‹ Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eauChapitre 57 sur 62 · UNE LETTRE — UN ACOMPTE — NUIT DE JANVIER · texte numérisé non relu

UNE LETTRE — UN ACOMPTE — NUIT DE JANVIER

LA RERLAXT — l'iIOMME DES RERGES

CHi:Z (iUILLOURY

CHEZ GUILLOURY

Il y a deux ou trois ans, quand, bien portant encore et travaillé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je fréquentais les berges du Point-du-Jour, attiré là par le pittoresque des types rencontrés et, je l'avoue, par le péril même des promiscuités louches, entre tant de mauvaises connaissances, je fis celle d'un assez curieux personnage. Ancien souteneur ou lutteur de foire aujourd'hui rangé des voitures et établi à son compte aubergiste-cabaretier,

cet homme, quarante-cinq ans, face d'apoplexie, biceps d'athlète, au demeurant jovial et rond comme une pomme, avait demandé à me connaître : la commission me fut transmise par le marinier même qui, devant lui, avait prononcé mon nom. Guilloury, ajoutait le commissionnaire, vendait des meubles anciens; il avait, entre autres, une com.mode Louis XVI, des flambeaux Empire et une pendule que des messieurs de Paris étaient venus voir, et puis des livres rares; bref, un tas de bibelots et Ton me savait amateur.

Une après-midi de paresse, je me laissai conduire chez Guilloury. Oh ! l'impression de cette première visite, par une terne journée de novembre, dans cette auberge du bord de l'eau, ce bord de l'eau sinistre avec ses guinguettes à l'abandon, ses gymnases démantibulés et cette débandade de baraquements à demi effondrés, anciens bals de rôdeurs et guinches à tonnelles que le printemps fait pousser autour des fortifications !

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L'établissement Guilloury, situé à prcs do douze cent mettes du viaduc du Point-du-Jour, était une assez grande maison assise en contrebas du chemin de haiage ; elle déployait au premier, dans toute sa façade, une longue galerie à jour sur laquelle s'ouvraient des chambres, nids d'amour à l'heure ou à la nuit pour ces messieurs de Montmartre et de la Chapelle, les beaux lundis de printemps et d'été, quand les hospitalières maisons closes du Trône et de la rue Joubert laissent envoler leurs trôlées de donzelles. Oh! il devait s'en passer de belles chez Guilloury! Mais, ce jour-là, sous ce ciel de suie et la rouille de ses vignes vierges, l'établissement Guilloury et sa galerie à jour me firent TelTet de l'auberge de Saltabadil. Un vrai coupe-gorge que ce cabaret isolé dans ce paysage d'hiver, au bord de ce fleuve aux eaux plombées, avec, pour horizon, les saules dépouillés de l'ilc des Vaches, et, plus loin, les cheminées d'usines d'issy.

Quand nous y arrivâmes, deux terrassiers crottés jusqu'aux épaules buvaient au comptoir dans une vaste salle encombrée de tables et de bancs de jardin : une assez jolie femme pâle, émaciée, touchante de cette joliesse maladive de tant de Parisiennes, y trônait, enveloppée de chauds lainages. Mon guide ayant décliné mon nom, la jeune femme, soudain toute rose, sortait du comptoir pour aller au seuil de la cuisine appeler Guilloury.

Il m'alla tout de suite, ce cabaretier du bord de l'eau, avec sa grosse face réjouie, sa large bouche fendue jusqu'aux oreilles et le ballonnement de son ventre et de ses joues qui en faisaient comme un énorme poussah. 11 vint à moi, les mains tendues, comme une vieille connaissance, me chatouilla délicatement l'amour-propre en m'avouant suivre tous mes articles, et m'emmenait aussitôt voir ses meubles anciens, ses curiosités. La commode était hideuse et les flambeaux un grossier sur moulage, mais les livres,

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imprimés les ii:is sur Chine, les autres sur vélin, avaient les plus belles reliures et, gaufrés aux petit fer, ornés de précieux frontispices, constituaient des éditions fort rares. Mais Guilloury ne les vendait pas, à aucun prix il n'aurait consenti à s'en défaire; il avait pour ses bouquins un amour d'avare et de bibliophile, et c'est avec un tremblement dans les mains qu'il me faisait admirer les fers d'un exemplaire des Fleurs du mal, première édition de Poulet-Malassis, et trois fantastiques eaux-fortes de Tony Johannot pour illustrer Gaspard de la Nuit, car, à ma grande surprise, ce cabaretier-brocanteur était un littéraire. Autrefois, tout au début de sa carrière, avant de roulerdans jenesais quelsinvraisemblables et équivoques métiers, il avait été commis de librairie et, qui mieux est, le premier commis de Poulet-.Malassis, l'éditeur des romantiques. Guilloury avait connu familièrement Aloysius Bertrand, Gérard de Nerval et BaOdelaire; il avait fréquenté l'hùtel Pimndan avec Théo-

phile Gauthier, pris part aux fameuses débauches d'opium du cénacle des Jeune France, assisté à la première lecture du poème d'A/berhis, visité, au lendemain de la mort de Gérard de Nerval, le bouge et cette ruelle infâme de la Grosse-Lanterne, où le poêle fut trouvé pendu, et abondait sur les hommes de cette époque en détails et en anecdotes du plus captivant intérêt.

Particularités de caractère et de costume, traits de mœurs et manies sur les personnages qu'il avait fréquentés et connus, ce Guilloury était une source intarissable. Je me liai spontanément avec ce gros homme plein de souvenirs et qui parlait de ses morts avec une tendresse et un orgueil vraiment touchants. Le temps qu'il avait passé dans la librairie était pour lui la belle époque de sa vie et il ne se lassait jamais de la raconter. Je me misa fréquenter, assez assidûment, ma foi, le cabaret du bord de l'eau.

L'établissement Guilloury! Que de bonnes

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journées j'y ai passées, l'œil un peu vague, attablé devant certain petit vin blanc aigre et suret comme du chasselas trop vert, tandis que, infatigablement, Guilloury, tout gaillard au souvenir de ses belles années, me dévidait le fil de ses histoires ! Madame Guilloury, fine, attentive, m'encourageait d'un bon sourire, du fond de son comptoir... Madame Guilloury ! Elle ne l'était pas encore, mais devait le devenir bientôt pour légitimer la naissance de deu.x marmots râblés et membrus comme leur père, avec la même tête drolatique de poussah de caoutchouc.

Mais, à la vérité, si je m'étais pris d'amitié pour ce couple de déclassés, je goûtais beaucoup moins les habitués de l'établissement et surtout la clientèle du lundi. Les jours ordinaires, cela passait encore ; c'étaient des terrassiers, des charretiers engagés sur le chemin de hala^e, des ouvriers retour de leur fabrique et des mariniers du bord de l'eau, un peu chapardeurs, un peu pillards même et qui

faisaient volontiers des feux de joie avec des embarcations trouvées à la dérive, mais bons garçons au demeurant, et puis l'eau douce a ses pirates.

Mais le lundi, mon Dieu ! quel public de bagne et de maison centrale, quand tout Montmartre et tout Saint-Ouen descendaient en masse faire la fête dans les guinguettes de Billancourt et que bookmakers, marchands de billets, jDonneteurs et cambrioleurs même venaient, bruyants et boulant des épaules, s'installer en maîtres sous les tonnelles de Guilloury ! En face, dans l'iie des Vaches, tout Grenelle et Montparnasse, vestes de toile et cottes de velours, valsaient aux sons phtisiques d'une musique de vinaigre ; les danseuses y étaient en taille et en cheveux. Chez Guilloury, au contraire, c'étaient les robes de soie et les chapeaux hérissés de bouquets des pensionnaires des maisons closes, endimanchées pour la circonstance, des danseuses de bals publics à la mode, des célèbres et des paten-

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lées comme la Môme Chester ou la Maflue, toutes, ce jour-là, parties de leur meublé, le cœur à la tendresse et le porte-monnaie garni, en veine d'aimer un beau petit homme... Et, le soir, c'était chez Guilloury des refrains de café-concert beuglés à voix d'ivrognes, des bruits de bouchons de Champagne, de vaisselle brisée, de jupes qu'on froisse et des cris de femmes qu'on viole, et quelquefois, plus avant dans la nuit, des hurlements de bête égorgée et des coups de couteau.

« \'ous finirez par vous faire assassiner, répétais-je sans cesse à Guilloury, un de vos clients vous plantera un soir son eustache dans le bas-ventre et, n-i, ni, ce sera fini des franches lippées et des beuveries que vous aimez tant, mon pauvre vieux » ; car j'affectais en lui parlant le jargon moyennageux des Contes drolatiques de Balzac, dont Guilloury était entiche; mais lui secouait ses larges épaules : « Moi, pas de danger! Ce sont tous des poteaux, des aminches. Ils se feraient dccoudrc

plutôt que de toucher à un poil de ma peau. Où iraient-ils, d'abord, si la cambuse était fermée? C'est la maison du bon Dieu pour eux, que l'établissement Guilloury. L'endroit est sûr comme une chapelle et, grâce à Dieu, je n'ai jamais eu de descente chez moi. Je ne trinque pas avec la renife (i) et on n'a jamais mangé le morceau au cabaret de V Eperon d'or, les camarades le savent bien. Aussi je suis sacré pour eux, comme vous l'êtes aussi, vous, Monsieur Jean, parce qu'on vous a vu chez moi et avec moi, qu'on vous sait un bon tieu et un ami, quoique un peu jaspineur par métier. Mais vous ne travaillez pas chez le bavard (2), comme un tas de vos copains, et vous, vous pouvez vadrouiller dans tout Paris et à l'heure que vous voudrez, il ne vous arrivera jamais rien dans la soce (3) ; vous n'êtes

(i) La police.

(2) Le juge d'instruction,

(3) La compagnie.

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