‹ Un démoniaqueChapitre 36 sur 40 · QUARANTE MINUTES D ARRÊT · texte numérisé non relu

QUARANTE MINUTES D ARRÊT

C'est-à-dire deux heures d'attente, de quatre à six du matin, dans un hangar ouvert à tous les vents et surtout au vent glacé, humide encore des neiges qu'il vient de balayer, delà montagne, car nous sommes au milieu de hauts plateaux, en pleine Sierra.

Mais ces deux mortelles heures passées dans le froid du petit jour, enroulés tant bien

que mal dans un amas de couvertures et dans quelle équivoque et sinistre compagnie !

paysans déguenillés, dont les orteils nus voisinent avec nos têtes, Ândalous drapés dans de crasseuses capas, dont les pans retombent sur nos épaules, ces deux inoubliables heures de veille autour d'un misérable poêle sont un des moindres agréments des voyages en Espagne.

Tra los Montes ou tout au moins dans les provinces, que nous traversons, le voyageur est un colis, rien de plus : aucun confort, aucun souci de Texactitude, d'ailleurs départ ou arrivée, jamais d'heure fixe... Le train part quand il peut; s'il arrive, c'est une chance, et, s'il ne déraille pas, on doit rendre grâces à la Madone et à Saint-Jacques-de-Compostelle ; car, à partir de neuf heures du soir, chauffeur, mécanicien, tout le personnel est gris, la voie depuis Port-Bou jusqu'à Murcie étant encombrée de fûts de vin de Valence et d'Alicante, fûts abandonnés, entassés là et attendant

pour entrer en France l'expiration du fameux traité des droits d'entrée annulé par la Chambre... Tout le commerce des Espagnes est d'ailleurs ruiné par le nouveau décret et, étant donné les sympathies non déguisées de la Reyna Gubernatora pour l'Allemagne, il faut voir avec quelle cordialité nous sommes accueillis maintenant dans les provinces Espagnolantes.

Mais revenons aux chemins de fer... ils en valent la peine. Ils n'ont d'ailleurs qu'une voie, ce qui donne à réfléchir aux plus aventureux, et cette voie court, libre de toute clôture, sur la foi des traités, à travers la campagne. La vitesse des rapides est celle de l'ancienne patache de Brives-la-Gaillarde, il y a des stations toutes les cinq minutes, comme sur la ligne de ceinture, et c'est tout juste si !'on n'arrête pas les trains en marche, à la demande des rateros, (les légendaires brigands de sierras, aujourd'hui remplacés par les hôteliers suisses) pressés de dévaliser les senores

francese égarés dans le pays, et le merveilleux est qu'on arrive encore à destination, étant donné et la lenteur et Tinimaginable longueur des trains, soixante-dix fourgons de marchandises et autant de wagons, tous, sauf le nôtre^ de troisième.

• Et là-dedans on fume, on criaille, on miaule, on piaille, on racle de la guitare (l'Espagnol taciturne s'anime en voyage) et nous roulons, nous, depuis bientôt dix heures dans cet infernal tramway à vapeur. Nous avons quitté Valencia, la veille, à cinq heures et demie du soir et nous n'arriverons à Murcie ■qu'à midi moins le quart, onze heures et demie.

Chinchilla ! Quarante minutes d'arrêt !

Échoués en tas sur quatre bancs, nous sommes là une vingtaine d'êtres humains à grelotter sous ce hangar, dans la nuit et le froid; bande d*émigrants ou peloton de prisonniers dans un corps de garde!

11 faut dire que nous avons déjà eu cin-

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puante minutes d'arrêt, de minuit aune heure, à Lincina (car, naturellement, les trains ne concordent pas et il n'y a pas à choisir, il n'y en a qu'un par jour jDour desservir celte partie de TEspagne), mais à Lincina il y a un buffet et nous avons eu le temps de souper de trois... cafés au lait. successivement ingurgités, car il faudrait un appétit de frère mendiant pour avaler leur tortilla (omelette à l'huile rance) et leur viande frite également de même huile, et leur affreuse olla podrida.

C'est une cuisine de sorcières 1

J'en suis encore à me demander de quoi peuvent bien se nourrir les Français, obligés de résider en Espagne. J'avoue que ce régime est au-dessus des forces, au-dessus même des complaisances de mon estomac : l'omelette aux anchois et aux amandes pilées, le perdreau farci de sardines, le lapin aux confitures et la tarte à la citrouille demeurent pour moi des objets d'épouvante et je commence à comprendre (j'avoue, à ma honte, avoir traversé

TEspagne en me nourrissant, dix jours durant, de mandarines, de fruits confits et de nougats) je commence à comprendre rimmense utilité des pâtissiers et des confiterias.

Je me souviens pourtant d'avoir parfaitement déjeuné dans une posada d'ouvriers, certain matin, à Barcelone, de bouillabaisse et de menus poissons frits et confits dans l'huile, ^ne friteria, comme ils disent là-bas, la/nteria dont raffole tout le bas peuple espagnol... Oh! cette posada du port de Barcelone! Autour de nous des matelots, des paysans, des portefaix du port, rasés comme des galériens, buvaient, la tête renversée, le vin doux à la régalade et des gitanes, noires comme des olives, nous enveloppaient de haineuses œillades.

C'était, ma foi, piquant et savoureux, mais ce que je fus malade le lendemain! La traversée de Marseille à Tunis n'est rien auprès d'agapes pareilles. Décidément je suis bien de

mon pays, normand normandisant, et demeure rebelle aux beautés légendaires du pays des guitares, des castagnettes, des mantilles et des friterias.

Quarante minutes d'arrêt, ô Chinchilla!

r- -ST.-.

« — Mais enfin de quoi se nourrit raristocratie, la haute société de Valence, par exemple, celle dont nous avons tant admiré les équipages attelés et les bêtes de sang à la Turia? » C'est encore moi ou plutôt ce sont encore les rancunes de mon estomac qui reviennent à la charge, je n'ai pas digéré les cafés au lait de Lincina.

« — De quoi?... mais de pois chiches et de JriteriaSy comme le bas populaire... Ah! vous

ne connaissez pas l'Espagnol, c'est un être tout en façade, comme le décor de ses maisons. « Pauvre comme Aragon et fier comme Bragancel Théâtral et misérable^ hors le Catalan qui est le richard du pays et TAndalou demeuré presqu'Arabe, TEspagnol n*a qu'une préoccupation, paraître et paraître encore avant tout : morgue et vanité, tout est là. Vous avez visité la calle de la Mare, à Valence, la rue des beaux hôtels particuliers à balcons de fer ouvragé, à patios intérieurs ombragés de palmiers, et tout dallés de marbre; vous en avez admiré lesjniradores incrustés de faïence et les superbes escaliers se déployant en doubles rampes au-dessus d'une loge de concierge dorée, sculptée et tarabiscotée en plein chêne comme un confessionnal du siècle de Louis XV... rien ne saurait avoir plus grand air que ces demeures familiales de Taristocratie valencienne I... Quelle désillusion si vous y pénétriez... Les vastes pièces y sont à peine meublées: des murailles sommairement

peintes en trompe-rœil à la détrempe ; pas un objet d'art, hors quelque portrait d'aïeiil refusé par le brocanteur; aucun confort, des guéridons d'acajou, des rideaux de percale et des chaises de paille, voilà pour les intérieurs... Et c'est dans ces chambres d'hôtel de quatrième ordre que demeurent, toute l'année, les élégantes à veste de fourrures et les élégants à cravate ponceau dont vous avez hier apprécié et goûté les voitures et les chevaux à la Turia. L'attelage à montrer, l'alezan à faire caracoler à la promenade, voilà le grand, le seul luxe des quarante à cinquante familles titrées de l'aristocratie valencienne. .. A la tombée de la nuit, vite, à l'hôtel, Peppe ou Juanito, on rentre précipitamment dans la belle demeure moisie de la rue de la Mare ; et Peppe, sa livrée prestement ôtée, descend à la cuisine confectionner la soupe aux pois chiches ou le petit pâté aux anchois dont dîneront et le noble senor et la très haute senora, el senor entortillé dans sa capa, la senoia en camisole,

tous deux en tête à tête dans la grande salle à manger démeublée, où fume un pauvre brasero bourré de noyaux de cerise et de menu charbon de bois ! ! !

« Et le même soir, à dix heures, el senor en habit criblé de camélias, la senora, tous les diamants de la famille à monture d'argent aux bras et aux épaules, se montreront, chipotant des sorbets au citron, en première grande loge, au Principale ou à l'Opéra!

« Et voilà, monsieur, la vie tout en décor, minable et luxueuse, de la haute société espagnole. »

Ainsi parie mon interlocuteur; j'avoue que je jubile; ces révélations sont un thé digestif sur mes persistants souvenirs d'estomac.

« Et celle de Madrid, continue mon voisin mis en goût par mes mines approbatives, où les plus grands noms de la cour vivent de jeu et donnent à jouer dans leurs salons, comme en de vulgaires tripots, avec Tassentiment de la police et du roi... On est très hospitalier à

Madrid, mais malheur à Tétranger qui se laisse conduire chez la duchesse de X... ou. le marquis de B..., il y est tout simplement chambré comme dans un cercle... » Un cercle littéraire, entendons-nous et, apportant l'exemple à l'appui, mon hispano-français me cite tout à tràc le nom d'une authentique duchesse ayant son hôtel à Madrid comme à Paris, ruinée d'ailleurs au su et au vu de toute l'Europe, et dont la noble dèche ne se soutient sur un pied de cent mille francs de revenus par an que par le jeu, les cartes et les commissions prises sur les mariagesl!! et le nom m'est encore cité d'un chevalier d'industrie, un peu brûlé dans les villes d'eau, qui reçut soixante mille francs net pour avoir amené un jeune étranger à sacoche garnie dans le cycle infernal de ce tripot princier.

D'ailleurs, nous autres français, n'avonsnous pas de très honnêtes gens qui à Paris, à Marseille et ailleurs ne vivent que du cercle ou des courses, les courses où les chevaux ne

sont pas moins cornés et biseautés sur 1^ tapis \

vert des pelouses que le neuf de carreau sjr ^

le tapis vert des tables de bac.

Il est vrai que TEspagnol a pour lui les courses de taureaux... Les courses de taureaux, c'est à leur (époque, sous le torride et brûlant soleil de juillet, en pleine feria de toros, qu'il faut visiter TEspagne. Qui Ta traversée l'hiver n'a rien vu, ne connaît rien, ignore le premier mot de tout.

Ce peuple que vous trouvez avec raison triste, silencieux et morose entre alors comme en folie. Ce sont des cris, une agitation, une fièvre, une orgie de couleurs, de rubans et de gaîté, et quel assaut de luxe et d'élégances dans les équipages qui conduisent les scnores et les senoras à là Plaza, les jours de feria où doit paraître quelque toréadorapplaudi, comme un Valentin Martin ou un Juan Guérita.

Pendant quinze jours que dure cette feria, à Valence, c'est le marquis Hibanès, un des plus grands seigneurs des Espagnes, qui a

l'honpeur et la faveur très grande de recevoir chez lui, sur le pied de Tintimité, le fameux Guérita. Les plus beaux dîners se donnent alors, pour, célébrer cet ancien chulOj dans tous les hôtels de la calle de la MarCy et la popularité de ce Guérita est d'ailleurs si répandue qu'il ne voyage ni ne se déplace d'une ville dans une autre sans être accompagné du marquis de X. X..., autre grand seigneur de l'aristocratie madrilène, qui suit Guérita comme son ombre, descend avec lui chez le marquis Hibanès et couche même dans sa chambre.

Rien ne peut séparer ces deux derniers modèles de l'amitié antique, et c'est un fait connu dans toutes les provinces qu'il faut inviter et recevoir chez soi le marquis X. X..., si l'on tient à avoir le spada Guérita !

Étrange confidence 1 Nous approchons de l'Orient, en effet ne pus-je m'empêcher de dire.

Et, en effet, par la portière à vasistas ouvert du train qui nous emporte, c'est un paysage

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d'Orient qui se dçssine aux crêtes de ces interminables mouvements de terrains pierreux et rocailleux, éclaboussés par places de tiges vertes d'alfa et de bleuâtres brins de romarin, Au loin, surThorizon, court une monotone et fantasque chaîne de montagnes, ocreuses, argileuses, d'un rouge de sang... Çà et là, le cube blanc, comme un dé, d'une métairie à la mauresque et, sous le ciel d'un bleu aveuglant, la haute silhouette grêle d'un cocotier ou le crabe épanoui d'un palmier chargé de dattes.

En effet, nous approchons de l'Orient.

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Du soleil et des fleurs, une atmosphère chaude et douce de caresse et, devant le plus bel horizon de montagnes, des montagnes comme en évoque le rêve des décorateurs et des poètes, àla fois lointaines et toutes proches, dans un cirque ouvert de cimes bleuâtres et lumineuses, la ville la plus pittoresque, la plus gaie et la plus espagnole dans le sens que nous prêtons à ce mot.

Dès notre entrée en gare un bombardement

de bouquets nous accueille, des bouquets qui embaument, jacinthes, jonquilles et roses thé, offerts à bras tendus par d'étonnantes Murciennes en jupe d'indienne rose à fleurs, drapées dans des châles oranges. Serions-nous enfin en Espagne, dans la vraie ou plutôt dans la fausse, dans celle que nous nous figurions d'après les récits de voyageurs en chambre et la mise en scène des opérettes ?

Le long d'une grande allée de platanes géants, comme on en voit seulement au pays du soleil, des tartanes (voitures du pays) filent, attelées à des mules harnachées de pompons, avec un joli bruissement de grelots et de sonnailles; nous croisons des attelages de bœufs caparaçonnés de harnachements multicolores et bizarres ; entre leurs cornes s'érigent en diadème des frontails de bois entrelacés de laine rouge et incrustés d'acier, d'un goût barbare et charmant. Sur le seuil des portes des maisons basses, en rez-de-chaussée, presque

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mauresques, des femmes ea robes voyantes, des madras jaunes sur leurs cheveux noirs, hèlent avec des rires et des voix gutturales des Andalous à taille svelte, sanglés de ceintures écartâtes, qui passent, parfois l'un tenant une femme en croupe, sur de fins chevaux du pays.

Et là-dessus la joie d'un soleil d'avril. Tout ce mouvement, toute cette gaité se rendent au marché de Murcje, car nous avons cette chance unique de passer huit heures à Murcie et de tomber sur un jour de marché. Et ce marché est installé comme à plaisir, pour le ravissement des yeux, au bord de la Ségura, sur la place de la ville, devant l'unique pont de Murcie, un large pont de pierre, comme tous les ponts d'Espagne, très bombé, en dps d'âne et enjambant un profond ravin encaissé et pierreux, où filtre un mince filet d'eau, la Ségura, le fleuve dévastateur et furieux, le Rhône espagnol des inondations de Murcie.

La Ségura est bordée par un quai vers la gauche, la droite est au contraire tout en berges. C'est sur le quai de gauche que s'élève la ville proprement dite, la droite est abandonnée aux faubourgs.

Sur ce pont fourmillent, se croisent, s'évitent et s'accrochent avec des coups de fouet et des jurons castillans des charrettes, des cavaliers, des attelages de bœufs, de mules et des tartanes; dans la foule toutes les couleurs et tous les costumes: des femmes passent qui ont des jupes de laine rouge semées de fleurs en application de drap de couleur, brodées et rebrodées, et portent des jonquilles et des brins de jacinthe coquettement posés au coin de l'oreille.

. Des Espagnoles , avec des fleurs dans les cheveux! nous le tenons enfin et bien vivant, notre rêve.

Sur. le quai le marché grouille et clame, odorant, coloré : miarché de paysannes debout auprès de leurs marchandises étalées, régimes.

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de dattes, olives fraîches, melons d'eaux, courges vernissées, tomates rouge cuivre, raisins muscats, mandarines et, à côté de piments écarlates et de tas de safrans pareils à de la brique pilée, des figues de Barbarie, tout épluchées, d'un rose humide et savoureux de bouches de femme et çà, et là, les mêmes gros bouquets de roses et de jonquilles aperçus à la gare : une odeur fine de mandarine et d'anis flotte, mêlée aux différents encens déjà épars dans Tair.

De l'autre côté de Teau, sur les berges 011 frissonne un rideau de hauts roseaux d'Espagne, vocifère, braille, beugle et hennit un marché de mules et de bestiaux; un peuple de vestes rondes et de sombreros s'y agite, et sur ce mouvement, ces nuances, ce grouillement c'est le bel horizon ensoleillé des hautaines montagnes, la fuite de la vallée ombragée de palmiers, le cirque de ses collines bleues, et, au-dessus des terrasses ajourées de la ville, le minaret en briques roses de la cathe^

drale, une ancienne mosquée conquise sur les Maures.

O caresse de Tair, ô caresse des yeux, enivrement des sens, et transparence des horizons, salut, ô Murcie, porte de l'Andalousie !

EL MALECONE

Le soir tombe, un soir épique de bataille qui ensanglante tout TOccident. Un horizon de carnage, où des îles d'or en fusion semblent brûler à demi submergées dans une mer de sang, flamboie au-dessus des cimes violatrès des montagnes et^ dans Tapaisement du crépuscule, dans un silence alangui des parfums pénétrants, nous nous promenons lentement, presque avec recueillement, sur le terre-plein de Malecone.

La promenade, surélevée de vingt marches

et bastionnée comme un rempart, domine la Ségura et toute la vallée déjà noyée de claii obscur; un léger frisselis court dans les hauts roseaux frissonnants de la berge et la Ségura, apparue par flaques entre les pierres de son lit, met dans les braises du couchant de faux éclats de miroir. De l'autre côté, nous surplombons du haut de la chaussée en terrasse le jardin botanique de la ville, rempli d'arbres d'essence rare et dont les feuillages embaument la tiédeur délicieuse du soir.

L'heure était nuptiale, étrange et solennelle.

Et nous quittons ce décor de songe, ce pays enchanté dans deux heures.

Il y a longtemps que les rumeurs du marché se sont tues; la promenade, fréquentée de deux à quatre heures, est maintenant déserte; les Murciens y gèleraient à cette heure. De l'autre côté de l'eau, le faubourg de la gare avec son entassement de maisons basses et carrées dé-

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valant sur la berge évoque la pensée d'une ville mauresque, d'une antique kasbah; l'enjambement hardi du vieux pont de Murcie jette une grande arche noire entre le faubourg et la ville, et, derrière nous, le grand minaret rose de la cathédrale, telle une tour magique, a gardé la lumière du soleil enfin sombré à l'horizon. Il se détache, ce minaret, couleur d'aventurine, transparent et doré, sur l'azur sombre de l'Orient.

Et nous quittons cet unique, cet inoubliable paysage dans deux heures et pour ne jamais le revoir peut-être; une indicible mélancolie nous jette affalés sur un banc, les nerfs détendus, les yeux piqués de ridicules larmes. Nous demeurons là sans force dans ce silence et cette paix délicieuse, odorante, avec une sensation affreuse de détresse au cœur!

Comme il ferait bon de s'installer ici, dans ce décor féerique et grandiose, et de s'y laisser vivre loin des tracas et des misères du journalisme parisien.

Cette minute est inoubliable. Pour l'avoir vécue je pardonne à TEspagne et ses interminables nuits en chemin de fer et ses infâmes cuisines de sorcières à recettes diaboliques et fournies sûrement par les comprachicos ; pour cette minute enfin je pardonne à Murcie le bain d'eau tiède, que je ne pus y obtenir, et cela au seul établissement de bain de la ville (les bagnes) après dix-huit heures de chemin de fer, la lavandière capitane surprise en train d'y étuver sa lessive (la directrice des bains, sans doute) me demanda un laps de trois heures pour y chauffer au brasero (sic) la quantité d'eau nécessaire à submerger ma personne. Pour cette minute enfin je pardonne à Murcie le déjeuner, que je ne pus y manger, et l'épouvantable mal de mer pris dans ses tartanes (le seul moyen de locomotion dont on dispose en Espagne), tartanes dont les cahots sont si brusques, le roulis et le tangage si atroces, qu'à côté de ce supplice une traversée en mer de vingt-quatre heures n'est

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rien, et qu'en' dehors des chemins de fer — et quels chemins de fer! ~ il n'y a pas pour le touriste français d'excursion pratique en Espagne.

Le soleil n'est plus maintenant qu'une bande rouge à l'horizon, et sur ce trait de feu se dé-

coupent les cônes noirs de deux lointains cyprès et la tige élancée d'un cocotier d'Afrique, d'un vert noir, en vigueur sur Tincandesdence du couchant. Où ai-je déjà vu cet effet, où ai-je déjà ressenti la nostalgique impression de ces silhouettes de plantes exotiques..., dans les tableaux de Fromentin ou dans les décors du Tribut de Zamora,

Allons, enfants de Tlbérie!

Le fait est que nulle part, même en Algérie, je n'ai eu plus vive et plus profonde la sensation de rOrient. Comme on se sentait loin de tout, de France et de Paris, et comme on aurait voulu cependant demeurer là, longtemps, toujours.

Oui, c'est bien rOrient, ces cyprès, ces maisons basses, ces minarets et ce ciel de braise incandescente! les Maures sont certainement campés derrière ces montagnes, prêts à fondre demain sur la vallée et à reprendre leur vieille ville.

Écoutez là-bas, n'est-ce pas un chant du muezzin? Non, c'est VAngelus^ et comme dans une ville de fées, voilà qu'il sonne tout à la fois clair et musical avec sa voix d'argent aux vingt-cinq clochers des églises et des couvents de Murcie.

Sept heures. Arrachons-nous d'ici. Nous n'avons plus. que vingt minutes à nous pour aller prendre le train.

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