LA MARCHANDE D OUBLIES
toujours aussi lisse et sans pattes d'oie aux tempes.
Elle avait surtout la clientèle des pioupious et des enfants. Les pauvres soldats d'infanterie sanglés de noir el pantalonnés de garance faisaient volontiers cercle autour d'elle; elle les rassurait par la simplicité de sa mise, des analogies de costume avec quelque vieille mère laissée là-bas, au village, et puis, quand on la connaissait bien, la mère Alfred était pleine d'histoires. Il arrivait parfois à ses petits yeux de faïence de pétiller drôlement à l'odeur de toute cette robuste jeunesse ; et à la tombée du jour, dans les allées désertes avoisinant l'ancienne Lanterne, elle avait, des soirs, autour d'elle tout un cénacle de tourlourous ébaubis et charmés, l'oreille tendue à ses chansons grivoises d'il y a vingt ans, pleines d'allusions faciles et polissonnes, qu'elle détaillait d'une voix aigrelette, les deux pans de sa robe pinces du bout des doigts, comme pour une révérence, avec de singuliers petits yeux d'un
bleu flambant d'alcool. Il y avait dans cette étonnante marchande de coco de la dévote et de l'entremetteuse ; certaines chaisières d'églises aux petites mains molles et crochues, aux prunelles coulées sous d'hypocrites paupières, ont de ces câlineries de sourire et de regard. De quel équivoque métier peuvent-elles vivre hors de l'église ? Dansquel meublé de faubourg font-ellescommerce des objets de piété qu'elles offrent d'une voix susurrante aux gros messieurs assidus aux offices, notables commerçants du quartier, marguilliers de paroisse et anciens magistrats, qu'on est tout surpris de rencontrer avec elles certains sojrs, à la brune, dans les ruelles isolées d'équivoques Grenelles et de Pantins sinistres.
La mère Alfred avait l'allure à la fois pieuse et louche de ces dévotes chauves-souris. Il y avait du vice dans sa servilité benoîte et de l'eau bénite dans son vice; une vieille luxure mal éteinte couvait dans ses petits yeux d'un bleu gris , mais son obséquiosité de marchande