‹ Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eauChapitre 55 sur 62 · MENUS PROPOS · texte numérisé non relu

MENUS PROPOS

d'Orient qui se dessine aux crêtes de ces interminables mouvements de terrains pierreux et rocailleux, éclaboussés par places de liges vertes d'alfa et de bleuâtres brins de romarin, Au loin, sur l'horizon, court une monotone et fantasque chaîne de montagnes, ocreuses, argileuses, d'un rouge de sang... Çà et îà, le cube blanc, comme un dé, d'une métairie à la mauresque et, sous le ciel d'un bleu aveuglant, la haute silhouette grêle d'un cocotier ou le crabe épanoui d'un palmier chargé de dattes. En effet, nous approchons de l'Orient.

m MURCIE

Du soleil et des fleurs, une atmosphère chaude et douce de caresse et, devant le plus bel horizon de montagnes, des montagnes comme en évoque le rêve des décorateurs et despoètes.àla fois lointaines et toutes proches, dans un cirque ouvert de cimes bleuâtres et lumineuses, la ville la plus pittoresque, la plus gaie et la plus espagnole dans le sens que nous prêtons à ce mot.

Dés notre entrée en gare un bombardement

de bouquets nous accueille, des bouquets qui embaument, jacinthes, jonquilles et roses thé, offerts à bras tendus par d'étonnantes Murciennes en jupe d'indienne rose à fleurs, drapées dans des châles oranges. Serions-nous enfin en Espagne, dans la vraie ou plutôt dans la fausse, dans celle que nous nous figurions d'après les récits de voyageurs en chambre et la mise en scène des opérettes ?

Le long d'une grande allée de platanes géants, comme on en voit seulement au pays du soleil, des tartanes (voitures du pays) filent, attelées à des mules harnachées de pompons, avec un joli bruissement de grelots et de sonnailles; nous croisons des attelages de bœufs caparaçonnés de harnachements multicolores et bizarres ; entre leurs cornes s'érigent en diadème des frontails de bois entrelaces de laine rouge et incrustés d'acier, d'un goût barbare et charmant. Sur le seuil des portes des maisons basses, en rez-de-chaussée, presque

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mauresques, des femmes en robes voyantes, des madras jaunes sur leurs cheveux noirs, hèlent avec des rires et des voix gutturales des Andalous à taille svelte, sanglés de ceintures écarlates, qui passent, parfois l'un tenant une femme en croupe, sur de fins chevaux du pays.

Et là-dessus la joie d'un soleil d'avril. Tout ce mouvement, toute cette gaité se rendent au marché de Murcie, car nous avons cette chance unique de passer huit heures à Murcie et de tomber sur un jour de marché. Et ce marché est installé comme à plaisir, pour le ra-. vissement des yeux, au bord de la Ségura, sùr la place de la ville, devant l'unique pont de Murcie, un large pont de pierre, cornme tous les ponts d'Espagne, très bombé, en dos d'àne et enjambant un profond ravin encaissé et pierreux, où filtre un mince filet d'eau, la Ségura, le fleuve dévastateur et furieux, le Rhône espagnol des inondations de Murcie.

La Ségura est bordée par un quai vers la gauche, la droite est au contraire tout en berges. C'est sur le quai de gauche que s'élève la ville proprement dite, la droite est abandonnée aux faubourgs.

Sur ce pont fourmillent, se croisent, s'évitent et s'accrochent avec des coups de fouet et des jurons castillans des charrettes, des cavaliers, des attelages de bœufs, de mules et des tartanes ; dans la foule toutes les couleurs et tous les costumes: des femmes passent qui ont des jupes de laine rouge semées de fleurs en application de drap de couleur, brodées et rebrodées, et portent des jonquilles et des brins de jacinthe coquettement posés au coin de l'oreille.

Des Espagnoles avec des fleurs dans les cheveux! nous le tenons enfin et bien vivant, notre rêve.

Sur le quai le marché grouille et clame, odorant, coloré : marché de paysannes debout auprès de leurs marchandises étalées, régimes

MUKClh:

de dattes, olives fraîches, melons d'eaux, courges vernissées, tomates rouge cuivre, raisins muscats, mandarines et, à côté de piments écarlates et de tas de safrans pareils à de la brique pilée, des figues de Barbarie, tout épluchées, d'un rose humide et savoureux de bouches de femirus et çà, et là, les mêmes gros bouquets de roses et de jonquilles aperçus à la gare : une odeur fine de mandarine et d'anis Hotte, mêlée aux différents encens déjà épars dans l'air.

De l'autre côté de l'eau, sur les berges où frissonne un rideau de hauts roseaux d'Espagne, vocifère, braille, beugle et hennit un marché de mules et de bestiaux; un peuple de vestes rondes et de sombreros s'y agite, et sur ce mouvement, ces nuances, ce grouillement c'est le bel horizon ensoleillé des hautaines montagnes, la fuite de la vallée ombragée de palm iers, le cirque de ses collines bleues, et, au-dessus des terrasses ajourées de la ville, le minaret en briques roses de la cathe-

drale, une ancienne mosquée conquise sur les Maures.

O caresse de l'air, ô caresse des yeux, enivrement des sens, et transparence des horizons, salut, ô Murcie, porte de l'Andalousie!

i:l malecone

Le soir tombe, un soir épique de bataille qui ensanglante tout l'Occident. Un horizon de carnage, où des îles d'or en fusion semblent brûler à demi submergées dans une mer de sang, flamboie au-dessus des cimes violâtres des montagnes et, dans l'apaisement du crépuscule, dans un silence alangui des parfums pénétrants, nous nous promenons lentement, presque avec recueillement, sur le terre-plein de Malecone.

La promenade, surélevée de vingt marches

et bastionnée comme un rempart, domine la Ségura et toute la vallée déjà noj^ée de clai: obscur; un léger frisselis court dans les hauts roseaux frissonnants de la berge et la Ségura, apparue par flaques entre les pierres de son lit, met dans les braises du couchant de faux éclats de miroir. De l'autre côté, nous surplombons du haut de la chaussée en terrasse le jardin botanique de la ville, rempli d'arbres d'essence rare et dont les feuillages embaument la tiédeur délicieuse du soir.

L'heure était nuptiale, étrange et solennelle.

Et nous quittons ce décor de songe, ce pays enchanté dans deux heures.

Il y a longtemps que les rumeurs du marché se sont tues ; la promenade, fréquentée de deux à quatre heures, est maintenant déserte; les Murciens y gèleraient à cette heure. De l'autre côté de l'eau, le faubourg de la gare avec son entassement de maisons basses et carrées de-

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