EL MA LEÇON E
valant sur la berge évoque la pensée d'une ville mauresque, d'une antique kasbah; l'enjambement hardi du vieux pont de Murcie jette une grande arche noire entre le faubourg et la ville, et, derrière nous, le grand minaret rose de la cathédrale, telle une tour magique, a gardé la lumière du soleil enfin sombré à l'horizon. Il se détache, ce minaret, couleur d'aventurine, transparent et doré, sur l'azur sombre de l'Orient.
Et nous quittons cet unique, cet inoubliable paysage dans deux heures et pour ne jamais le revoir peut-être; une indicible mélancolie nous jette affalés sur un banc, les nerfs détendu?, les yeux piqués de ridicules larmes. Nous demeurons là sans force dans ce silence et cette paix délicieuse, odorante, avec une sensation aiïreuse de détresse au cœur!
Comme il ferait bon de s'installer ici, dans ce décor féerique et grandiose, et de s'y laisser vivre loin des tracas et des misères du journalisme parisien.
Cette minute est inoubliable. Pour l'avoir vécue je pardonne à l'Espagne et ses interminables nuits en chemin de fer et ses infâmes cuisines de sorcières à recettes diaboliques et fournies sûrement- par les comprachicos; pour cette minute enfin je pardonne à iMurcie le bain d'eau tiède, que je ne pus y obtenir, et cela au seul établissement de bain de la ville (les bagnes) après dix-huit heures de chemin de fer, la lavandière capitane surprise en train d'y étuver sa lessive (la directrice des bains, sans doute) me demanda un laps de trois heures pour y chauffer au brasero (sic) la quantité d'eau nécessaire à submerger ma personne. Pour cette minute enfin je pardonne à Murcie le déjeuner, que je ne pus y manger, et l'épouvantable mal de mer pris dans ses tartanes île seul moyen de locomotion dont on dispose en Espagnei, tartanes dont les cahots sont si brusques, le roulis et le tangage si atroces, qu'à côté de ce supplice une traversée en mer de vingt-quatre heures n'est
EL MALECONE
rien, et qu'on dehors des chemins de fer — et quels chemins do ferl - il n'y a pas pour le touriste français d'excursion pratique en Espagne.
I.e soleil n'est plus maintenant qu'une bande rouge à l'horizon, et sur ce trait de feu se découpent les cônes noirs de deux lointains cyprès et la tige élancée d'un cocotier d'Afrique, d'un vert noir, en vigueur sur l'incandesdence du couchant. Où ai-je déjà vu cet effet, où ai-je déjà ressenti la nostalgique impression de ces silhouettes de plantes exotiques..., dans les tableaux de Fromentin ou dans les décors du Tribut de Zamora.
Allons, enfants de l'Ibériel
Le fait est que nulle part, même en Algérie, je n'ai eu plus vive et plus profonde la sensation de l'Orient. Comme on se sentait loin de tout, de France et de Paris, et comme on aurait voulu cependant demeurer là, longtemps, toujours.
2^o MunciE
Oui, c'est bien l'Orient, ces cyprès, ces maisons basses, ces minarets et ce ciel de braise incandescente! les Maures sont certainement campés derrière ces montagnes, prêts à fondre demain sur la vallée et à reprendre leur vieille ville.
Écoutez là-bas, n'est-ce pas un chant du muezzin? Non, c'est V Angélus, et comme dans une ville de fées, voilà qu'il sonne tout à la fois clair et musical avec sa voix d'argent aux vingt-cinq clochers des églises et des couvents de Murcie.
Sept heures. Arrachons-nous d'ici. Nous n'avons plus que vingt minutes à nous pour aller prendre le train.