‹ Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eauChapitre 19 sur 62 · HAVRE DE SONGE I · texte numérisé non relu

HAVRE DE SONGE I

fait cercle, un copain organise une quête, deux lutteurs emmènent le blessé... Le petit Gascon à la poitrine tatouée lui a tout simplement d'un cou de canne fait sauter l'œil.

Ah! cet œil sanglant hors de son orbite, sautelant comme un petit crapaud sur la sciure de bois de cette baraque foraine! Tout tourbillonne autour de moi, j'étouffe, je vais tomber. De l'air! un peu d'air!

Dix heures et demie.

Dans le bureau de ce petit hôtel de Bahia, que j'affectionne pour le grotesque fantastique de l'hôtelier et de rhôtelière, deux Hoggarlh. J'y suis rentré prendre mon pardessus. L'hôtelier à la peau rouge et crevassée comme une tomate farcie, les yeu.x éraillés et sans cils, s'y tient aussi ployé que le lui permet sa grosse panse devant un étrange client où plutôt devant une bizarre cliente, car c'est

bien une femme, ce petit homme au profil impérieux, à la voix blanche et brève, étonnamment cambré dans une vareuse de yatchman. La casquette galonnée enfoncée jusqu'aux oreilles, mais la nuque blonde et délicate sous les cheveux coupés ras, toute l'attitude hautaine de son petit corps svelte fait songer à un redressement de vipère.

Un matelot de yacht l'accompagne, tenant à la main une valise. « Je veux la même chambre que l'autre fois, commande la voix cinglante, dix francs par jour, mais j'y coucherai quand il me plaira et j'amènerai qui je veux. »

Et pendant que l'hôtelier tourne sa casquette entre ses gros doigts et marmonne obséquieux : <i Comme madame voudra », l'autre Hoggarth, l'hôtelière, la bouche rentrée et le nez en casse-noisette sous de vénérables bandeaux plats, proteste en silence d'un air scandalisé, tout en surveillant une infusion de thé dans une bouilloire en métal anglais,

HAVRE nr: songf. 125

une théière invraisemblable, énorme et ventrue, comme on n'en voit que dans les ports de mer.

Onze heures et demie.

J'erre encore sur la jetée, sous une petite pluie fine et tiède qui, en dix minutes, a fait les estacades et tous les quais déserts; je sors du star de la rue Saint-François où j'ai assisté à une scène ignoble, une rixe entre matelots américains et anglais, où, à propos d'une consommation, un nègre a cassé son bock sur le crâne de son adversaire.

L'oreille encore obsédée par les airs de gigue des Anglaises en robe de babies de l'établissement, je remonte et descends la jetée comme en proie à une griserie d'opium. Des jupes de gaze Liberty plissées en accordéon s'enroulent et se déploient devant moi, bizarrement oscellées dans le bas de grosses prunelles sanglantes ; par instants c'est devant

mes pas, sur les dalles du môle, la fuite titubante d'une énorme théière; le métal anglais en brille avec des froids d'acier sous la lumière des hautes lampes à réflecteurs et je songe avec un effroi, qui n'est pas sans charme, à mon étrange voisine de chambre à l'hôtel de Bahia.

Dans le chenal inondé d'un halo blême, c'est la sortie silencieuse, presque fantomnale du paquebot de Southampton; il passe dans une lividité irréelle, tousses hublots soulignés en noir; au loin, ce sont des appels de voix, des clameurs de sirènes, des bruits de manœuvres ou bien d'âmes en détresse. Sur un banc, à l'extrémité de la jetée, un vagabond couché sommeille sou s la pluie et mâchonne en rêvant des paroles sans suite, et je ne sais moi-même si je dors ou je veille.

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