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répugnait plus encore lorsqu'elle s'adressait aux enfants. Elle avait, pour aborder les jeunes mères et les bonnes, des génullexions à mains jointes, des mines d'admiration apitoyée et des inflexions attendries dont l'évidente fausseté vous levait le cœur ; et puis c'étaient des caresses aux gamines, des regards qu'elle voulait maternels aux petits garçons, des Mon petit sucre et des Mon chou égouttés d'entre ses vieilles gencives, dont la douceur rancie, sûrie, tournée à l'aigre inquiétait comme un danger.
J'avais pour ma part l'horreur de cette vieille marchande, et tout l'or du monde ne m'aurait pas fait goijter à son coco frais et corsé de goût, à son coco pas plus qu'à ses oublies, et cela moins encore à cause d'elle qu'à cause de ses petites mains miraculeusement blanches et conservées, des petites mains douillettes de prélat que je soupçonnais capables de toutes les complaisances.
Cette vieille m 'indignait, m'écœurait et m'em-
plissait d'effroi ; sa clientèle spéciale de soldats, d'enfants et de jeunes bonnes était pour moi une énigme horriblement déchiffrable. Cette mère Alfred devait rendre tous les services et parfois en exiger ; elle était trop nette et trop soignée pour avoir renoncé à plaire, et ce n'est pas pour rien qu'elle possédait son égrillard répertoire de chansons.
Tous ces soupçons me devinrent certitudes, l'après-diner de juin où, après une absence de trois jours, je vis reparaître la marchande de coco, le visage barré d'un affreux bandeau noir, une compresse en tampon sur l'œil. Autour d'elle un cercle de badauds, moitié pouftant de rire, moitié indignés, bonnes d'enfants, soldats et rôdeurs du parc, tout son public, en somme, se bousculait et lui faisait escorte. Très pâle et soudain apparue vieillie de dix ans, la mère Alfred s'expliquait, contait son aventure: « Un soûlaud, un butor du vingt-huitième qui lui avait fait ça, il y a quatre jours, vers les neuf heures, dans la petite allée de la
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manufacture, comme elle rentrait à Sèvres. 11 était en retard pour l'appel et gris comme un Polonais poursiir,car elle ne lui disaitrien,elle rentrait chez elle, voilà tout ; mais elle s'était trouvée sur son passage. Alors lui, comme un furieux, l'avait prise à la gorge en la bourrant de coups de poing, et des coups, et des coups, et des sales mots, et des injures ! Heureusement que des terrassiers passaient par là. On ne l'aurait pas retirée vivante d'entre ses mains. Elle avait porté plainte au colonel et son assassin avait trente jours de prison, un Breton, — c'était un Breton, c'est pas des êtres humains comme les autres. — Mais elle était restée trois jours au lit et peut-être qu'elle ne rouvrirait jamais son œil ; il allait falloir qu'elle aille à la clinique de monsieur Galezowski. Si c'était pas une abomination, assassiner une pauvre vieille comme elle. Encore s'il avait fait ça à une autre ! mais elle qu'était bonne, une vraie mère pour le soldat ! » — « Ah ! ça oui, pour sûr ! » et tout le cercle de
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hocher de la tête et de se répandre en condoléances sur le malheur de cette pauvre madame Alfred, les petites bonnes surtout; car les tourlourous étaient plutôt goguenards avec des coups de coudes dans les côtes des voisins et des clignements d'yeux de gens au courant des choses.
Le mot de la fin m'était donné par un grand voyou qui avait assisté à tout le récit, les mains philosophiquement enfoncéesdans ses poches. Il pivotait lourdement sur ses talons, et avec un haussement d'épaules: « Bah! elle aura voulu le taper, la vieille chatte, et comme il était un peu brindezingue et pas à la tendresse, il aura cogné dessus, le gas! » Et comme je m'exclamais, croyant avoir mal compris : « Elle, la mère Alfred ! chaude comme un lapin, Monsieur. Ave^: ça qu'elle s'en prive. Et de l'os/nza/wu et de l'audace. Quand quéqu'un lui plaît, il le lui faut, et qu'elle ne se rebute pas! D'ailleurs, bonne comme le bon pain et faisant plaisir à tous, quoique un peu viocque, tous
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ceux qui veulent, mais, dame 1 pas fraîche, mais marchant pour son compte, pour le plaisir des autres et le sien ; une providence pour les pioupious et pour nous autres, quoi ! Le bon Dieu dans le parc. »
« Le bon Dieu dans le parc » m'enchanta pendant huit jours, mais la marchande de coco garda son bandeau noir pendant un mois, et quand l'atTreuse compresse disparut enfin de son visage, la mère Alfred se révéla masquée, marquée, à jamais défigurée par le coup de poing du soldat ; son oeil gauche s'entr'ouvrait à peine comme une fente, une fente jaune de purulence, entre deux paupières rougeâtres. Cet œil maintenant éloignait la clientèle ; et puis l'affaire s'était ébruitée, les complaisances de la mère Alfred avaient transpiré dans le public : les mères et puis les bonnes, par ordre de leurs maîtresses, évitaient maintenant la marchande ; enfin, les enfants en avaient peur. La mère Alfred remit son bandeau noir, mais son commerce péri-
clita, ce n'était plus sa fontaine qui avait la vogue : elie-mème avait terriblement changé, terriblement vieilli, et un inquiétant profil d'oiseau de proie avait surgi de cette face autrefois rose ei poupine de dévote mielleuse. Ce profil au nez insignifiant s'était soudain recourbé en bec, les narines pincées comme celles d'une morte, et la bouche amère, presque ricanante, tout ce masque de vieille chouette s'aggravait maintenant de cet éternel bandeau noir.
C'est alors qu'une étrange épidémie, aussi étrange que soudaine , éclatait dans Saint- Cloud. Comme toujours en pareil cas, le mal se déclarait dans les casernes : en huit jours, quinze soldats d'infanterie et trois dragons mouraient emportés dans les dix heures , foudroyés après des souffrances affreuses. C'était une espèce de dysenterie compliquée de fièvre et de vomissements contre laquelle les remèdes habituels demeuraient impuissants; puis le mal cessa tout à coup, mais
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pour reparailre parmi les enfants. Huit mioches, dont cinq garçons et trois petites filles, défilèrent en trois jours : les enfants étaient pris de tranchées intolérables en rentrant de la promenade, puis la tète devenait lourde, le petit malade s'endormait pour ne plus s'éveiller, mais cette fois sans vomissement, sans diarrhée. Ce n'étaient plus les mêmes symptômes que l'épidémie des casernes, quand celle-ci reparaissait tout à coup dans trois cas presque simultanés et présentant cette fois de caractéristiques symptômes d'empoisonnement.
Comment tous les soupçons désignèrent-ils d'une seule voix la marchande de coco du parc- L'enquête à peine ouverte, ce fut elle qu'accusa l'opinion : de menus faits rapprochés, comparés, de racontars et d'indiscrétions une affreuse certitude se trouva édifiée en trois jours. La mère Alfred fut arrêtée dans son taudis de Sèvres. Elle n'essaya mrme pas de se disculper. On trouva chez elle toute une
collection d'herbes vénéneuses dont, par ces tristes temps d'anarchie, de peur de donner une idée à un fou, je tairai le nom. Chez le juge d'instruction la vieille empoisonneuse ne donna aucun éclaircissement, aucun renseignement. Ricanante et presque joyeuse, un éclair de triomphe dans son seul œil, l'ignoble borgnesse se contenta de dire : o Des pioupious et des enfants, en v'ia un malheur et une engeance ! Des brutes et des soûlauds, tous ces soldats qui brutalisent les pauvres vieilles et n'ont point de la reconnaissance ! Quéque j'avais fait à celui qui m'a crevé l'œil ? Et les gosses, parlons-en ! Des futurs pioupioas, et déjà méchants, gourmands, voleurs et sans cœur ! Oh ! non que j'ne regrette point c'que j'ai fait, et qu'vous pouvez la prendre, monsieur le juge, ma sale tète. »
L'avocat général l'obtint d'ailleurs en cour d'assises et c'est place de la Roquette que finit celle qu'un client reconnaissant avait un jour appelée le bon Dieu dans le parc.
LA MAIN DOAIBRE