CHAPITRE V
Mo"" Baillés, évéque de Lucon. Le séminaire agenouillé devant M™° Mouton. — Les fous en tilre des parquets. Les incestueux innocents. — Une aniilié poétique devenue basse intrigue. — Philosophie de l'inquiétude. — Mes premiers articles au Figaro. Yj'Ini'alide à la tète de bois. Origines de ma littérature. — Mon mariage. — La famille. ■ — Installation à Fontenay. — jSaissance de mon fils. — .Mort de ma mère. — Nomination à Niort. Départ de Paris.
En arrivant à Fontenay, j'ai fait ma visite d'arrivée à Ms*" Baillés, évèque de Luçon, évèclié situé dans mon arrondissement. J'ai raconté plus haut l'affaire <]ue je devais avoir plus tard avec lui. Sans y revenir, j'ai vu dès cette première visite à quel point il manquait de tact et d'ailleurs d'éducation : il trouva le moyen, je ne me rappelle plus à quel propos, d'appeler le drapeau français « ce drapeau de malheur ». Ce n'était qu un propos d'ouvrier fanatique, et non d'un évoque. Je ne l'ai pas relevé, bien qu'il le méritât, mais c'aurait été vraiment pitié. Même dans ses bénédictions il mettait du fanatisme, les lançant jusque du fond de sa voiture, non seulement sur les passants, mais sur les fenêtres, ouvertes ou fermées, où il dénichait une figure : c'est ainsi qu'on le vit un jour en asperger un homme qui, la mâchoire barbouillée de savon, se faisait la barbe derrière les vitres de son cabinet de toilette.
Qu'eiît-il fait s'il avait assisté à l'abomination que le hasard devait réaliser peu de temps après, et cela dans sa cathédrale, un jour que, marié depuis peu, j'avais mené ma femme à Luçon pour visiter les environs, la ville, le cloître et, bien entendu, la cathédrale où Richelieu a pontifié ! C'était jour de fête carillonnée, il y avait grand'raesse
en musique, tout le clergé affluait pour l'office. Nous allâmes à la cathédrale, où nous trouvâmes des chaises réservées pour nous au premier rang à gauche de l'entrée du chœur, contre la première marche. A peine étionsnous assis que nous vîmes arriver deux par deux le séminaire, au nombre d'une centaine au moins de catéchumènes, tous aussi jeunes et aussi roses les uns que les autres, qui arrivaient de côté en nous faisant face, et qui, parvenus à notre droite, s'arrêtaient et, tout en commençant le signe de la croix, s'agenouillaient en face de l'autel. Or comme pas un ne manquait de regarder M""^ Mouton, plus il en venait, plus on aurait juré qu'ils s'agenouillaient à ses pieds, d'autant que le rythme de la manœuvre s'accentuait de minute en minute au point de devenir inquiétant. Je ne sais pas, mais quoique le diable ne pût être dans l'église, il n'était pas bien loin, et je ne doute pas que si Ms'" Baillés avait vu la scène, il n'eût, par précaution, exorcisé tout le monde.
Il y a, attaché à tous les parquets, certain nombre de fous qui viennent périodiquement porter une plainte, presque toujours la même et portant sur un procès perdu ou imaginaire. A chaque fois, on leur donne toujours la môme réponse. Qu'on reste un an ou dix ans dans le même parquet, on ne cessera de ne voir le fou que quand on changera de résidence, auquel cas on est sûr qu'un autre (ou est déjà venu demander quand vous arrivez pour commencer, jusqu'à ce que vous soyez envoyé à une autre résidence, et ainsi de suite : c'est une servitude du par- <jupt, il faut en prendre son parti. Même dans les cas ordinaires, c'est plus désagréable qu'on ne pense : ces discussions avec le fou, outre l'ennui, ont quelque chose de fantastique qui finit par obséder, puisque raisonner iivec lui, c'est déraisonner. Encore faut-il se tenir pour content quand le fou n'est jias dangereux : or j'en avais à Fontenay deux en titre d'office, tous deux dangereux et menaçants. Pour le premier, c'était un procès. Il avait demandé l'assistance judiciaire pour faire appel, on la
lui avait refusée parce que son appel n'avait pas le sens commun; mais quelqu'un m'ayant dit qu'il pouvait avoir raison, et d'ailleurs espérant l'ajjaiscr ou peut-être même le ramener à 1 évidence, je saisis le juge d'instruclion de sa plainte à titre de déni de justice, ce qui m'autorisait, si la plainte ne se justifiait pas, à ne plus écouter ses réclamations. Il fut d'abord ravi et parut calmé, mais bientôt il se plaignit du juge d'instruction, puis, ayant rencontré ce magistrat dans l'escalier du tribunal au moment même où je montais, il commença, en gardant son chapeau sur la tête, à l'insulter. Je lui arrachai son chapeau et le jetai à terre. Je jouais gros jeu, mais je ne pensai qu'à une chose, que c'était moi qui l'avais mis aux prises avec mon collègue, et que s'il arrivait un malheur, j'en serais la cause.
Sur le moment il n'arriva rien, parce que, hors les fous furieux, devant l'énergie et même la violence, un fou n'ose pas se révolter; mais pour la suite, j'étais inquiet, et je le fus bien davantage lorsqu'on m'avertit que le fou avait proféré des menaces de mort, non seulement contre le juge d'instruction, mais, ce qu'il n'avait jamais osé, contre moi. D'un autre côté sa haine se réveillait contre plusieurs autres personnes qu'il avait précédemment mêlées à ses réclamations, et je ne savais plus comment mettre à l'abri tant de gens menacés par ce malheureux fou. La solution Unit par sortir de la crainte même qu'il inspirait : plusieurs des personnes de la ville se cotisèrent pour lui payer un voyage à Paris, toujours à propos de son procès, sûres qu il n'en reviendrait jamais, n'aj^ant pas un sou pour pouvoir payer son retour, ce qui s'est réalisé. Je pouvais me croire délivré de mon fou.
Tant que je fus à Fontenay, je ne |)ensai plus à lui, d'autant qu il m'en restait un autre, dont je parlerai tout à l heure : eh bien, je n'étais pas quitte ! Bien longtemps après que j'eus changé de résidence, étant en congé à Paris, un jour que je passais sur le boulevard de Sébastopol, je le vis s'arrêter devant moi, ôter son chapeau d'un air respectueux. Il me fit l'effet d'un revenant prêt à
reprendre la siiilc do l'obsession dont il m'avait affolé. Mais nous étions à Paris. Je ne lui demandai pas son adresse, il ne me demanda pas la mienne, je lui dis quelques mots de bon souvenir, et pour être bien sûr qu'il ne me suivrait pas pour découvrir où je logeais, je sautai dans un fiacre en promettant double pourboire.
Il faut avoir passé par là pour s'imaginer ce que c'est que d'avoir à ses trousses un fou qui vient une ou deux fois par semaine se dresser devant vous pour répéter les èmes insanités, tantôt sanglotant, tantôt excité, et qui le reste du temps vous envoie des pancartes couvertes d'écritures insensées qu'on lit malgré soi. J'ai souffert ce supplice pendant deux ans! La folie est plus qu'odieuse, elle exerce une sorte de contagion, comme tout ce qui est mystérieux. La femme de ce pauvre fou était devenue aussi folle que lui, et on a vu des ménages entiers frappés de la même folie, par imitation. Je ne sais pas comment je n'ai pas eu plus peur de celui-là, puisqu'il me menarait comme les autres : c'est projjablement parce que mon inquiétude se concentrait sur son collègue, car j'ai eu assez peur d'être assassiné par un autre fou pour demander sa séquestration au préfet.
Celui-ci était venu au i)arquet se plaindre qu'à Luçon le maire ne faisait pas afficher régulièrement le Bulletin des communes. On m'avait prévenu de sa folie; |)our me débarrasser de lui. je lui dis que cela regardait l'évêque. H prit un air furieux, et brandissant son bâton, il me dit : « Ah! çà, vous voulez me rouler? » Cependant il s'en alla en grognant. Quelques jours après, me faisant la l)arbe dans un cabinet donnant sur l'escalier et dont je laissais toujours la porte ouverte, je ne sais quel pressentiment me vint à propos des fous, et comme je me tenais le dos tourné à la porte, je me disais que si ce fou entrait précipitamment derrière moi au moment où je manœuvrais mon rasoir, il n'aurait qu'à tirer mon bras pour me fiire couper la gorge. J'avais à peine achevé de penser, «luc dans le miroir je vis sa tête : il marchait sur moi sans
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