supprimer des offices, on a réduit les émoluments, on a simplilié les formalités de procédure, si bien que, hors quelques grandes villes, c'est un métier perdu. Mais dans ce qui reste, et au grand bénéfice des plaideurs, les huissiers sont devenus d'honnêtes auxiliaires de la justice.
Bien que l'avocat ne soit pas un fonctionnaire judiciaire, puisqu'il n'est, à ce titre, titulaire d'aucune fonction, son principal office est devant les tribunaux, qui, concurremment avec ses confrères, exercent sur lui un pouvoir disciplinaire. A part de très rares exceptions, ce n'est pas sur des faits d'improbilé que portent les poursuites : le rôle de l'avocat comporte presque exclusivement la
discussion des faits et de la loi; il peut conseiller la procédure, faire perdre ou gagner un procès, emploj^er des moyens plus ou moins fondés, des arguments plus ou moins sincères, mais sa probité n'est pour ainsi dire jamais tentée ou mise en question.
Ce qui peut en déconsidérer parfois quelques-uns, c'est l'usage de moyens malhonnêtes ou méprisables. Il faut du reste convenir que ce genre d'écarts, surtoutdans les grandes villes, tend de plus en plus à disparaître. Mais ayant exercé mes fonctions il y a bien longtemps, j'ai gardé la mémoire de certains traits d'avocats qui m'ont, sur le moment, et quand j'avais encore la rigueur de la jeunesse, inspiré un profond mépris. Maintenant que, devenu vieux, j'en ai vu bien d'autres, ils me font rire. Et voilà comme, à mesure qu'on voit des vilenies nouvelles, on devient plus indulgent pour les anciennes. On a tort et on s'attriste, parce qu'on se sent là envahi par la décadence de sentiments qui autrefois faisaient tant de bien au cœur...
Je ne veux citer qu'un de ces traits, qui donnera exactement la mesure de ces actes de perversité quasi enfantine auxquels ne dédaignaient pas de s'abaisser des avocats d'ailleurs honnêtes gens. Dans une affaire d'infanticide oîi je portais la parole, le défenseur, arinvant dans sa plaidoirie à la question de médecine légale, prend un livre de médecine légale, et l'ouvrant, commence par dire : « Si j'ouvre Orfila, qu'est-ce que j'y lis? »
Là-dessus, les yeux fixés sur les pages, il lit un long passage qui, dans le cas que le jury avait à juger, démentait les conclusions du rapport des médecins et pouvait amener l'acquittement de l'accusée.
J'avais étudié la question, et je me croyais sûr que ce passage n'était pas dans Orfila; cependant, ayant son ouvrage dans la bibliothèque du parquet, je l'envoyai chercher, et n'y trouvant pas le passage, je demandai à l'avocat de m'envoyer son volume, qui apparemment ne devait pas être de la même édition que le mien.
« Je n'ai pas dil, rae répondit-il, qu'Orfila ait écrit celte opinion : j'ai dit seulement : « Si j'ouvre Orfila, (( qu'est-ce que j'y vois? Eh bien, ce livre que je tiens « est d'Orlîla, et si je l'ouvre (là-dessus il l'ouvrit et en « retira uq papier;, j'y vois écrit sur ce papier ce que je « vous ai lu, »
Après une année de séjour à Draguignan, n'ayant plus pour me soutenir les affaires intéressantes qui m'avaient jusque-là animé presque sans relâché, je sentais s'appesantir de jour en jour sur moi cet ennui de la Provence que le soleil, la stérilité du pays, joints au caractère déplaisant des gens du peuple, me rendaient de plus en plus pénible. Ce fut donc avec une grande joie qu'un beau jour, sans que rien me l'eût annoncé, un de mes collègues me serra la main en me disant :
« Salut au substitut de Chaumont! »
Je courus annoncer ce bonheur à ma mère. ]\Ies préparatifs furent vite faits. Pouvant passer par Sisteron, nous résolûmes de nous y arrêter, et partîmes par une voiture particulière. Nous eûmes l'irrévérence, en sortant de Draguignan, de lui faire le geste du perruquier poudrant une perruque. C'était une injustice : grâce au mauvais caractère de son peuple, ce séjour m'avait occasionné des épreuves que je n'aurais rencontrées nulle part, mais des félicitations qui me valaient mon rapprochement de Paris. En réfléchissant mieux, je me serais demandé si je n'allais ])as rencontrer à Chaumont quelqu'une de ces mésaventures qui arrivent dans les fonctions publiques, et dont j'avais été préservé à Draguignan dans des circonstances pourtant difficiles et dangereuses. Or c'était justement ce qui m'attendait; mais, les pauvres humains n'ayant heureusement pas le don de deviner l'avenir, nous fîmes, de Draguignan à Sisteron, par la montagne et les l)ords de la Durance, ua voyage délicieux, suivi d'un séjour chez cette famille Eysseric dont j'ai raconté ailleurs la chère affection. De Sisteron nous allâmes à Lyon en diligence, de là à Chalon en Iiateau par la Saône, de Chalon
Dijon où je me fis installer à la cour, et de Dijon à Cliauinont, par Langres, ea diligence du pays.
Chaumont-en-Bassigny est une ancienne ville forte déclassée, encore entourée de remparts d'un côté et de boulevards plantés d'arbres séculaires de l'autre. Une grande es|)lanade en est le seul agrément, le reste de la ville est laid et triste, et il est presque impossible de s'y loger, comme nous l'avons vu, ayant été obligés de prendre une maison affreuse, glaciale, dans une ruelle des plus tristes, sans lumière et sans soleil. Le climat y est rigoureux : nous y avons, au retour du Midi, souffert six semaines de neige qui, après quinze jours, s'étant fondue quelques heures, se gela, laissant pendant quinze autres jours une croûte de glace ininterrompue de trois pieds d'épaisseur. On y était au bon vieux temps : pour aller au bal il n'y avait que des chaises à porteur. Le préfet a^ant donné un bal le jour du dégel, les malheureux qui nous y avaient portés eurent à traverser des carrefours où ils franchirent des fondrières d'eau glacée qui leur montait jusqu'au haut des cuisses, et ils passèrent la nuit, mouillés, sans feu, dans le vestibule de la préfecture.
Le paysage n'est qu'une plaine de craie espacée d'ondulations n ayant pour culture que des lignes de poteaux jalonnés le long des routes pour guider les voyageurs à travers les neiges dont le pays se couvre tout l'hiver.
La société y est très peu nombreuse; à part quelques familles, les grands personnages sont presque tous des fabricants de gants ou des négociants. La colonie des fonctionnaires, au moment où j'y ai passé, n'avait rien de particulier; la préfecture ne donnait pas beaucoup d'animation. Le préfet avait eu la malheureuse idée de donner dans ses salons, aux gens du bas peuple, un bal où ce joli monde, habillé comme il se tenait chez lui, était arrivé avec femmes et enfants, et s'était gobergé, indigéré et soùlé, avec un laisser aller tout républicain. Or comme, à ce moment-là, les jours de la république étaient déjà comptés, on peut juger de l'effet produit sur une
ville où, comme dans toute la France, on aspirait à voir renverser la république. Les fonctionnaires se tinrent cois, mais l'initiative du préfet refroidit encore plus leurs relations avec lui et même entre eux.
Ainsi que dans tous les tribunaux, les magistrats de Chaumont ne se voj^aient guère, et sauf un d'entre eux, l l'un des hommes les plus poétiques que j'aie rencontrés dans ma vie, et qui jouait du violon à faire pleurer, j'avais pour seule ressource mes collègues du parquet, je veux dire le substitut et le juge suppléant.
Celui-ci était un INI. Blondel, qui a fini sa carrière conseiller à la cour de Dijon, et que j'ai retrouvé par hasard, son fils et lui étant entrés en conversation dans une station d'eaux avec M"" Mouton. Ils demeuraient depuis des années vis-à-vis de nous sur le boulevard Saint-Germain.
Un autre hasard nous avait fait retrouver, à quelques pas sur le même boulevard, la mère d'un collègue de mon iils à la Bibliothèque nationale. C'était une de mes danseuses de 1849, fille d'un des juges de Chaumont. La rencontre, venant après quarante ans, manquait un peu de fraîcheur, mais comme enfin nous nous reconnûmes, ce souvenir si vieux et si fidèle nous mit de petites larmes dans la voix.
Par suite de deux mouvements successifs dans notre parquet, je connus là, d'abord jNlarcouire, plein d'esprit et de gaîté, qui est devenu président du tribunal de Warolles, puis Mairet, un Bourguignon de Saulieu, non moins spirituel, admirablement élevé, parlant merveilleusement, et auquel était réservée une belle carrière; j'ai rarement entendu"parler le français avec tant d'harmonie et d'élégance. Il est mort prématurément, mais il est de ceux dont on |)eut dire : « Heureux ceux qui meurent jeunes ! » Non seulement il a échappé aux chagrins que la jeunesse ne nous]épargne'pas toujours et à ceux que la loi de la vie nous amène implacablement, mais il a fini son existence dans un vrai paradis. Il avait épousé une jeune fille de Chaumont, qui faisait nos beaux jours lorsque nous
allions avec lui dans les réunions de la ville. Il ne l'avait pas aimée tout de suite, mais l'amour était venu, et un amour fou. vVprès mon départ de Chaumont, j'appris son mariage, et on me dit son adoration. Pendant deux ans il vécut dans l'ivresse du bonheur, et quand vint la mort, son agonie ne fut qu'une extase d'amour. Y a-t-il une vie comparable à un tel rêve?
Décidément les Bourguignons sont des gens d'esprit : avec Marcouire et Mairet, un second mouvement nous amena Magnien, qui était au moins aussi spirituel et encore plus gai qu'eux, de sorte qu'au parquet les journées se passaient en éclats de rire.
Etant quatre au parquet, nous n'avions presque rien à y faire, et encore moins à la cour d'assises. A part une affaire politique où Madier de Monijau. un des plus fougueux orateurs socialistes, plaidait, je n'eus aucune affaire int(/ressante. Celle-ci le fut parce que j'obtins une condamnation, chose qui ne s'était pas produite à Chaumont depuis la révolution de 1848. Notre procureur de la république, qui était incapable de parler, comptant sur l'acquittement obligé, m'avait collé l'affaire. Quand il vit celte condamnation sans précédent, de joie il me donna un congé d'un jour.
Nous avons eu à Chaumont l'exécution capitale d'un fils qui avait tué sa mère. Ce misérable, d'ailleurs à peu près idiot, n'avait été que l'instrument de sa femme, qui était accusée, mais fut acquittée. J'ai vu là une scène abominable : ce ménage de deux scélérats, la femme mise en liberté et s'en allant à travers l'assistance sans même jeter un regard à son mari, pendant que le président, continuant de prononcer l'arrêt, condamnait l'homme à la peine de mort.
Heureusement pour moi, 1 arrivée du nouveau chef du parquet rac déchargea du soin d'ordonner l'exécution, et je ne touchai plus à celte sinistre affaire que pour viser le mémoire du bourreau. Il y avait là des fournitures d'épongés, de savon et de linge, qui faisaient frissonner.
C'était écrit et présenté par la fille du bourreau, vraiment belle, mais avec une tête de mort caractérisée à s'y méprendre.
Dieu merci, c'est là que, pour tout le reste de ma carrière judiciaire, j'ai fini d'avoir affaire au bourreau. L'Empire arrivé, il n'y en eut plus que dans les sièges de cour impériale. Le hasard m'a épargné le malheur de faire exécuter un coupable, et comme, quand il a fallu requérir une condamnation à mort, je l'ai fait sans broncher, je puis en paix me féliciter de ne pas avoir eu, pour rendre ma justice, à faire couler le sang humain.
Tout bien considéré, Chaumont aurait été la plus insignifiante de mes stations dans la magistrature, si une sotte affaire, sotte de ma part et encore plus solle de la part des ennemis que je m'étais faits j^ar ma faute, ne m'avait jeté dans une telle série de désagréments que je faillis en perdre ma cai*rière. Je fus d'abord envoyé en disgrâce à Jonzac, simple tribunal d'arrondissement du ressort de Poitiers.
Après un déjeuner avec mes collègues et quelques amis, un des conseillers de préfecture et moi étant venus à parler d'une dame de la société, nous lui attribuâmes des relations avec un homme qui habitait dans son voisinage. 11 y avait encore avec nous un de ses amis, qui lui répéta le propos. On m'a dit que j'avais eu le tort impardonnable de tomber juste, mais je n'en sais rien, et d'ailleurs ce n'aurait pas été pour m'excuser, au contraire. Ce qui est certain, c'est qu'une plainte fut portée au procucureur général, que mon chef fut chargé d'une enquête sur l'affaire, et que je fus disgracié comme je viens de le dire. Je n'ai ni le droit ni l'envie d'examiner si la dame était plus ou moins digne d'intérêt : il suffit qu'elle était dans son droit et moi dans mon tort, par conséquent je n'ai rien à dire. Elle s'est vengée, elle a bien fait.
C'a été un grand chagrin et une bonne leçon qui montre pour la cent millième fois qu'il ne faut pas toucher aux femmes; mais si ce qu'on dit en l'air était toujours ré[)été.
la vie d'un peuple entier ne suffirait pas aux haines et aux vengeances. Au demeurant, on ne m'a pas, à la chancellerie, tenu longue rancune, car moins de deux ans après j'étais replacé dans un tribunal de chef-lieu, et bientôt nommé procureur impérial à Fontenay-le-Comte ; et lorsque mon beau-père, au moment de m'accorder sa fille, alla prendre des renseignements sur mon compte, on lui fit voir un dossier superbe.
L'arrivée à Jonzac fut dure. Il fallut toucher à Barbezieux, pour attendre le courrier, qui ne jiartait que le lendemain matin, et j'entrai dans un véritable coupe-gorge d auberge, où on me mit dans une chambre qui ne fermait pas et dont l'unique fenêtre donnait sur un trou enfoui entre quatre murs. J'étais arrivé par une nuit noire, ])ersonne ne me connaissait, j'avais payé ma place en or, de sorte que, la tristesse aidant, je passai une partie de ma nuit à ruminer des scènes oij j'aurais joué un rôle ensanglanté. La fatigue et le sommeil finirent par l'emporter, et ayant pris soin de laisser ma bougie allumée et mon pistolet de poche sur ma table de nuit, je m'endormis. Le lendemain, éclairée ])ar le soleil, la sinistre auberge avait repris l'air paterne dune bonne vieille maison de village, et je reconnus qu'elle était en plein cœur de Barbezieux, qui est la plus honnête ville de la Saintonge.
La route de Jonzac était jolie, il faisait beau, et ma résidence au détour d'un coteau couvert de vignes et de bois, se découvrait dans un fond arrosé d'un ruisseau qu'ombrageaient des peupliers; elle se pelotonnait, dominée d'un côté par un clocher, et de l'autre par un superbe donjon de la renaissance, à pont-levis et à fossés crénelés, situé sur un grand rocher que baignait le ruisseau. Sans doute ce n'était qu'un village, car il n'}' avait que quatorze cents âmes, mais quatorze cents bonnes gens, pensant bien, ne demandant qu'à voir la république tomber les quatre fers en l'air, et avec cela toujours de bonne humeur : juste le contrepied en tout de ce que j'avais laissé à Draguignan, et de plus, l'oubli du froid et des
chagrins dont je venais de souffrir si cruelle raenl à Cliaumont.
Comme la jeunesse arrange tout! Plus je visitais cette cité minuscule, plus elle me paraissait aimable et sourianle. Tout y était simple, propre, mignon, jusqu'à l'exiguïté de la promenade centrale, qui avait bien cinquanje pas de long, plantée de quelques douzaines d'arbres nains étroitement rasés, avec des balustrades minces comme des cannes, des petits bancs étroits et courts; à côté, le minage grand comme la main, le pharmacien avec son officine ressemblant à ces boutiques que les marchands de joujoux font pour les enfants. Et là dedans, s'agitant comme des fourmis dans leurs trous, de petits hommes, des femmes en abrégé et des enfants à prendre pour des chats à la mamelle. C'est la race du pays, l'âme vivante de cette terre saintongeaise où tout est joli, doux, riant, heureux, parce que rien n'y est trop grand, que le bonheur, comme un habit bien mesuré, y est fait à la taille de l'homme, et l'homme a l'esprit de s'en contenter.
En rêvant parfois aux monuments laissés par les anciens, je crois avoir trouvé pourquoi ils paraissent tellement plus imposants et plus justes que les nôtres : c'est qu'ils sont proportionnés à la taille des hommes qui les construisirent, tandis que nous faisons les nôtres à lamesure de géants qui n'ont jamais existé: au lieu d'un rap- ]>ort, nous avons une discordance. Eh bien, il en est de môme pour les peuples, et dire que le ciel, la terre, l'eau et le soleil les font naître et les pétrissent à leur image, est presque une banalité. Cela est écrit dans tous les livres et sur tous les pays, mais je ne l'aurais jamais compris avec tant d'évidence si, au milieu d'une époque bouleversée, venant à peine de quitter un des plus mauvais pays de France, je ne m'étais pas trouvé comme par enchantement dans une espèce d'idylle faite simplement d'un joli pays, d'une terre bienfaisante et d'un petit peuple bon enfant : or comme les idées, le sentiment et les choses se suivent d'une pente naturelle : une fois bercé dans ce
courant, je découvrais à tout instant un charme nouveau à m'y abandonner.
Dans notre petit tribunal de trois juges, je voyais des hommes simples, honnêtes, et un jn'ocureur de la république, M. de Larrard, religieux et réactionnaire, qui passait la moitié de son temps à sa campagne, me laissant à peu près tout le service, et qui avait une femme charmante. Il était neveu de M. de Peyronnet, un des quatre ministres des derniers jours de Charles X, et qui avait été mis en prison après la révolution de juillet. On dénonça M. de Larrard pour ses opinions, et il ne s'agissait de rien moins que de le faire destituer. ÎNlais je pus avertir à temps un de mes amis, qui le sauva.
La fille du président avait épousé un créole de famille établie à Jonzac, et la petite société de la ville était toute bonne et tout aimable, aimant la musique et la danse à la folie; pour suivre tant d'entrain, je pris une pauvre pianiste des pensions de la ville pour m'accompagner des morceaux à la mode.
Enfin, et c'était le bouquet, je me liai immédiatement avec Bolfinton, l'incomparable Boffinton, alors sous-préfet de Jonzac, qui devait arriver en peu de temps préfet de la Rochelle et devenir en fin de carrière préfet |)uis sénateur de la Gironde. Il était récemment marié. 11 logeait dans le donjon, avec la rivière au pied de ses fenêtre'S. J'y passais presque toutes mes soirées : plein d'esprit et de gaîlé, il est devenu un de mes meilleurs amis.
De la société au bon peuple de Jonzac, l'amitié se fit par la uiusique. J'avais fait connaissance avec un jeune homme du voisinage doué d'une magnifique voix de basse. On s'occupait de rebâtir une ancienne église du faubourg, on cherchait des ressources : nous eûmes l'idée de donner une messe en musique, écrite par cejeune homme et chantée par nous deux avec le concours de belles voix prises parmi les ouvriers de la ville. Il y serait fait une quête au profit de la reconstruction de l'église.
La chose se réalisa si heureusement, nous trouvâmes
(le si belles voix à réunir, que nous formâmes un orphéon. Faule d'instrument, c'était nous deux qui, dominant les chœurs à pleine voix, dirigions les concerts, mais nous avions deux voix d'une telle puissance qu'on nous entendait parfaitement. De là suivit une alfection touchante entre ces braves gens et nous. Le jour de la fête des maçons, ils nous invitèrent à leur messe votive. J'éprouvai là une émotion si vive en voyant le plus jeune des apprentis oflVir le cierge au plus vieux des compagnons, que j'en devins tout pâle; comme ils avaient les yeux sur moi, ils s'en a])erçurent, ce qui resserra notre commune alfection et dont je ne fus pas autrement honteux, cet attendrissement sincère valant mieux que les plus belles caresses du monde.
La fête sacheva le soir par un bal d'ouvriers et de jeunes filles en costumes du pays, avec la coiffe saintongeaise à grandes barbes croisées, le fichu épingle sur la nuque, la jupe de drap galonnée. On dansa le Bal de Saintonge, espèce de gavotte ou de bourrée où les danseurs se suivent deux à deux en sautant et en claquant des doigts, levant les bras ou se prenant la taille. Dans tout l'Ouest, la danse, particulièrement en Saintonge, a gardé absolument son caractère primitif, et comme les costumes n'ont guère changé, on peut, quand on y assiste, se croire encore au moyen âge. On me fit, bien entendu, les honneurs de la plus jolie danseuse, qui était en effet des plus friandes; mais j'avais beau faire mes grâces parisiennes, j'étais le plus mauvais danseur de la société. J'ai appris le Bal de Saintonge, mais sans arriver à ce tour de jambes qui donne partout tant d'originalité aux danses rustiques : il faut être paysan pour les danser, «l'autant que le costume donne déjà ])ar lui-même une bonne moitié de l'effet.
Comme « une politesse en vaut une autre » et que nos rapports avec nos orphéonistes devenaient de jour en jour plus alfectueux, nous leur donnâmes un punch. C'était dans une salle basse, qu'on illumina d'abord avec
des bougies pendant le temps de préparer le punch dars une énorme marmite, après quoi on éteignit tout, on lit flamber, et tandis que trois ou quatre ouvriers, avec des gestes de sorciers, soulevaient les flammes, un maçon qui était mon favori parce qu'il avait une tète superbe, une belle voix, et qu'il avait pour moi une affection touchante, entonna une chanson. Mais quelle chanson ! C'était une de ces provocations comme les révolutionnaires de 1848 en répandaient alors parmi le peuple pour l'exciter à l'insurrection, et que la moilié de ces braves gens ne comprenaient certainement pas, si j'en juge par celuici, bonapartiste comme tout le pays, et qui n'aurait jamais pensé à faire un pareil choix, s'il avait su ce qu'il allait me chanter là. Ce fut niagnilique. « Mon vieux fusil, mes balles, » mêlés de vers incohérents, tel était le thème, sur une musique sauvage, avec un hurlement de bête fauve à chaque refrain. Jamais je n'ai entendu chanter comme ça! Après lui, d'autres nous donnèrent des romances comiques ou sentimentales, bêtes et fades comme on en sert au peuple, mais j'en restai sur le vieux fusil avec une émotion que je n'ai jamais oubliée, n'ayant rien trouvé qui vaille l'expression d'une âme populaire quand elle est émue et sincère.
Devant naturellement conclure le concert par une chanson où il n'y eût ni politique, ni fadeur, ni gastronomie, ni polissonnerie, je pensai que Déranger, parmi ses chansons, me fournirait un sujet gai et attendrissant. J'étais encore infatué, comme toute la France , de cette bonhomie vinaigrée qui a dupé si longtemps ses admirateurs. Je pris là ma première déception : aj)rès avoir cherché dans tout le volume, je ne trouvai à prendre que le Vieux Ménétrier, écrit en 1815 pour exciter les Français à la concorde et à l'oubli, et encore me fallut-il laisser sous silence le troisième couplet, où était insinuicontre les nobles, sous couleur de compassion, un mot haineux.
^ raiment on eût dit qu'un bon génie s'empressait au-
tour de moi poui' me rendre la vie douce. Je commençai par trouver, au bord de la petite rivière, en plein midi, un logement à trois fenêtres à petits carreaux, au premier, avec cabinet de toilette, une chambre, le tout à très haut plafond, carrelé, une vaste cheminée à grande plaque ornée d'armoiries, sans trappe; des chenets de la renaissance, glace à cadre vert. Le lit, énorme, à baldafpiin, un grand fauteuil de paille à coussin et les bi'as rembourrés, le tout recouvert de vieille cretonne à carreaux rouges, réalisaient lillusion d'un logis du seizième siècle. Et quelles flambées de fagots dans celte immense cheminée! Avec cela, un jardin vieillot, une vue charmante, et pour comble d'actualité rétrospective, trois sœurs, mes propriétaires, ratatinées comme des enfants de dix ans, échelonnées de soixante à quatre-vingts ans, qui passaient leur vie à balayer, épousseter la maison, nourrir des poulets nains comme elles-mêmes, et ramasser dans tous les coins, pour engraisser leurs maigres oreillers, chaque plume tombée de leurs volatiles. Pour se faire une idée de l'exiguïté de cette vie, il suffit de raconter que la plus jeune, ayant été renversée assise, au moment o;i, accroupie derrière la porte d'entrée, elle ramassait une plume de poulet, en est morte. J'allai la visiter, et voyant que ses sœurs ne lui donnaient pour médicament que des œufs durs, je leur demandai si elles n'allaient pas faire venir le médecin.
« Que voulez-vous qu'il lui fasse? me dit la plus vieille en prenant une cuillerée d'œuf dur et la fourrant dans la bouche de la malade, voyez comme elle mange bien! »
Bien entendu, elle mourut sans retard. Elle était protestante. Eh bien, malo-ré l'exiguïté, c'est le mot, de celte âme microscopique, le pasteur, qui se piquait d'onction, trouva le moyen de lui faire une de ces oraisons funèbres protestantes que ces ecclésiastiques savent seuls trouver et qui, tout en s'adressant à des défunts bien divers, s'appliquent à tous.
Quand j'en vins à régler mon ordinaire, ce fut encore
une sur()rise agi-cable. Décidément j'arrivais dans le pays de cocagne, d'autant plus plantureux que, grâce au désordre politique, tout était à donation : un cochon gras, par exemple, se payait quinze francs, et toutes les autres denrées au même taux. Ajoutez à cela que la volaille, le gibier, les truffes, les poissons, les fruits, foisonnent dans toute la Saintonge, on ne s'étonnera pas que, pour quarante-six francs par mois, une brave femme me nourrît avec le double de ce que je pouvais avaler, et que, deux ou trois fois par semaine, elle me sei'vît des huîtres vertes, du poisson, du gibier, des truffes à en refuser. Mon vin de côte, de premier cru de ce vignoble, me coûtait juste dix sous la grande fiole. Dans l'hôtel où j'étais descendu, il y avait trois services à chaque repas, avec, de fondation, une dinde truffée le dimanche et du gibier presque tous les jours, le tout pour cinquante-deux francs par mois. Au reste ma nourrice m'allaitait si abondamment qu'après mes repas je m'amusais à donner des restes à une douzaine de chats du voisinage qui arrivaient ponctuellement au dessert, sans jamais manquer, comme on peut bien penser. Outre que j'y trouvais une agréable sérénade féline, j'avais le plaisir d'entendre ces convives répandre sur tous les toits de la ville ma popularité naissante.
Pour qu'il ne manquât rien à cette maison bénie, il y arriva une femme de ménage, non des plus jeunes ni des plus jolies, mais d'une physionomie et d'un caractère à la fois honnête, digne, simple comme on n'en trouve qu'à la campagne, et qui m'intéressent jilus que les femmes du monde, parce qu'elles se sont faites elles-mêmes rien que par la pureté et la simplicité.
Au bout de peu de temps, étant venue à se marier, elle m'invita à sa noce, où j'assistai pour la première fois à une noce de paysans. Outre les détails rustiques de ce genre de coutumes, j'appris, à ma grande ignorance, que s'il est une classe où l'idylle, le bucolique et la naïveté soient hors d'usage et de goût, c'est dans le peuple des
cultivateurs, auquel on peut ajouter les autres métiers. Pour les ouvriers, je lavais vu lors du punch que je leur avais donné à Jonzac : ici je le vis de même en entendant ces hommes des champs se pâmer à des phébus, à des raffinements, plus froids et plus faux les uns que les autres, et n'ayant aucune espèce de rapport avec la langue et le sentiment des gens du peuple. Ils n'y comprennent que l'air, le bruit, et surtout les liaisons dangereuses de ce qui passe à leurs oreilles pour le comble di' l'art. Aussi, bien qu'ils aient vigoureusement applaudi une chanson que j'avais composée et chantée pour les nouveaux époux, je ne doute pas qu'au fond ils n'aient beaucoup plus apprécié les chansons de leurs congénères. Voici ma chanson :
Air : de la pèche des moules.
Pour chanter Marguevile, Qu'un gai reCrain Nous mette en train ; Pour chanter Marguerite, Gai! le Terre à la main.
Puisque c'est la vendange, Le vin n'peut pas nous manquer, Voyez comm'tout s'arrange, J'aurons d'quoi trinquer!
Et comment l'allégresse Ne s'rait-elle pas De ce repas ?
Marg'rite, à la sagesse Joint les plus doux appas ; Pinaud, qu'a su lui plaire, L'adore de tout son cœur :
Hé! faut pas tant d'mystère Pour trouver l'bonheur!
Allez! bonne espérance,
L'cœur et les bras
N'icur manq'ront pas :
Ils verront l'abondance Se presser sous leurs pas ; I^'bon Dieu, qui les rassemble,
Leur dotin' c'qui vaut mieux que d l'or, Car deux bons cœurs ensemble, C'est 1' plus beau trésor'.
Le soir après l'ouvrage, Et sans souci, Oui, Dieu merci !
Heureux dans leur ménage l'ni'semb' les voir d'ici :
Près du feu qui pétille, La marmit' bout eu chantant, Et tout' la p'tite famille Saute en attendant.
Toujours pleins de tendresse, Toujours s'aimant Et s'estimant, Ils verront la vieillesse Venir tout doucement.
Au bout d'ia cinquantaine, Dieu fass' que dans cett' maison.
Ce bon ménag' revienne Chanter ma chanson!
L'bon Dieu fait bien les choses Et chaq' saison A sa raison :
Faut l'printemps pour les roses, L'été pour la moisson; Pour emplir la bouteille L'automne arrive à son tour, Et du jus de la treille Kait le jus d'I'amour.
A tant de relations bien faites pour me donner à Jonzac une vie charmante, s'ajoutaient mes rapports avec M. de Lajus, qui fut, peu de temps avant le coup d'Etat, élu député de l'arrondissement, presque à l'unanimité. 11 habitait près de Jonzac un très beau château. Sa femme et sa fille, aimables et distinguées, en faisaient les honneurs, et comme ma mère était venue me rejoindre, nous 3»^ allions assez souvent. Après la dissolution de l'Assemblée, M. de Lajus, quand vint l'Empire, fut nommé chambellan de l'empereur, et nos relations se continué-
rent dans nos V03'ages à Paris et lorsque nous vînmes plus lard nous y établir.
Mais grâce à un de mes bons amis, M. Desmirail, ancien procureur général sous Charles X et devenu, ])endant le règne de Louis-Philippe, délégué des colonies, j'eus l'honneur de faire la connaissance très flatteuse et très intéressante de la comtesse Duchâtel. mère du ministre, veuve de l'organisateur de l'enregistrement sous Napoléon. On sait de quel éclat elle avait brillé pendant le premier Empire, par sa rare beauté et sa situation auprès du grand Empereur : ce fut donc avec une vive émotion que j'allai lui rendre visite.
Elle habitait le château de Mirambeau, situé dans un canton de notre arrondissement, à deux heures de Jonzac, superbe donjon encore fortifié en partie, dominant la ville et un beau paysage. La veille de la Révolution, c'était son royaume, maintenant ce n'était plus que son refuge.
Quelque recommandable que fût mon répondant, il ne pouvait pas supprimer ma qualité de magistrat républicain, et je me demandais sur quel pied elle me recevrait comme visiteur mondain.
J'arrivai vers deux heures. Introduit dans un joli salon, je fus reçu par une superbe dame à l'air d'impératrice, avec une grâce enchanteresse, ayant conservé tout ce qu'a d'ineffaçable et d'indestructible la beauté quand elle a été, comme la sienne, parfaite.
Je ne me rappelle plus ce que fut notre conversation, jnais il me suffira, pour en donner un aperçu, de dire qu'elle dura, d'affilée, de deux heures de l'après-midi à neuf heures du soir!
Car j'étais invité h dîner, et j'acceptais!
Je ne puis pas m'expliquer comment j'ai pu accomplir ce tour de force, quand je me représente l'aisance inépuisable de ce dialogue de sept heures, sans débrider, entre deux inconnus si éloignés l'un de l'autre; je me complimente, mais que trouverais-je à dire d'assez ai-
mable pour celle qui m'a tenu salon sept heures de suite sans cesser de me sourire ? Soixante ans plus tôt, quel triomphe pour nous deux !
Quand ma mère fut venue plus tard me rejoindre, nous allâmes ensemble à iNIirambeau. M'"" Duchâtel nous invita d'abord à dîner, ensuite à passer deux jours au château, où nous nous rencontrâmes avec son fils l'ancien ministre, qui s'y trouvait avec sa femme et ses enfants. Nous étions en pays de connaissance par les Lahens, leurs voisins de campagne en Médoc, et par M. Alexandre, mon ancien chef à Draguignan, leur ami. Tout ce grand monde nous combla de politesses.
Mes égards, à ce moment critique, étaient en effet pour M"° Duchâtel une sécurité, un porte-respect, et une gai'antie en cas de violences politiques dans un sens ou dans l'autre. Boffinton la visitait aussi, nous y allions ensemble, et elle s'en montrait d'autant plus touchée que la crise approchait manifestement. On en peut juger d'après ce qui arriva à Jonzac vers le mois de novembre.
Dans un l^anquet agricole qui avait lieu à la sous-préfecture, Boffinton, voulant écarter toute chance de maladresse ou d'imprudence de la part des convives, avait formellement interdit les toasts, sachant très bien, tous les membres étant bonapartistes enragés, qu'il en résulterait des vœux homicides contre la république. Gomme il ne manque jamais, dans les banquets, surtout au dessert, un sot pour dire des bêtises, un maire porta un toast où, après avoir déploré la situation actuelle de la politique, il se mit à tourner et retourner son verre de tous côtés ea demandant « qu'on trouvât pour changer cette situation, un moyen... un moyen...
— Il y en a un ! cria une voix.
— Lequel? répliqua l'orateur avec l'accent d'un noyé qui attrape une branche.
— Un coup d'.^tat! » répliqua l'autre, qui était juge su]>pléant et maire de sa commune.
Vous voyez d'ici le tableau: on se leva en tumulte;
Boffinton, exaspéré, exigea lécharpe du maire, qui la lui rendit immédiatement, et Dieu sait ce qui serait arrivé aux uns et aux autres si le couj) d'Etat n'était pas venu, ])eu de jours après , délier la langue aux bonapartistes im|)atients ! Et de fait cela ne tarda guère.
Me promenant un jour sur la route avec M. Sarrazin, avoué, suppléant au tribunal, nous causions de la situation, qui était « au plus mal », car la république paraissait aux alentours de l'agonie.
« Voyez, dis-je, on est devant un mur d'airain. On ne peut pas reculer, on ne peut pas jiasser de côté : il faut s'y casser la tète ou le franchir. Dun jour à l'autre nous allons apprendre que Paris est occupé par l'armée, que l'Assemblée est dissoute et emmenée à Vincennes, et que le coup d'État est fait. ï>
Je lui dis tout cela avec tant d assurance et de détails, que quand, huit jours après, il le vit "se réaliser de point en point, rien ne put lui ôter de la tète que j'avais été dans le secret, et quand je fus nommé, j)eu de jours après, à Rocheforl avec avancement, il n'en douta plus. C'était pourtant ce qui se disait tout haut depuis longtemps.
Le 26 novembre, vers trois heures du soir, un voyageur de commerce, descendant de la voiture de Barbezieux, racontait que le coup d'Etat était fait, l'Assemblée dissoute et emprisonnée. Un gendarme vint rapporter le propos à Boifinton, qui, sans croire la nouvelle, fit appeler le V03'ageur, lui lavant la tète et lui défendant de répandre ainsi des bruits alarmants. L'autre, sans plus répliquer, se retira tellement épouvanté, qu'il i)rit la grande route et monta dans une voiture qui partait pour la campagne.
A cinq heures, nous recevions les journaux, les dépêches et les actes du gouvernement. L'Empire était fait.
Le lendemain, tous les fonctionnaires, les magistrats les premiers, envoyaient des adresses de dévouement à Louis-Napoléon !
Rien ne se passa que des chants, tous d'accord. On
roula le long des murs quelques républicains piteux d'un village voisin, et ce fut tout.
J'étais ravi de cet événement, que la France attendait.
Je ne le fus pas moins, un mois après, d'être nommé substitut à Rochefort, n'emportant de mon séjour à Jonzac d'autre regret que celui de me séparer d'une ville où je laissais tant d'amis et de bons souvenirs.