LA RAMBLA
La promenade unique au monde de Barcelone : l'avenue de TOpéra, longue de quinze cents mètres, avec, au milieu de sa chaussée, une merveilleuse plantation de platanes, mais de platanes géants au feuillage automnal, encore à peine touché par Tarrière-saison et sous lesquels, de sept heures à deux heures du matin, circulent, affluent, refluent, saluent et se promènent tout Barcelone et toute la Catalogne et tout TAragon, mais gravement, posé-
ment, sans bousculade : les hommes drapés dans la capa de couleur sombre aux revers de peluche cramoisie, vert de mer ou bleu paon ; les femmes, hélas, horriblement fagotées à la française, quelques-unes, un bout de dentelles ou de tulle noir noué sous le menton, tout ce qui reste de l'ancienne mantille, mais la plupart honteusement chapeautées à rinstar de Paris pour la modista francese^ rinévitable modista francese, que signalait déjà avec terreur en 1840 Théophile Gautier, indigné de cette trahison.
C'est que la femme est la même partout, bien moins préoccupée de la beauté que de la mode. La note amusante dans ce fourmillement de figures et de gens, mais un fourmillement lent, inconnu de nos villes du Nord, où le passant, agité, affairé, se hâte et se précipite dans la fièvre, coudoyant et heurtant brutalement le passant, est donnée par Thomme du peuple et les paysans de la province; Catalans pantalonnés de velours noir ou marron.
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le pied nu, serré de bandes de linge, dans Tespadrille de cordes blanches, aux reins la veste ronde de drap noir ou la blouse courte, bleue, ramagée de dessins blancs, et sur les cheveux courts le bonnet phrygien de laine violette. Le Barcelonais porte, lui, ce bonnet en laine rouge; et avec leurs faces glabres, leur pâleur verte, les yeux enfoncés et leur profil brusque, au nez heurté et court, ils ont, ma foi, Tair assez galérien, Barcelonais et Catalans.
Sous les platanes, dans un immense grésillement de friture (le gazouillis de milliers de moineaux se poursuivant dans les branches), la foule s'écoule grave, indifférente, sans une œillade, sans un sourire, presque triste d'aspect s'il n'y avait, çà et là, la tache amusante d'une jupe rouge de femme du peuple ou la gaîté d'un marin en bordée ou d'un uniforme de soldat. Le flot montant des promeneurs prend la droite, le flot descendant suit la gauche, jamais de rencontre; et de chaque côié
de la promenade, les tramways peints de couleur tendre, rose et jaune, blanc ^t bleu pâle, se succèdent, bondés de voyageurs, avec une rapidité effrayante, une vertigineuse vitesse de courses de chars.
A droite et à gauche, Içs hautes maisons à six étages, à terrasses, toutes de plâtre, historiées, badigeonnées de fresques en grisailles sur fond jaune paille ou rosâtre, déshonorées de moulures d*un rococo féroce; ce sont des fonda (hôtels) des restauraciôns (restaurants) et, éclatant d'un luxe lourd et criard, surchargés de dorures avec tout le mauvais goût méridional, des peluquerias (boutiques de coiffures), des confiterias (pâtisseries), des refrescos (limonadiers des villes du Midi), rien qu'un commerce de luxe et d'inutilités (dix peluqueros se comptant ainsi sur un espace de trente mètres) et alors des théâtres, des théâtres et encore des théâtres, el Principale, el LyceOy el Romea, el Calalo^ el Dorado, Novedades, TirolSy Eden^ Alhamhra, Union^ Al-