CHAPITRE IV
Fontenay-le-Comle. — Une sociélé hospitalière. — Un sous-préfel exquis. — Garçon manqué et curé vieux chouan. Soixante-six demoiselles à marier. — Ce qui arriva, dans une autre ville, ù cent vingt-six autres. — Un village peuplé et bàli par l'amour. — Le château de l'inceste. — Artistes et savants. Octave de Rochebrune. — Une imprimerie de la renaissance. — Louis Clouzot, libraire à Niort. — La tète de Marie de Médicis. — Le premier Charles X de France. — Le président Robert. Les collègues du siège. L'étiquette dans certaines cours d'appel. — Le passé de la justice. Considérations sur l'honneur judiciaire.
Fontenay-le-Conite est une ville charmante sous tousles rapports. Le climat y est très doux grâce au voisinage de l'Océan. Elle est située au pied des hauteurs du Bocage; la forêt de Vouvant y touche, avec la rivière de la Vendée qui baigne ses bords accidentés de rochers pittoresques, et qui va traverser la ville en y arrosant des jardins maraîchers chargés d'arbres à fruits et de légumes d'une opulente végétation; à l'autre bord de la ville, elle arrose d'immenses prairies c{ui la conduisent, à travers les premières plaines du Marais, jusqu'au port de- Luçon, où elle se jette dans la mer.
Fontenay n'a point d'industrie, et partant point de population ouvrière, de sorte qu'avec cjuelques artisans et marchands pour le service et l'approvisionnement de la ville, on pourrait s'y croire, au milieu de ses rues et de ses maisons d'un autre âge, dans une petite cité du bon vieux temps. Elle est habitée, à peu d'exceptions près, ]iar une bourgeoisie et par une noblesse vendéennes qui n ont jamais quitté le pays et en ont gardé lesmœurs d'avant la révolution de 89. Ce sont de braves gens,, fidèles à leur religion; les bourgeois étaient libéraux, les nobles légitimistes, mais sans aigreur et encore moins
d'exaltation. La noblesse y était riche, à telles enseignes qu'il y avait une certaine rue où les plus pauvres avaient dix mille francs de rente, et les plus riches des fortunes considérables.
A la dilfércnce de la plupart des villes de province, qui après la révolution de 1848 avaient boudé la république, et continuaient à bouder l'Empire, on y trouvait, du moins lorsque j'y ai séjourné, un accueil sans réserve, ])articulièrement dans la noblesse, qui était d'ailleurs la seule société où l'on reçût. Non seulement on y était accueilli le soir, mais dans la belle saison on était invité dans les châteaux où on faisait aux environs des parties de campagne dans une véritable intimité. J'y ai habité quatre ans, et ces hôtes étaient tout de suite devenus pour nous de véritables amis. Je ne sais si les mœurs sont aujourd'hui restées ce qu'elles étaient alors : il s'est passé ot il se passe encore aujourd'hui tant de choses dans notre malheureux pays ! Quoi qu'il en soit, il me reste un bien doux souvenir de cette ville où j'ai vécu la vieille vie de France, où l'on était si bon, si gai, si heureux, et fier de vivre, tandis qu'à présent la bonté n'est plus qu'une fadeur, la gaîlé qu'une niaiserie, le bonheur qu'un rêve, et vivre souvent une honte.
Deux familles personnifiaient avec un relief extraordinaire cette race noble de l'ancienne Vendée, qui ét«it «ncore, avant 80, celle de toute la noblesse française. J'en avais vu, comme je l'ai dit au commencement de ces mémoires, les derniers vestiges à la Guadeloupe : mais je n'étais alors qu'un enfant, tandis qu'à Fontenay^'ai vécu avec ses quelques survivants.
De ces deux familles, l'une avait quatre garçons et une fille, l'autre quatre filles. Dans la première, le père gouvernait la maison, la campagne et les relations héréditaires; ses fils l'appelaient l'écurneur de successions. Le fils aîné faisait de la politique fossile avec les paysans : il attendait une occasion, qui arriva en i870, où il fut élu député à lAssemblée nationale. Le second fils s'occupait
de chevaux, il les vendait dans le pays, et son père et lui ne dédaignaient pas de faire des all'aires entre eux, et se vantaient, en riant, de se maquignonner l'un l'autre. Le troisième était chasseur l'iiiver et danseur l'.été, auquel temps il partait à cheval avec une valise garnie d'un habit noir et d'une paire d'escarpins, passait la belle saison à «lanser et à séjourner de château en château jusqu à la Toussaint. Le quatrième était romanesque et rêvait un mariage. Il y parvint après avoir, pendant deux ans, suivi à l'église une riche héritière. La jeune fille était une demoiselle à marier assez agréable pour être suggérée. Son père la suggéra, et elle fut épousée, comme nous le raconterons tout à 1 heure.
On passait deux jours par semaine à la maison de campagne. On s'empilait, avec un déménagement à chaque fois, dans une berline à impériale, une caisse derrière, et sous la voiture plusieurs paniers suspendus pour être bourrés de légumes, d'œuls, de volailles, de chats, d'enfants, dont une partie tombait souvent sur la route, et que les paysans ramassaient et rapportaient à la maison de campagne ou à la maison de ville, selon l'endroit de l'accident. A la ville, la maison avait un petit jardin en terrasse sur la Vendée : on avait trouvé le moyen de faire entrer le cheval dans le jardin , et on lui faisait franchir des obstacles à travers les parterres. D'ailleurs on ne pouvait aborder la maison, même par la rue, sans risquer de donner du nez contre un cheval; c'est ainsi que M"'® JMouton, lors de ses premières visites, fut obligée de tenir la bride d'un cheval pendant qu'une domestique, qui la tenait du haut du perron, allait annoncer sa visite à la maîtresse de la maison.
Eh bien, malgré ce sens dessus dessous perpétuel, la maison tenait bon, et tandis que de temps à autre une succession venait boucher un trou, la famille prospérait. Pour commencer, on maria la lille avec un sous-préfet qui venait d'arriver. 11 n'avait aucune idée de mariage. On le reçut très bien, il se laissa aller avec plaisir à ce
bon accueil, mais quoiqu'il fût à cent lieues de s'en douter, il apprit un jour, dans une visite que lui lit le père, que la jeune fille séchait d'amour pour lui, et qu'elle était à toute extrémité. Ce séducteur, impromptu, ainsi pris de court et ne trouvant rien de mieux à répondre, demanda la jeune fille en mariage, et le père la lui accorda.
Ce sous-préfet était un très honnête et très aimable homme, mais si distrait, si myope, si ahuri, qu'il se qualifiait lui-même : l'homme aux mésaventures, tant il lui en arrivait. Il revenait d'Alger, où le maréchal Bugeaud, ami de sa famille, l'avait fait nommer percepteur. C'était, avec un pareil début, une carrière assurée. Mais il avait négligé de s'apercevoir que les indigènes ne payaient leurs impôts, quand on n'y faisait pas attention, qu'en fausse monnaie. 11 n'y fit pas attention, et au bout d'un mois il eut à payer dans ses versements, de ses deniers, tant de fausse monnaie arabe, que ses appointements n'y suffiraient pas : il donna au plus vite sa démission, on le nomma sous-préfet à Fontenay où, à peine arrivé, il commença par se marier dans les conditions que je viens de dire.
Il n'avait pas attendu cet heureux événement pour commencer la série de ses mésaventures : la première suffit seule à en donner le type, car c'étaient toujours des maladresses ou des oublis de Jocrisse, d'où un comique irrésistible dont il riait tout le premier. Cette fois, il faisait ses visites d'arrivée. Tout le monde, dans ce caslà, prend une liste, et à chaque maison regarde le nom et voit la maison ; il regardait bien le nom avant d'entrer, mais il remettait la liste dans sa poche, oubliait le nom, ne regardait pas la maison, ne regardait pas davantage les gens qui le recevaient, et encore moins la rue, si bien qu'il se présenta deux fois à la même famille, apprenant de nouveau à ses hôtes « qu'il était le nouveau sous-préfet, que la ville était charmante, etc., enfin leur débitant celte série de banalités gracieuses qu'un fonctionnaire est
obligé d'offrir à des gens qui ne le connaissent pas, mais qui, pour une fois qu'ils l'auront vu, le jugeront sans appel : on peut penser quelle réputation on lui fit et ce «lu'elle devint à mesure que d'autres maladresses vinrent confirmer un pareil début. II était temps qu'il partît, car on arriva à lui faire des farces de province, comme, par exemple, de lui inviter un jour à déjeuner tous les juges de paix de l'arrondissement.
Au reste, il ne put pas tenir sa position, et au bout de deux ans on l'envoya en qualité de conseiller de préfecture à Limoges qui était son pays, et où, dans un service moins en contact avec les administrés, il ])ouvait exercer ses fonctions sans prêter à des plaisanteries par ce qu'il avait parfois de trop amusant.
Il vint à sa place un homme charmant, avec sa femme, sa fille et son vieux père. Il était de noljlesse. Le château avait été ruiné à force de chevaux et de chiens, et il avait fallu se réfugier dans une sous-préfecture. J'ai passé chez eux, pendant près de trois ans, la plus grande partie de mes soirées. C était du monde exquis, affectueux, gai avec ■cela. Ils accueillirent ma mère comme une amie; quand je me mariai, ma femme se trouva chez eux dans une famille, et lorsque je fus à Niort, ils nous invitèrent à aller passer trois jours avec eux. Je les ai beaucoup aimés.
Leur fille était charmante de tout point, mais elle n'avait rien en dot, et je n'étais pas assez riche pour me marier dans ces conditions. Aussi, au commencement de nos relations, j'y avais mis un peu de réserve, ne voulant pas les laisser s'engager dans une espérance que je ne pouvais pas réaliser. Mais ils ont mis tant de délicatesse à me montrer qu'ils comprenaient ma situation, que je n'avais pas à me préoccuper de ce qu'ils auraient pu, dans d'autres conditions, rêver avec moi pour leur fille; ils me firent sentir tout cela si délicatement, sans m'en dire un mot et en me le faisant voir à cœur ouvert, que je m'abandonnai sans réserve à leur amitié. C'est là que j'ai
vu une fois de plus ce qu'étaient les vieilles mœurs en comparaison de celles d'aujourd'hui.
Je les ai revus longtemps après, puis tous sont morts, sauf leur fille, qui est entrée en religion, et qui, je l'espère, est encore de ce monde, car elle était beaucoup plus ♦jeune que moi.
L'autre famille, celle-là authentiquement noble, avait quatre filles. La première, assez belle, avait la bonté toute simple ; la seconde, l'aristocratie un peu hautaine ; la troisième était écuyère passionnée. La quatrième, très jolie, avec le type aquilin des ^'endéens de la race héro'ique, était le garçon manqué de la famille. Elle partageait son temps entre l'équitation et lâchasse. A cheval, elle courait tout le pays à la chasse, elle giboyait à l'arrêt, au chien courant, à l'affût, au furet, en tout temps, le parc étant clos et d'une étendue plus que suffisante. Dans ces expéditions, qui arrivaient tous les jours, elle était habillée en homn)e. Pour piqueur, garde-chasse, et porte-respect, on la faisait accompagner du curé de la commune, chasseur enragé, ancien chouan, qui s'était battu comme un chien ]iour la duchesse de Berri lorsque en 1832, elle avait soulevé la Vendée. C'était, avec la figure et les façons d'un serrurier gigantesque à moite rôti au feu de sa forge, à la fois un saint et un frère fouetteur pour ses ouailles, qu'il menait tambour battant au paradis, corrigeant les enfants, bousculant les parents, morigénant filles et garçons, et se faisant adorer pour sa mansuétude et sa charité, quand la misère, la maladie ou la mort venait frapper à la porte de la maison.
Il a survécu, hélas! à celle famille : à part une qui a atteint une vie moyenne, comme il les avait baptisées il a administré les filles, que le père et la mère ont suivies de bien près. La première à mourir, ce fut la plus jeune, sa camarade de chasse : la pauvre enfant, si brillante de vie et de santé, fut empoisonnée par une phtisie galopante : elle n'avait pas dix-huit ans !
En arrivant à Fontenay, j'avais certainement dans l'es-
prit beaucoup de celte anxiété bien naturelle pour riioinme <iui, après avoir servi en sous-ordre, va devenir chef de service dans une fonction telle que la magistrature, car la gravité des affaires est aussi illimitée dans le plus modeste des sièges que dans le plus important, puisque les procès et les faits punissables sont les mêmes partout.* Cependant, après ce qui m'était arrivé à Draguignan, je pouvais espérer que parmi ces bons Vendéens et dans des temps moins troublés, je me tirerais sans trop de difficulté du gouvernement de mon petit parquet.
Mais une circonstance locale, bien faite pour m'inspirer une véritable terreur, menaçait de me rendre bien autrement délicate ma vie civile : il y avait dans Fontenay soixante-six demoiselles à marier, et de plus mon mariage était annoncé avec une d'entre elles. Je ne la connaissais pas même de nom, je n'avais jamais été à Fonlenay, mais mon collègue de Napoléon, le substitut, passant en diligence devant la maison de la jeune lille, avait monté la route à pied et causé avec le père : donc le substitut de Napoléon, revenant de Poitiers où il était allé se faire installer, épousait la fille. Il est vrai que ce n'était pas moi, que l'autre substitut de Napoléon était marié et père de plusieurs enfants, d'où suivait que l'auteur de l'histoire ne connaissait pas plus le fiancé que la iiancée. Mais on sait que la substance d'un cancan est <rètre imaginaire et de n'avoir pas d auteur connu.
En attendant j eus à passer un vilain quart d'heure, le soir où pour la première fois, devant toute la société de l'ontenay rassemblée dans un bal et grillant de curiosité, je fis mon apparition. La jeune fille, de son côté, ne devait pas être plus à l'aise que moi. Mais tout se passa comme si de rien n'était, et comme en effet il n'y avait eu rien autre qu'un cancan, le mariage en resta là.
Mais cette jeune fille supprimée, il en restait soixantecinq, et hors l'embarras du choix, je ne jjouvais me dissimuler que mon destin était désormais d'être visé par toutes les mères, sans compter les folles passions que je
ne manquerais pas d'allumer dans plus d'un cœur. Or nous étions, dans toute la ville, quatre jeunes gens sortables, mon substitut, l'inspecteur de l'enregistrement, et le garde général des forêts qui ne prétendaient à aucune main de vierge. Restait moi.
Et.puis un précédent terrible était pour redoubler mes craintes. Dans une ])etile ville du Poitou, il y avait cent vingt jeunes filles à marier, et pas l'ombre d'un prétendant, tous les jeunes gens quillanl la ville pour se faire une carrière et un ménage dans des résidences moins dénuées de ressources. Pendant de longues années les pauvres tourterelles délaissées s'étaient résignées à leur triste sort. Mais quand avaient paru les romans de George Sand, ce qui se passait ailleurs pour les femmes mariées se produisit chez les vierges de celte pauvre petite ville : une, plus impatiente, donna l'exemple en... comment dirai-je ? forçant sa cage : ce fut une traînée d'explosions, et il avait fallu plusieurs années pour remettre l'ordre dans une génération d'oiseaux envolés.
Mais comme les mariages sont écrits de toute éternité et dans leurs moindres détails, et que depuis le commencement du monde je ne figurais pas sur la liste des épouseurs de Fontenay, je réservai avec une patience inébranlable le coup de foudre qui devait décider de mon bonheur^ Je n'ai été frappé que d'une impression, savoir, de mon inexplicable abstention devant soixante-six jeunes filles presque toutes charmantes, moi qui ne demandais qu'à me marier. De plus, le maire, avec un zèle très municipal, m'avait notifié une mise en demeure, dans un bal où les soixante-six demoiselles brillaient de toutes leurs grâces. Il m'avait dit : « Vous voyez, il n'y a pas là une seule jeune fille qui ne fût ravie d'être voire épouse : vous n'avez qu il ch(jisir ! » Je lui répondis que si je pouvais les prendre toutes, ce serait déjà fait, mais que devant un pareil bouquet, chaque fleur était si belle que je ne me sentais pas encore de force à choisir. Le madrigal était un peu rococo, mais comme il distriijuait un compliment et un
vague peut-être aux vierges et à leurs mères, il m'assurait la bienveillance de toutes, en me laissant mon indépendance et la fleur de ma nubilité. C'est ainsi que je pus, jusqu'à mon mariage, accomplir en paix une navigation dangereuse qui aurait pu me jeter sur quelque récif; mais si mes manœuvres ont été judicieuses, je n'en reste pas moins convaincu qu'il y a dans le mariage une force inconnue qui, supérieure aux combinaisons et à la volonté de l'homme, le conduit au point et à la minute où il doit s'unir avec telle personne déterminée. Je ne croirai jamais que celui qui a créé la race humaine n'ait pas, en lui laissant tant d'imprévoyance, eu le dessein de lui fournir une défense contre les erreurs de la raison et les écarts des désirs et des volontés : le monde serait cassé en mille morceaux depuis des siècles. Pour certaines fonctions, secondaires comme la raison ou les passions, il leur a donné, probablement comme joujou, un peu de liberté et d'intelligence : mais quand il s'agit d'une fonction de vie ou de mort comme la reproduction de l'être vivant, c'est lui seul qui mène, et ce que nous appelons hasard ou fatalité n'est qu'un geste des mouvements de Dieu.
Pendant les quatre années que j'ai passées à Fontenay, je n'ai eu à poursuivre que peu de crimes, rarement graves, ce que j'attribue aux sentiments très religieux du j)euple. Les plus fréquents sont les attentats à la pudeur, genre d'infraction où la jeunesse est pour moitié, et les infanticides, beaucoup plus fréquents dans les pays religieux précisément parce que la conscience y est plus sévère. Il semblerait au premier abord que la piété dût au contraire rendre alors ce crime plus rare, mais telle fille que la nature aura entraînée à l'amour ne pourra pas supporter le déshonneur dans un pays où la religion le rend presque intolérable, et dans son désespoir elle ne reculera pas à faire plutôt disparaître la preuve de son péché. Dans les pays sans foi, la coupable prend facilement son parti, et le public se contente de la plaindre de son malheur, quand il n'eu rit pas : mais dans les pays
religieux, ce n'est pas un blâme, c'est une malédiction, et j)Our toute sa vie : voilà pourquoi, sous une forme paradoxale, l'infanticide est un crime d'honnêtes gens.
Si les crimes sont rares dans ce brave pays, les suicides y sont fréquents et, de plus, contagieux. Est-ce race, €st-ce climat, mais ils ont fini par me frapper tellement par leur fréquence et surtout par leurs coïncidences, que j'ai demandé à l'excellent Robuchon, imprimeur de la feuille locale, de ne plus les insérer. Je n'en ai pas noté le nombre, mais il était saisissant : dans la moitié des cas, un homme se pendait-il à un arbre, le lendemain, dans la même commune, son voisin se pendait à un autre arbre ou au même; ailleurs, celui-ci se jetait dans un puits, aussitôt un de ses voisins faisait de même; et ainsi pour tous les genres de mort, avec les mêmes détails. J'avais entendu parler de cette contagion, mais là je l'ai vue dans toute son évidence. Robuchon fit ce que je lui demandais. Effet ou hasard, il n'en resta pas moins que le nombre des doubles suicides me parut dès lors moins fréquent, et que de plus le Courrier de la Rochelle, approuvant notre initiative, cessa de publier les suicides, de sorte que je puis espérer d'avoir contribué à empêcher quelques malheureux de céder à un penchant qu'un souffle inspire ou dissipe sans raison appréciable, mais dont une des causes les plus actives est incontestablement l'imitation.
L'imitation : ce mot me ramène de suite aune question qu'on ne peut se dispenser de toucher quand on se charge de renseigner le lecteur sur les mœurs d'un peuple, le rôle de l'amour étant un des plus caractéristiques de la vie, surtout quand la race est idéaliste. En Vendée, où le penchant à l'idéal s'emporte parfois jusqu'à l'enthousiasme, l'amour peut amener des phénomènes d'une intensité inconnue ailleurs.
On a vu plus d'une fois un amant placer sa maîtresse dans la conciergerie de son château, ou lui faire bâtir dans le parc une i)etite maison avec des rosiers aux murs
et quelques pièces de terre; même j'ai vu cela sans trop meu étonner : mais ce qui dépasse tout précédent connu, c'est un village entier, population et habitations, créé de toutes pièces par un seul homme, non seulement avec son argent, mais avec le plus pur de son sang.
^lervent est le nom de ce village, qui devrait s'appeler Amourville. C'est un bosquet en pleine forêt de Vouvant, à deux pas de la rivière de la Vendée, qui bondit, à travers les rochers, tantôt aux rayons du soleil, tantôt sous l'ombre des chênes, des noisetiers, des églantiers, jonchant ses bords de myosotis, de lotus, de pâquerettes, de coquelicots, de bruyères, les arrosant des ])erles et des diamants de son écume, comme pour enguirlander quelque fête mystérieuse qui se célébrerait le long de ses bords.
Faites quelques pas, et dans une clairière éblouissante de soleil vous verrez se développer, ornées de rosiers et de jasmins, des rangées de coquettes maisons qui se ressemblent comme des sœurs, et sur toutes les portes, des femmes qui, depuis la première jusqu'à la dernière, et quel que soit leur âge, sont ou ont été jolies comme des cœurs. Leurs enfants sont de même, et si les hommes ne se ressemblent pas autant, la plupart sont superbes; dailleurs beaucoup sont nés là, et ont un air de famille.
^ oilà le miracle. Un matérialiste vous l'aura conté en une phrase : il vous dira :
« C'est M. X. qui donnait une maison à chacune de ses maîtresses et une dot pour se marier; il l'a fait tant de fois qu'il en est résulté ce village. »
Et il ricanera. Mais livrez le phénomène à un savant, à un économiste, à un moraliste, à un poète, ils vous démontreront que c'est là un fait unique dans l'histoire du genre humain; que si l'on a vu les conquérants et les rois bâtir des villes ou les peupler, jamais il ne leur est arrivé de créer d'un seul coup le peuple et la ville par leurs propres moyens.
On ne connaît que les sullans du INIaroc qui fournissent la po|)ulation à leurs sujets : mais ils ne fournissent pas les maisons ni les jardins. Comptez maintenant tant de familles créées, tant de drôlesses épurées, tant de groupes humains établis, dans des conditions inouïes d'union et d avenir; calculez le nombre de dissertations et de vers que les philosophes et les poètes tireraient de cette raine d'or, vous arriverez à reconnaître que ce monument de prétendue dél)auche, quand quelques siècles lui auront mis sa patène, sera révéré comme le plus surprenant débris du génie et du tempérament d'une race disparue.
Il faut donc proclamer qu'entre les mains de M. X. l'amour a cessé d'être une vile procréation, pour devenir une création inédite dans l'histoire de l'espèce humaine.
Au riant tableau que je viens de décrire, il faut que j'oppose un monument sinistre où l'amour, cette fois dans toute son horreur, a gravé, sous forme de vers empruntés au bon Horace, l'hypocrisie d'un monstre. Traversez la \ endée, faites quelques pas, et presque en vue de ce village enchanté de Mervent vous rencontrez, tapi sous l'ombre discrète de la forêt, un petit château du temps de la Régence, entouré d'un parc où sont répandus des temples, des autels, des bosquets m^^stérieux, ornés de sculptures galantes ayant toutes pour sujet des colombes, des cœurs enflammés, des Amours, et sur chacun de ces édicules, des citations où les joies d'un sage et d une âme pure sont gravées sur le marbre ou le bronze. Dans ce lieu charmant, en même temps qu'on sourit à celte sensibilité du dix- huitième siècle, si douce à rencontrer dans le monde sec et froid où nous vivons, on croirait sentir voltiger autour de son visage le souffle d'un vieillard bon, simple, qui a voulu, dans ces naïves citations, laisser revivre son cœur.
Or tout cela n'est que le masque d'un affreux bonhomme qui a voulu imiiiorlaliser sous des vers équivo-
ques les souvenirs de ses amours avec la seule personne qu'il ne pût aimer sans crime.
On ne ma pas voulu dire son nom. Il vivait, dans cet agréable séjour, seul avec sa fille.
L'amour est comme la mer : tantôt adorable, tantôt monstrueux. On dit que c'est toujours l'amour : il y a pourtant de certaines amours qui se ressemblent comme le paradis et l'enfer.
Fontenay-le-Comte a toujours été un foyer de science, d'art et d'étude. Ses habitants actuels n'ont pas dégi néré. M. Octave de Rochebrune, dont les eaux-fortes sont toujours égales, souvent supérieures à celles des maîtres les plus célèbres, a publié sur la Vendée un livre illustré qui est un pur chef-d'œvvre, sans compter un nombre infini de pièces de paAsage et darcbiteclure. Possesseur du château historique de Terre-Neuve situé dans un des faubourgs de Fontena}', il en a fait à la fois un musée et un atelier. Architecte, graveur, peintre et sculpteur, excellant également dans tous ces arts, non seulement il a décoré l'intérieur de ses peintures, de ses sculptures et de ses eaux-fortes, mais il en a reconstruit de fond en comble tout le rez-de-chaussée avec des ouvertures, des plafonds, des colonnes, et jusqu'aux cheminées, dessinés par lui et sculptés de ses mains. La cheminée de l'atelier peut être comparée à tout ce que le Louvre et le Musée de Cluny montrent de plus parfait en ce genre. Comme collectionneur, il est à peu près hors de prix, car il offre, en tête des objets rares et curieux de sa collection, l'escalier du château de Coulonges-sur- Lautize, avec ses dalles, ses rampes et son plafond cloisonné de panneaux héraldiques , le tout en pierre, du haut en bas, à trois étages!
Benjamin Fillon, qui existait encore quand j'habitais Fontenay, s'est fait une renommée européenne par ses ouvrages sur la Vendée, la révolution de 1789, l'histoire du protestantisme dans l'ouest de la France. Il a écrit sur les beaux-arts, notamment sur les travaux de Bernard
Palissy, sur les fa'iences de Henri II, dont il a restitué l'origine aux faïenciers d'Oiron. l^^nQn il a pul)Iié un nombre considérable de travaux sur la numismatique.
Cette dernière science rappelle le nom d'un autre Fontenaisien, M. Poey-Davant, qui outre d'innombrables travaux sur ce sujet, a |)ublié un des plus beaux ouvrages qui existent sur la numismatique. M"*^ Poey-Davant, sa sœur, est devenue aussi savante que lui, et elle a continué à faire de sa collection de médailles une des plus rares de l'Europe. Au risque de me répéter, je rappelle que l'ouvrage de M. Poey-Davant, hérissé de difficultés techniques et typographiques, a été im]irimé à Fontenay par Robuchon, avec les seules ressources d'une imprimerie qui date de plusieurs siècles.
Ce n'était pas une des moindres curiosités de Fontenay que cet atelier resté à peu de chose près tel qu'il avait été outillé à la renaissance. C'est là que j'ai le mieux conçu une observation que les progrès continuels du tirage ont trop fait perdre de vue, savoir, combien l'imprimerie tient de près à l'écriture. Les procédés ont beau varier à l'infini, cet art est si étroitement humain, la pensée y est en contact si immédiat avec le mouvement, que les procédés d'impression, loin d'empiéter sur sa gloire, ne cessent de la ramener à son essence, qu'aucune machine ne détrônera jamais tant que les mots s'écriront avec des caractères mobiles. Car l'essence de l'imprimerie est dans la mobilité des caractères ; ce n'est pas un engin mécanique, c'est une idée, et voilà comment le tirage, qui n'est qu'un résultat matériel, a toujours été et ne sera jamais rien de plus que son très humble serviteur.
Dans une vieille maison distribuée et aménagée comme au temps de la renaissance, Robuchon avait un atelier typographique où toute la machinerie consistait en une presse à bras, deux ou trois rangs de casses pour la composition, quelques bancs et tables pour poser et remanier la composition, et comme objet de luxe, une machine à couper le papier; à côté, un séchoir pour les
feuilles imprimées : tel était le réduit qui, dans sa simplicité exiguë, faisait penser plutôt au cabinet d'un vieil érudit, et semblait marquer par sa simplicité même la ])réséance de l'art sur le métier.
Là, entouré de sa femme, de son fils, de sa fille et de son gendre, secondé par un vieil ouvrier qui était dans la maison depuis trente ans, Robuclion menait de front 1 impression d'un journal, de livres d'école, de ces imprimés d'affaires ou de commerce qu'on appelle des « bilboquets », et des ouvrages de la plus grande importance, comme ceux de Benjamin Fillon, de Rochebrune , de Poey-Davant, dont le traité de numismatique lui a valu une médaille de l'Exposition universelle.
Je lui ai dû l'édition princeps des Voyages et Aventures du capitaine Marins Cougonrdan : c'est un véritable chef-d'œuvre de typographie, dont la belle exécution n'a pas peu contribué au rapide succès de ce livre. Je ne cacherai pas que j'en ai réglé presque tous les détails, mais l'exécution en a dépassé mes espérances.
Robuchon était un homme de la plus pure probité, mais je dois à sa mémoire de raconter à quel point il a poussé avec moi la délicatesse. Sans qu'il y eût de ma faute, car ma pagination était irréprochable, il s'était trompé : après une suite d'une centaine de pages, il avait repris la même centaine, et ce ne fut qu'après les avoir tirées en bonnes feuilles qu'il s'aperçut de son erreur. Il no m'en dit pas un mol, et recommença plus d'une centaine de pages, à ses frais. Je l'ai su plusieurs années après que son gendre, étant venu me voir à Paris, me raconta le fait.
Un natif de Fontena}- , dans les premiers temps de la république de 1848, s'était fait une gloire européenne avec une stupéfiante découverte, celle des « escargots sympathiques ». Il était médecin. Sous une forme scieur lilîque, il avait publié un travail où il annonçait avoir découvert chez les escargots une faculté électrique de communication à dislance, et grâce à laquelle on pourrait les
utiliser comme appareils de lélégrapliie. Quelques savants s'y étaient pris. On peut penser quelles gorges chaudes! Il s'appelait AUix, avait beaucoup d'esprit, et je me rappelle cela à cause de l'effet extraordinaire que causa sa plaisanterie au plus fort de la crise socialiste qui mettait la France dans une inquiétude allant jusqu'à la terreur. Son esprit y était pour une certaine part, mais il y a eu là une de ces crises de fou rire qui prennent les hommes, les foules, et jusqu'aux populations entières, sous le coup de quelque catastrophe publique. La gaîté folle, chez un peuple déchaîné, est un des signes les plus constants des époques sinistres de l'histoire. On l'avait bien vu en 93, où la gaîté des égorgeurs n'avait d'égale que leur férocité, et si le socialisme avait réalisé ce qu'il se promettait, nous aurions certainement entendu les mêmes rires de tigres. Allix était socialisie, mais la république a3'ant tourné court à l'Empire, il ne restera de son éclair de gloire que l'observation, curieuse il est vrai, d'un phénomène l'évolutionnaire, heureusement ])assager.
A cùté des savants et des artistes, Fontenay a ses bibliophiles, ceux-là aussi de premier ordre. Sans compter les écrivains et les artistes que je viens de citer, les bibliothèques particulières y sont nombreuses et d'une variété dont on est vraiment confondu. Dans ces vieilles familles riches d'esprit autant que de fortune, c'est par milliers qu'on y compte les ouvrages célèbres et rares, choisis avec le goût de plusieurs générations d'égale intelligence, également dévouées à une noble tâche qui fait depuis des siècles l'honneur de la maison. La liste serait longue rien qu'à citer seulement les bibliothèques que j'ai pu visiter : il me suffira de mentionner celles de M. Boncenne, de M. Brunelière, juges au tribunal. Dernièrement il m'est arrivé un catalogue invraisemblable d'objets d'art et de curiosité joints à des milliers de vo- . lûmes, on peut dire, sur toutes les branches de la littérature et de la science, souvent en plusieurs éditions, et en plusieurs langues anciennes et modernes. C'est à se
demander comment le bibliophile a pu seulement les cataloguer. C'était la bibliothèque de M. Jousseaume, qui d'ailleurs a fait grand bruit à la vente. Eh bien ! l'Ouest, et surtout le Poitou, regorgent de ces trésors. Ils se concentrent en grande partie chez Clouzot, le libraire de Niort, et rien que la lecture de ses catalogues, qui paraissent plusieurs fois par an, suffit à donner une idée presque invraisemblable de la consommation des livres dans ce coin de la France. La presse, les prospectus, la concurrence, l'excès de production, ont tellement tout brouillé dans la librairie, tout concentré à Paris, qu'on en est venu à croire qu'on n'achète et ne lit des livres que là. C'est pourtant, en réalité, tout le contraire : supprimez en idée la vente en province, la librairie de Paris n'existera plus.
Jusque chez les marchands on faisait encore des trouvailles, tant les familles riches étaient gorgées de meubles anciens. Pour ma part j'ai acheté un meuble à deux corps, avec un superbe fronton décoré d architecture et de colonnes cannelées et incrustées de bois rares, un médaillon de Diane de Poitiers en Léda caressant le cygne à la corniche; cinq têtes sculptées au centre et aux coins des tiroirs, et au milieu du fronton, la tète de Marie de Médicis entourée de branches d acanthe, le tout en noyer vieux, complètement intact sauf quelques éclats aux baguettes, les serrures, les verrous, et jusqu'aux clefs et aux jaquemarts, sauf une. J'ai su qu'on y avait dépensé cent francs pour ces petites réparations. J ai eu ce meul)le, sans marchander, pour cent francs. La tète seule de Marie de Médicis en fait déjà une pièce unique d'autant ])lus intéressante que je ne l'ai jamais vue dans ces genres de meubles. Ces ouvrages, d'une des plus belles époques de la renaissance, sont l'œuvre d'un des artistes florentins qui vinrent travailler en France à la suite de Marie de Médicis. Celui-là a laissé beaucouj) de meubles sculptés dans le Poitou, où il avait établi ses ateliers.
Si l'on fait quelques pas en dehors de la ville moderne
alignée sur les deux grandes routes qui se croisent à travers la ville, on se trouve dans une vieille cité très intéressante, à peu près intacte, qui s'accorde avec les mœurs simples et les goûts relevés que j'ai décrits tout à l'heure. La pltipartdes maisons, dans l'ancien faubourg et dans la partie accidentée de la ville, sont anciennes et souvent originales. Les ponts, les quais, les jardins, qui s'appellent les Ilorls, le marché, les boutiques, tout jusqu'au costume des femmes, y donne l'illusion d'une ville de la renaissance où l'on serait transporté d'un coup de baguette. Près de l'église, on voit une place formée entièrement de maisons anciennes à arcades. Dans une rue longeant la rivière, on trouve un château à tourelles et à toits pointus qui garde un air de château fort. Dans le vieux faubourg, on peut voir, couq)lètement conservée, la maison où est mort le duc de Bourbon, qui au temps de la Ligue porta, pendant quelques mois, le nom de Charles X; ce nom devait attendre bien des années avant de baptiser un roi légitime. Dans un quartier opposé, on admire une très élégante fontaine voûtée avec colonnes ioniques, datant de la plus belle époque de la renaissance. Enfin, outre la très ancienne église du faubourg, la cathédrale est un des édifices religieux les plus beaux et les plus complets du Poitou.
A tant de relations agréables et intéressantes dont je viens de parler, se joignaient mes rapports de toutes les heures avec mes collègues. Je dois surtout un souvenir bien cher à notre excellent président Robert. C'est un des hommes auxquelsje dois ce qui m'a paru un des plus doux bonheurs de la vie, être aimé d'un galant homme. Sa courtoisie, sa bienveillance, son sourire, relevés d'une grâce exquise jointe à une dignité sans morgue, faisaient de lui le type achevé de cette ancienne politesse française, qui commandait avec tant de mesure et de justesse la sympathie et le respect des « honnêtes gens ». Au risque de me vanter, je ne puis résister à dire le plaisir, l'honneur qu'il m'a fait tant de fois quand, dans des affiiires intéres-
sanles où j'avais parléà son gré, je voyais ses lèvres sourire, ses yeux briller, comme d'un père pour son fils, et que, l'audience finie, il venait me dire, en me serrant les mains doucement, comme on les serrait jadis, deux ou trois mots discrets, comme on les glissait alors, qui caressaient le cœur, et non pas de ces phrases banales qui ne viennent que des lèvres et n'arrivent pas plus loin que les oreilles, comme aujourd'hui.
M. Letourneux, juge d'instruction, était un magistrat de science hors ligne et d'un noble caractère. Comme botaniste, il avait une réputation dans toute la France. M. Robex't ayant été nommé conseiller à la cour de Poitiers, M. Letourneux lui succéda comme président à Fontenay, et y fut remplacé par M. Brunetière, dont j'ai signalé plus haut la bibliothèque. Enfin M. Boncenne, fils du célèbre avocat, professeur de droit et auteur d un traité de procédure resté célèbre, était lui-même un jurisconsulte éminent. Comme M. Letourneux, il s'occupait de botanique, et particulièrement d'horticulture. Outre de nombreux travaux publiés dans les recueils spéciaux du Poitou et de la Saintonge, il a écrit sur l'horticulture en chambre un ouvrage curieux et original dont personne ne s'était encore occupé, et qui rend de grands services aux nombreux amateurs qui, aimant à cultiver des fleurs, n'ont d'autres parcs où les loger que des pois de terre cuite.
J'ai eu successivement deux substituts, M^L de Romeuf et Gaillard de la Dionnerie. Romeuf était gentilhomme jusqu'au bout des ongles, beau avec cela, spirituel; aussi faisait-il les- délices de cette société aristocratique de Fontenay où nous prenions nos ébats. Avec son mérite, son nom et sa fortune, il aurait eu devant lui un brilbnt avenir. 11 est mort peu de temps après avoir quitté Fontenay. Il a été pour moi un parfait collègue, un bon ami. Ce brillant cavalier a fini comme un saint, et sa piété lui a fait une mort douce qu'à cet âge il aurait trouvée bien cruelle, car il n'avait que vingt-sept ans.
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L'autre substitut, Gaillard de la Dionnerie, était llls d'un magistral de Poitiers. Très intelligent, admirablement t'ievé, il a fait une carrière honorable comme celle de son père. Il la finie à Fontenay, où il est revenu épouser une des soixante-six demoiselles avec lesquelles nous avions dansé. 11 y est devenu président du tribunal, il est mort étant encore en fonctions. J'ai appris qu'il n'avait pas su se rendre sympathique au barreau : l'âge, quelque maladie peut-être, lui aura sans doute gâté le caractère, car au temps où je l'ai quitté, il était très gentil.
Son souvenir me rap|)elle une anecdote qui peut donner une idée de l'étiquette, probablement bien disparue, qui en ces temps d'aristocratie judiciaire régnait dans certaines cours de judicature. 11 me racontait qu'un soir, à une réce|)tion chez le premier président, où il entrait pour la première fois, étant allé s'asseoir dans un cercle de damées qu'il connaissait, la maîtresse de la maison était venue le prier de lui donner sa place, ce qu'il avait fait pour aller s'asseoir devant d'autres dames. Aussitôt la première présidente se lève et vient vivement lui faire la même prière. Il va prendre une autre place : même jeu. Use relève, regarde dans tout le salon, voit que pas un homme n'est assis. La prière de se lever était tout simplement une défense aux hommes de s'asseoir dans le salon de M™'^ la première présidente; il apprit bientôt qu'il en était de même dans tout salon où on se trouvait avec elle en soirée. Un homme indépendant aurait pu, sans trop de sévérité, s'amuser à la promener indéfiniment de chaise en chaise jusqu'à la dernière minute de la soirée, pour ne plus remettre les pieds dans la maison : mais Gaillard était candidat à la magistrature, il y allait de sa carrière, c'était à prendre ou à laisser; il aurait été le seul révolté contre celte impertinence acceptée de tout le monde : il courba le dos, et fut nommé, trop heureux que sou ignorance seule n'eût |)as suffi à le juger indigne d'être le très huinljle valet d'une [)imbêche sottement élevée.
Au reste il }- avait, dans certaines cours, de certains jiremiers présidents qui, aj'ant de leur grandeur une idée véritablement colossale, étaient arrivés à inventer pour eux des honneurs indélinis. On m'en a nommé un qui, quand il allait en visite ou en soirée, exigeait que la porle cochère fût ouverte à deux battants, si bien qu'un jour de neige et de tempête, étant déjà descendu et ne la trouvant qu'entr'ouverte, il refusa d'entrer jusqu'à ce qu'on eût réussi à dérouiller les barres et les loquets qui n'avaient pas été décrochés depuis des siècles. Dans un ressort où j'ai été, un nouveau conseiller étant arrivé avec sa voiture et ses chevaux, le premier président lui lit dire ])ar un autre conseiller, qui se chargea de la sommation, de se défaire de sa voiture parce que, lui n'en ayant pas, ce luxe offenserait la dignité du premier président. Dans un autre ressort, la cour considérant que l'inégalité, même de vagon, portait atteinte à l'égalité de prestige dû à tous et à chacun de Messieurs de la cour, avait pris une délibération décidant que tous, pour voyager aux alentours du chef-lieu, ne prendraient que des troisièmes. J'aime à croire qu'on n'a pas invoqué la dignité, ou que les plus économes auront trouvé cette métaphore pour masquer honnêtement leur économie. Au reste, comme on voit, la question voiture tenait une grande place dans les protocoles de fantaisie que se décernaient (juelques ])ersonnages un peu plus fourrés d hermine que leurs collègues. Un procureur général ayant la vanité plus pratique en fait de voitures, avait retourné la question pour s'en faire un avantage : au lieu d'empêcher les conseillers de rouler voiture, il les y encourageait. Chaque malin à tour de rôle, du l'^'' janvier au 31 décembre, il envoyait son valet de chambre informer un conseiller, un président de chambre, voire même un membre du parquet, que M. le procureur général disposait pour ce jour-là de leur voilure. Et on l'envoyait. Ne négligeant pas d'ailleurs ses prérogatives de parade, il était parvenu à dresser la société indépendante à se lever tout entière
-rjuand sa femme entrait clans une réunion; les plus fiers le faisaient, les uns par faiblesse, les autres par intérêt, la plupart par indifférence, et le pli étant pris, se rebiffer était une impolitesse. C'est ainsi qu'on arrive à opprimer jusqu'aux plus indépendants.
J'ai pris intérêt à raconter tout cela. Comme cancan il y a de quoi rire, et comme abus, on pourrait trouver de <{uoi faire la grosse voix. La résistance à chacune de ces impertinences peut être en effet suivie, pour qui s'y frotte, <le désagréments et de vengeance de la part de ces tyrans ■de bas étage, puisque l'avenir d'un homme en peut dépendre. Mais outre que cet état de choses doit avoir fait son ieraps depuis bien des années, c'est une page des derniers jours de celte vieille magistrature qui aura duré jus- ■([u'k la fin du dix-neuvième siècle.
Les choses de ce monde sont si vieilles qu'on en est arrivé à les compter et à les classifier par siècles : c'est vouloir donner une tête et une queue au ciel ou à l'Océan. Les siècles n'existent pas : il n'y a de réel que le temps : au lieu donc d'enfiler à tort et à travers les idées qui meurent à celles qui naissent ou qu'on prétend naître, qu'il vaut donc mieux les présenter telles qu'on les a vues : au lieu d'une vaine philosophie, on fait de l'histoire vivante. C'est ainsi que je considère les traits de mœurs que je viens de raconter : qu'ils aient ou non disparu, il me suffit ([u'ils soient historiques, car en terminant ce que je viens (l'écrire sur des magistrats avec lesquels j'ai vécu, j'ai cru intéresser le lecteur sur ce qu'a été de mon temps cette magistrature qu'on respectait quand on respectait l'armée.
J'ai exercé mes fonctions, pendant vingt ans, dans la Provence, la Champagne, la Saintonge, le Poitou, la Vendée, le Rouergue : je puis donc me flatter d'avoir ïnené ma barque aux quatre vents de la justice. Eh bien, tout considéré, je conclus que s'il y a en l'^rance un corps vénérable par ses vertus professionnelles, c'est la magistrature.
Il faut remarquer que j'ai parlé des « tribunaux », parce
que leur nombre restreint donne à la voix de chaque juge beaucoup plus d'indépendance. Dans un arrêt de cour, chaque voix ne compte que pour un septième au moins des décisions, et même, quand on juge toutes les chambres réunies, jusqu'au quarante - deuxième , comme il arrive pour la cour de cassation. L'autorité de chaque opinant se réduit donc à presque rien, d'oîi celle des présidents augmente d'autant. Il en est de même pour les délibérations d'ordre intérieur, notamment pour les affaires de cabinet, de chambre du conseil, de discipline, de personnel; pour les présentations, l'avancement, le choix des présidents d'assises, où tout est sous la main du premier président et du procureur général. Dans un tribunal, chaque juge dispose du tiers ou du quart de la décision à prendre, dans tous les genres de délibération; il détient donc directement le tiers ou le quart du pouvoir judiciaire. On peut mesurer combien son indépendance est supérieure à celle d'un conseiller. Personne ne peut vivre en ce monde sans avoir à désirer ou à craindre quelque chose pour soi ou les siens : un conseiller peut tout obtenir ou tout perdre; un juge ne dépend de personne.
On peut donc là toucher du doigt cette vérité, toujours évidente et toujours violée, que plus les corps constitués sont nombreux, moins ils ont de force : les hommes sont toujours les mêmes, mais chacun perd de son énergie à proportion des quantités de résistance qui se pressent autour de lui. Comme à propos de tous les autres genres de fonctions, je répéterai qu'un conseiller qui est indépendant a plus de mérite qu'un juge, mais la preuve qu il a moins de chances de l'être, c'est la dilférence sensible, en fait et en opinion, qu'on remarque entre la magistrature de province et... l'autre. Si des ennemis pouvaient être équitables dans leur sévérité, ils devraient du moins reconnaître que l'énormité du travail, en nombre et en importance, fait de la justice à Paris un service hors de toute comparaison avec les tribunaux de province. Le
temps manque, le personnel est insuffisant; les trois quarts de l'instruction ciiminelle sont faits par des officiers de police judiciaire ou des agents de police; au civil, une proportion considérable d'actes en chambre du conseil laissés pour ainsi dire aux soins des hommes d'affaires, et si l'on voulait tout faire strictement, on serait submergé par l'inondation de ces détails. D'un autre côté, la résidence du ressort de Paris est tellement désirée qu'on n'y arrive qu'à force de protection, ce qui rend les bons choix difficiles sinon impossibles. Et bien au-dessus de tout cela, le tribunal de la Seine, la cour d'appel, la cour de cassation, sont inévitablement des corps poliiiques où certaines affaires, qui ne se produisent que là, font craquer les cadres de la justice normale et sauter la forme pour sauver le fond. Ce que j'en dis là n'est pas pour absoudre les auteurs des abus de ce genre, mais la première faute est à ceux qui ont organisé ce service dans ces conditions.