CHAPITRE III
Rouhefort. Un port militaire. Le bagne. Infamies à oublier. Les pavs de Cocagne. La fièvre paludéenne. — Brouage. Louis XIV. Tamerlan et Gengis-Kban. — Napoléon-Vendée. Son origine. Un nouveau cbef de parquet. — L'ultimatum repoussé. — Un trio de destinées. — Le nouveau Régulus. — Denfert-Rochereau, le héros de lieiioii. Lo pi.^fct Bobv de la Chapelle et la colonie des fonctionnaires.— Le plus courtois des généraux français. — La famille Cassin. Les noces du philosophe Caro. — L'inauguration de la statue équestre de Napoléon le Grand. Les largesses du comte de Nieuverkerke. — La légende de M"" Béatrix des l'onlenelles. — Les malheurs de M. Cassin et de M?'' Baillés, évèque de Luçon.
Rochefort, simple triljunal d'arrondissement, et peu occupé, ne m'était donné qu'en attendant mieux, et le service était si peu de chose que, sauf une audience correctionnelle par semaine, je n'avais à peu près rien à faire. Dans les trois mois que j'y ai séjourné, mon temps, grâce aux mœurs très élégantes de la société, s'est passé en visites, en musique, en concerts et en soirée* dansantes. Le monde s'y compose presque entièrement de marins, de militaires, d'employés de la marine, et de leurs familles, sans compter celles des marins en service à la mer. Comme tous les ports de guerre, Rochefort est donc un lieu d'élection : un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse est d'avoir vu là, pleine de vie, cette vieille courtoisie de l'épée, que je n'avais plus rencontrée depuis la mort de mon père.
Hors ce cercle impeccable sétendait « le port », c'està-dire une jolie ville avec ses rues tirées au cordeau, ses places, son jardin public, ses casernes, ses hôpitaux, son port militaire, ses magasins, ses chantiers de construction : enfin son bagne.
Car il existait encore, ce foyer de corruption qui à
Brest, Toulon et Rocliefort empoisonnait les alentours et les avenues du port. Sur ce qui se passait là, sur ce qui en refluait dans les ruisseaux ou en bavait sur les voisins, j'ai vu et entendu tout ce qui pouvait découler d'une promiscuité pareille. Mais à quoi bon s'en souvenir? Le bagne n'existe plus, et depuis cinquante ans les boues de la Charente ont emporté tout cela.
Comme à Jonzac, mais avec des développements pantagruéliques, j'ai retrouvé à Rochefort ce pays de cocagne qui d'ailleurs commence à la Rochelle, embrassant des deux pointes de son compas la Gascogne, le Béarn et le Languedoc. Je n'oublierai jamais la cuisine du Grand Bâcha : on peut dire que chaque repas était une fête; plaisir non moins antiseptique que réjouissant, car il réconfortait le tempérament contre la lièvre de Rochefort, qu'on garde indéfiniment quand une fois on en est accroché.
C'est, il est vrai, la seule épidémie de la ville, mais elle y règne toujours et on ne s'en guérit jamais. J'ai eu la chance de ne pas l'attraper, mais tout en en faisant honneur pour une bonne part à la cuisine du Grand Bâcha. je crois le devoir surtout à une immunité personnelle qui m'a, sauf de la typhoïde, toujours préservé des lièvres et de toutes les contagions. D'ailleurs n'ayant passé qu'un hiver dans cette station au moins suspecte, et en étant parti au mois de mai, où la fièvre refleurit entre toutes les fentes du ])avé, j'ai à tout hasard remercié mon bon ange de m'avoir ménage un changement de résidence si opportun.
Deux jours avant mon départ, je voyais arriver un artilleur qui me servait de domestique, un géant lorrain, jusque-là rouge comme une cerise : il avait pris la veille son premier accès de fièvre; blanc comme un linge, les bras pendants, la tête abattue, ne tenant pas sur ses jambes, et gémissant au lieu de parler, il faisait vraiment pitié à voir. Et cette aimable aventure peut vous arriver, de deux jours l'un, pendant deux, trois, six, douze, et
jusqu'à dix-huit mois, sans préjudice des rechutes, complications et nialadies chroniques.
Il y a cependant un moyen de prései'vation presque sûr : c'est de se tenir toujours soûl : gris ne suffit pas. On a remax^qué que les ivres-morts d'eau-de-vie qu'on ramasse ayant passé la nuit dans les fossés de la ville n'attrapent jamais les fièvres. iNIais outre que ce procédé n'est pas praticable pour tout le monde, le remède est pire que le mal, puisqu'il faudrait y recourir toutes les nuits. II n'y a que deux movens de se défendre contre les pays à fièvres : un bon, c'est de s'en aller ; un meilleur, c'est de n'y pas aller.
Ce que je dis là, je vous le donne en confidence, car si vous aviez le malheur de le répéter devant un Rocheforlin, vous vous feriez ridiculiser, mépriser et haïr, ce qui se conçoit très bien de la part de gens qui habitent là et qui ne se soucient pas de se voir abandonner à leur malheureux sort dans une ville charmante où ils vous font pourtant passer toutes sortes de bons moments. Il faut donc ignorer la fièvre, la nier au besoin, prendre discrètement votre quinine faute de mieux, et jouir des bonnes choses qui s'offrent à vous.
Cela est d'autant plus sage que vous avez tout sous la main et qu'il ne faut rien chercher hors de la ville : au premier pas que vous feriez dans la campagne, vous trouveriez un pa3'^s à perte de vue dans toutes les directions, composé de marais desséchés : on n'y voit en fait de végétation que d'interminables rangées d'arbres le long des routes avec une pauvre maison de loin en loin.
Et si vous voulez voir ce qu'y deviennent les projets de villes, allez à Brouage, cette ville forte imaginée par Louis XIV au bord de la Charente pour défendre l'entrée de Rochefort. Là, tracées au cordeau à l'intérieur d'une enceinte fortifiée, une vingtaine de rues se sont écroulées depuis deux siècles sur les cadavres de leurs anciens habitants. Et en travers de ces cimetières, une rue de masures, où de temps à autre vous apparaîtront, vêtus
I ■ guenilles, tremblant la fièvre ou hébétés d'eau-de-vie, deux ou trois cents spectres humains, derniers survivants d'une population de quinze cents âmes qu'on y avait déportée à l'origine ! Voilà ce que peuvent espérer de vie ceux que leur sort fait naître dans ces pays mortels.
En visitant Brouage, devant tous ces morts entassés là pour la gloire de Louis XIV, je pensais à ces pyramides de crânes dont Tamerlan et Gengis-Khan ont jonché tant de vallées et de montagnes pour immortaliser les traces de leurs pas. Us n'ont passé qu'un jour: pendant plus de deux siècles de fièvres, Brouage a peut-être fait périr autant d'hommes.
C'est à partir de Napoléon-Vendée qu'a commencé vraiment ma carrière judiciaire. Jusque-là, au milieu de l'agitation démocratique, la politique primait tout, surtout dans les tribunaux, oîi la répression était devenue un jeu de hasard entre les mains de jurés démoralisés dans tous les sens ou terrorisés par les socialistes du pays. En arrivant à Napoléon, je passai subitement de la tempête au calme plat, dans une ville où il n'y avait à peu près pour habitants que des fonctionnaires hostiles à la république et dévoués d'avance à 1 Empire. Etant le plus nouveau substitut, je n'avais jamais occasion de diriger le j^arquet. Les relations personnelles, pendant les deux ans que j'y ai passés, ont surtout occupé ma vie, et à part quelques menus événements judiciaires, mes souvenirs ont trait presque tous à mes rapports avec les fonctionnaires que j'ai connus.
On sait que la Roche-sur- Yon, chef-lieu actuel de la Vendée, était, avant le premier Empire, un gros bourg situé sur une élévation rocheuse dominant la rivière de l'Yon, d'oij son nom et son surnom. En 1804, Napoléon, voulant organiser dans la Vendée un centre stratégique sur ce pays où la chouannerie avait trouvé un formidable champ d'insurrection, prit pour centre la Roche-sur- Yon, lui laissant son nom, et fit bâtir, sur le plateau contigu à ce bourg, une ville ouverte tirée au cordeau, et
qu'il appela Napoléon-Vendée . De ce centre fut tracé le réseau stratégique qui couvre tout le pays.
En 1815, la Restauration, voulant effacer la trace de cette origine, remplaça Napoléon par Bourbon, et la ville s'appela />o/<rZ'o«- Je/ic/t'e jusqu'au second Empire, où on lui rendit son premier nom. Enfin, lors de la révolution de 1870, elle prit le nom de la lloche-sur-Yon, englobant sous ce nom l'ancien bourg et la ville moderne.
Ces changements de noms de baptême n'ont pas réussi à faire grandir le nouveau-né : tel on l'avait mis au monde, tel il est resté. Le pays est loin de tout, pauvre, humide, couvert de bois, peu habité, formé dargile ; les habitants, avec un caractère très doux, manquent d'énergie et d'initiative, et de la race héroïque qui combattit pour son Dieu et pour son roi, il ne reste que quelques crucifix à moitié renversés sur les tertres où reposent les os des géants de la grande guerre. Pour donner une idée du peu de mouvement que les routes stratégiques ont amené dans la Vendée, je puis citer une route, assez proche de la Roche-sur-Yon, où on peut dire que personne ne passe, car les cailloux n'ont pas une trace de chevaux ou de voiture. J'arrivai à Napoléon la veille de l'enterrement du chef du parquet, ce qui donna lieu bientôt, au tribunal et dans la ville, aune vive émotion, carie nouveau titulaire était un avocat du barreau, ayant professé depuis la république les opinions les plus avancées, et qui venait à peine de tourner casaque pour le coup d'Etat. Non seulement il réussit, malgré les clameurs, à se maintenir à son poste, mais il devint un appui pour M. Dama}', procureur général de Poitiers, jusque-là réduit à néant par M. de Sèze, premier président. Il fit plus, et après trois ans de cette intrigue il vint à bout du premier président, qui, de toutpuissant qu'il était, tomba dans le même anéantissement où avait été naguère le procureur général. Alors, son œuvre achevée, l'halMle intrigant se fit nommer conseiller à Bordeaux, où il ne jouit pas longtemps de son triomphe, y étant mort peu de temps après.
On peut juger que, dans ces conditions, il ne pouvait y avoir grande intimité entre nous. Comme il était mal vu de tout le Iribanal, il aurait rêvé de me persuader que je devais, étant son substitut, prendre parti en sa faveur parce que « qui n'était pas pour lui était contre lui ». J'eus le regret d'être obligé de lui faire remarquer que n'ayant quà me louer de mes collègues, je ne pouvais me mettre contre eux, et il n'insista pas autrement. Si la menace s'était passée en un autre temps, je crois qu'elle aurait bien pu être suivie d'un mauvais coup : mais le premier président était encore dans sa puissance, il faisait toutes les présentations au détriment de celles du procureur général, et encore deux ans après j'étais nommé procureur impérial à Fontenay-le-Comte dans un mouvement de seize magistrats tous présentés par le premier président, si bien que cette fournée fut baptisée « le mouvement des Sèze », du nom de son promoteur.
Quoi qu'il en soit, je n'ai pas eu à me plaindre de Renaud, et j'étais dans les meilleurs termes avec Aubin, le premier substitut. Fils d'un président du tribunal de Bressuire, il a^'ait eu une jeunesse agitée, et commencé par s'engager dans l'artillerie, où il était devenu maréchal des logis, puis avait quitté le service militaire pour entrer dans la magistrature. 11 gardait de son premier métier une rudesse et une simplicité qui le rendaient intéressant, mais je n'aurais jamais cru qu'il dût me faire assister à une scène morale et sentimentale.
Un jour, étant au parquet, nous voyons entrer un gendarme menant un prévenu de vol. Le gendarme et le prévenu étaient d'anciens artilleurs ayant servi à la même batterie, et le magistrat, Aubin, les avait commandés comme maréchal des logis! Sans doute il n'y a rien de tragique à voir trois anciens camarades de caserne se retrouver après leur libération, mais cette fois la rencontre était vraiment pathétique, parce que jamais je n'ai mieux senti combien l'art est misérable devant la nature. On aurait pu délier le plus habile des littérateurs de ren-
dre ce qui se passa dans ces trois âmes subitement remises face à face par leurs destinées : il aurait pu imaginer des phrases, non pas en entendre, car ils ne parlaient pas. Si je n'ai jamais oublié cette scène, c'est qu'elle était profondément humaine, que personne ne me la racontait, et qu'il n'y avait ni littérature, ni éloquence, ni poésie, ni musique, pour la dénaturer avec de l'art.
La résidence de Napoléon n'avait rien de gastronomique, et il fallait dire adieu à la bonne chère de la Saintonge pour en revenir à la sauce jaune et au poulet maigre, ces menus légendaires qui sévissent dans toutes les pensions de fonctionnaires. La mienne, hélas! ne différait en rien de ce type, mais elle m'offrait en compensation, outre des commensaux aimables, deux hommes, Fun célèbre par un trait d'héroïsme, et l'autre qui devait devenir immortel.
Le premier était M. Tabouret, juge au tribunal. A la révolution de février, se trouvant substitut à L3'on, il avait, dans une émeute, été pris comme otage par les Voraces ; ils l'emmenaient, la corde au cou, pour le jeter au Rhône, lorsque quelqu'un, évidemment pour lui sauver la vie, proposa de l'envoyer comme parlementaire aux autorités, mais sur sa parole d honneur que, si ses propositions n'étaient pas consenties, il viendrait se remettre aux mains des insurgés. On refusa : comme Régulus, il leur tint son serment, et si une charge de cavalerie n'était pas venue l'arracher à ses bourreaux, il était, cette fois, jeté dans le Rhône.
A cet émule de Régulus, la république dédaigna d'offrir une décoration qu'on parlait déjà d'abolir comme injurieuse à la démocratie, et on le nomma avocat général à la cour de Lyon, croyant ainsi l'introniser sur le théâtre de son héroïsme. C'était lui jeter un pavé en pleine poitrine : trois mois après, il était nommé simple juge à Napoléon, sans même une promesse d'avancement : au premier jour qu'il avait essayé de faire son service, on dut reconnaître que de près ni de loin, il était incapable
d'y suffire, et du triomphe qu'on venait de lui décerner, on ne lui laissa qu'un morceau de pain, car il était pauvre, et un exil, car il était de Bourg. Après quelque temps de cette déchéance, il essaya de se faire accorder du moins un rapprochement de son pays : à sa démarche le garde des sceaux, espérant s'en tirer par l'intimidation, croisa les bras, renversa la tète, et lui dit ces propres paroles :
« Vous êtes magistrat, et vous ignorez que le garde des sceaux ne peut pas nommer un magistrat lorsqu'il n'y a pas de vacances!
— Monsieur le garde des sceaux, répondit Tabouret en croisant les bras et en redressant la tète, n'avez-vous pas trouvé une vacance lorsque vous m'avez nommé juge à Napoléon? » Et sur ce mot, l'audience prit fin.
Il se l'est tenu pour dit, et un ou deux ans après, maladie ou chagrin, il est mort, triste exemple de ce que le sort réserve parfois aux malheureux qui ont le cœur trop au-dessus des médiocrités de la vie.
Mon autre commensal n'était qu'un simple capitaine d'artillerie; intelligent et modeste, excellent camarade, républicain dans l'âme, comme était toute l'artillerie en ce temps-là. 11 parlait rarement politique, mais avec un fond romanesque, si j'en juge pour l'avoir entendu me dire une fois que le seul acte généreux du nouvel empereur était d'avoir fait un mariage d'amour en épousant M"* de Montijo. Nullement mondain, il passait tout son temps, hors de son service qui était insignifiant, à faire du calcul infinitésimal, où il se passionnait. Pourquoi, je n'étais pas en état de le comprendre, mais j'ai pu le deviner plus tard, hélas! lorsqu'on le vit, seul après nos derniers vaincus, rester debout, son épée à la main, sur les murailles de Belfort : par la science et le travail, il s'était préparé pour les hasards de l'avenir, et s'il n'a pu sauver la France de ses inévitables défaites, il lui en a donné du moins la plus glorieuse consolation. Il s'appelait Denfert- Rochereau, et je tiens pour un des honneurs de ma vie
d'avoir tant de fois rompu le pain et le sel avec lui et serré sa main.
M. Boby de la Chapelle était préfet de la Vendée. Nos relations devinrent en peu de temps une liaison qui devait se changer plus tard en vive amitié, quand nous nous retrouvâmes à Rodez, en disgrâce tous deux. Sa maison, très suivie, était le centre des principaux fonciionnaires, avec une nuance d'affection et d'intimité qui se rencontre rarement dans les préfectures. Le général Siméon, le commandant de Yillelégier, M. Petot, ingénieur en chef, en étaient, avec leurs femmes, les visiteurs assidus, tous gens du meilleur monde. Le général Siméon fut remplacé par le général de Gallois, qui, outre son mérite et son esprit, était l'homme le plus poli que j'aie rencontré dans ma vie : c'est le seul que j'aie vu, quand il arrivait dans un salon, entrer dans le cercle, s'y placer devant chacune des dames, s'arrêter, assembler ses pieds, baisser le chapeau en arrière et saluer en s'inclinant. J'ai tant admiré cette courtoisie, que depuis ce temps-là je l'ai toujours imité. M. Régnier, receveur général, et sa femme, toujours chez eux, tenaient un salon charmant. Mais le grand centre était à la préfecture, où M""^ de la Chapelle dominait avec son esprit, sa beauté, son talent, le tout rendu infiniment précieux par une vivacité extraordinaire quand elle se prenait d'amitié. Elle avait une magnifique voix de contralto, qu'elle conduisait en artiste consommée. Avec cela une gaîté folle , une grande bonté de cœur, et des caprices toujours en l'air, faisant d'elle une femme à peu près introuvable dans ce monde officiel de la province, et particulièrement chez les femmes de préfets qui, par esprit professionnel, se tiennent presque toujours dans une banalité désolante.
La grande affection de M'"'' de la Chapelle était pour la famille Cassin, dont le père avait été nommé recteur à Napoléon, à la suite de la mesure qui établissait une faculté dans tous les chefs-lieux de déparlement. Il avait deux fils, dont l'un mourut de la fièvre typhoïde, l'autre
devint par la suite professeur ù la faculté de droit de Paris, et trois filles, dont l'aînée, merveille d'intelligence et de beauté, devait bientôt mourir de la même maladie que son frère; la dernière s'est faite religieuse; la cadette a épousé Caro, l'éminent philosophe, orateur, littérateur, dont la brillante carrière se couronna par l'Académie française. M'"'^ Caro est une des femmes les plus éminentes de notre temps; elle le serait déjà par son intelligence et son caractère, elle l'est encore devenue par ses livres. II suffit de citer le Péclté de Madeleine, qui restera.
J'étais déjà assez lié avec la famille Cassin pour qu'on m'ait invité au dîner de noces de Caro. Je n'ai jamais vu de marié plus radieux. D'al)ord il était jeune et beau, mais outre l'expression qui a toujours élevé très haut l'effet de sa phjsionomie, il avait dans les yeux et sur le visage un air si triomphal, qu'il semblait lire dans l'avenir la félicité sans pareille qui s'ouvrait devant lui. Car si un homme a été heureux en ce monde, c'est bien lui, puisque au bonheur de s'unir à une femme incomparable il a ou, sans jamais faire un pas hors du bon chemin, tous les mérites, tous les succès, tous les honneurs que le plus ambitieux des hommes n'aurait jamais osé rêver.
C'est pendant mon séjour qu'on inaugura sur la grande place la statue équestre de Napoléon, moulée en bronze par Nieuverkerke et supportée par un piédestal en granit rose de Corse, avec des bas-reliefs de bronze. Napoléonest représenté arrêtant du bras gauche son cheval, le bras droit abaissé, et pointant du doigt le centre de la place où s'élèvera la ville. Quand, au bruit du canon, des tambours, des clairons, des musiques militaires jouant l'air national de l'Empire, on vit tomber, aux acclamations detout un peuple, le voile qui découvrit la ligure de Napoléon, on aurait cru le voir, en 1804, au plus grand éclat de sa gloire, dominant le monde et s'élevant vers le ciel. Je n'ai jamais compris que rem[)ereur Napoléon III ne soit pas venu assister à celte inauguration : sans compter l'enthousiasme que ce rapprochement aurait excité dans
toute la France et chez tous les peuples, n'eùt-ce été que pour la poésie suprême de l'histoire, sa place était là.
Comme art, la statue est un chef-d'œuvre incontestablement digne du sujet, et s'il était possible que le nom de Napoléon s'effaçât de la mémoire du monde, la gloire du statuaire, tant que la statue restera debout, ne périra jamais, et les critiques futurs, s'il en reste, ne manqueront pas de relever la grandeur d'âme de l'artiste qui avait pu concevoir et réaliser celte œuvre sublime! Eh bien, que diraient-ils, grands dieux! si, au fond d'une de ces pierres commémoratives qu'on enfouit dans le soubassement des monuments historiques, ils découvraient, aux dernières lignes de la plaque gravée, un post-scriptum ainsi libellé :
M. le comte de Xieuverkerke, statuaire, directeur général des Musées de l'Empire français, auteur de cette statue dt- Xapoléoa le Grand, envoyé par l'empereur Napoléon III à Xapoléon-Vendée, après avoir passé avec sa suite quatre jours et quatre nuits à la préfecture au milieu de dîners, de bals et de fêtes de toutes sortes, a laissé aux nombreux domestiques, cuisiniers, cochers, piqueurs et palefreniers, qui l'avaient servi pendant sou séjour, dix francs.
Sur le moment, on a beaucoup ri : rirez-vous aussi? Je compte bien que non, vous avez certainement compris déjà que si je termine par une conclusion si criarde le récit épique qui précède, c'est que je vous devais l'observation d'un des plus curieux phénomènes psychologiques que j'aie observés parmi les aberrations de l'esprit humain. Voilà un grand personnage; la puissance, les honneurs, la dignité, il en est comblé; l'esprit, la délicatesse, le talent, il en est pétri; enfin, pour tout dire, il est grand seigneur jusqu'au bout des ongles, et après avoir fait dépenser plusieurs milliers de francs à l'héberger dans une pauvre petite préfecture de troisième classe, il donne dix francs aux domestiques !
(>omme cancan de province, c'est simplement drôle : mais comme rareté philosophique, c'est un thème inépui-
sable aux plus profondes rédexions, et sans m'y enfoncer davantage, je me l^ornerai à vous dire : oui, comme grand personnage, et même comme simple particulier, il aurait dû donner au moins vingt francs, que diable ! Alais il était artiste, et tout s'explique : est-ce qu'une des qualités les plus sublimes de l'artiste, une des marques les plus éclatantes du génie qui l'exhausse au-dessus des médiocrités de 1 espèce humaine, n'est pas d'ignorer la valeur de l'argent?
Il y a, dans le voisinage de la Roche-sur-Yon, les ruines d'une abbaye dont la chapelle garde encore, avec <iuelques fragments de colonnes, les restes d'un tombeau à M"" Béatrix des F'ontenelles. morte en odeur de sainteté. Ce lieu, depuis le moyen âge, sert de pèlerinage aux mères qui ont un enfant en danger de mort : elles le couchent sur le tombeau, prient la sainte, et il n'est pas rare que l'enfant guérisse.
Rien de plus original que cette béatification, car c'est pour s'être nourrie de petits enfants tout crus et s'en être vivement repentie, qu'elle est montée tout droit au paradis pour y devenir d'emblée la patronne des enfants malades.
C'était une grande dame; elle habitait aux Fontenelles un château seigneurial où, par une horrible gourmandise, elle se faisait servir chaque jour un petit enfant rôti que son intendant devait lui présenter à son dîner.
Mais au bout de quelques années les enfants mis ainsi en coupe réglée pour assouvir sa voracité, devinrent de plus en plus rares, si bien qu'un jour l'intendant fut obligé d'avouer à la dame qu'il n'en restait plus dans tout le pays.
Cet intendant avait un petit enfant magnifique qui devait faire un morceau de roi.
« Eh bien, lui répondit cette anthropophage insatiable, l)rends ton fils et fais-le moi cuire. »
Le malheureux père s'inclina, et étant allé trouver sa femme, lui fit connaître l'affreuse commande qu'il venait de recevoir. Mais après qu'elle eut beaucoup pleuré de désespoir, son cœur de mère 1 inspira. Elle jirit un petit chien blanc bien gras, et lui ayant coupé la queue, la tète
et les pattes, le bourra de poi\re,de musc, dail et d'oionon pour ôter le goût, et le fit servir à la darne. Mais celle-ci, avec son flair de tigresse, ne s'y trompa point, et fit une scène furieuse à l'intendant en l'appelant bête féroce, pour avoir égorgé un pauvre chien. Car elle adorait les chiens, comme tous les gens à cœur sec.
« Ah ! Madame, dit-il en se jetant à ses pieds, qu'estce que tuer un chien en comparaison de tuer un enfant! »
Ce fut un coup du ciel : la dame, frappée de remords, s'arrachant les cheveux, tomba la face contre terre en demandant pardon au malheureux père. Elle ordonna de semer des épines sur le chemin jusqu'au manoir de Talmont, situé à dix lieues de là, et s'étant revêtue d'un cilice, elle marcha, déchirant à chacun de ses pas ses pieds nus et sanglants, et arrivée devant le seuil du manoir de Talmont, elle expira de douleur et de repentir, et monta au paradis.
Croirait-on que cette légende, immortalisée depuis des siècles dans toute la Vendée, n'avait jamais eu un historien, pas même un de ces humbles musiciens qui, dans les pays primitifs, vont de ferme en ferme chanter les vieilles légendes du pays? Aussi je ne résistai pas au devoir de donner un corps immortel à cette légende flottante, qui un jour ou l'autre serait tombée dans 1 oubli au grand détriment du folklore vendéen, et j'écrivis la complainte qui suit :