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RIVERAINS

LA BERLANT

RIVERAINS — LA BERLANT

13, boulevard Voltaire, à Asnières, dans une de ces longues et désertes avenues où s'égrènent à Tinfini de tremblotants becs de gaz et dont la solitude sinistre poigne le voyageur affalé dans son wagon de première, entre la voie de ceinture et la première zone de banlieue : Levallois-Perret , Malakoff , Asnières, Pantin, Vaugirard, Issy.

Là, dans une de ces hautes maisons modernes à cinq étages, comme oubliées hors

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Paris, par feu le baron Haussmann, maison isolée sur cet équivoque boulevard, des jeunes gens, presque des enfants, sont attablés, déjà ivres, et godaillent; une vieille femme en marmotte les préside, une quinquagénaire aux allures bonasses de marchande des quatresaisons. De ces festoyeurs nocturnes, tant en blouses de boucher qu'en tricots de laine marron, le plus âgé a dix-huit ans et deux autres en ont seize. Les volailles, dont on fait bombance, ont été volées la veille à un boucher de Courbevoie. Ils s'appellent Doré, Eugène Berlant, Joseph Deville... Mais à quoi bon citer leurs noms, tous les journaux en ont été remplis. Ce sont les assassins de la veuve Dessaigne, ce sont les horribles drôles qui, pendant que leur victime tendait vers eux de pauvres vieilles mains tremblantes, et criait : « Prenez tout ce que j'ai, mais ne me tuez pas I » lui écrasaient la tête à coups de botte et lui mettaient les tempes en bouillie avec un gros coquillage pris au ^hasard sur la

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cheminée; et, comme au plus fort du pillage l'assassinée râlait encore, c'est l'un d'entre eux qui avait cette phrase : « Tiens! la gueuse n'est pas encore crevée, elle nous embête. Descends donc voir, Berlant, et fichelui le coup du lapin ! » Et, la vieille achevée d'un coup de soulier, c'est Berlant qui ricanait : « Cette fois, elle ne piaulera plus. »

Le fils Berlant, car la Berlant est mère et, comme l'horrible gouge entremetteuse et proxénète qui envoie sa fille au truc et qui, pour mieux aguicher les hommes, lui frotte les seins et les cuisses avec le vin sucré du saladier, c'est elle qui envoyait son Ugène scionner la vieille. Pourvoyeuse d'échafaud comme les autres le sont de lupanar, cette laronne a préparé le fruit de ses entrailles et le sang de son sang pour le vol et l'assassinat, Testourbissage des vieilles rentières et le surrinage des pantes ; elle a été le bon conseil de cette bande d'assassins enfants, la Sybille d'écume de cette jeune armée du crime. Quand

Doré, le garçon boucher sans ouvrage, vint proposer le coup à faire à ses complices, c'est la Berlant, la mère d'Ugène, que cette tourbe va consulter, ce sont les instructions de la veuve que reçoit cette graine de bagne. « Il faut écrire une lettre, conseillait cette mégère, vous la porterez, vous, Doré, à la vieille et, pendant qu'elle la lira, vous Testourbirez », et le soir même, dans une rue déserte, à la lueur d'un réverbère, ce réverbère sinistre des boulevards de banlieue que je signalais tout à Theure, Doré griffonnait au crayon les quelques lignes qui, insérées dans une enveloppe, devaient l'introduire auprès de M"'® Dessaigne. Après raffaire faite, enfin, c'est la même veuve Berlant qui, rendez-vous pris avec la bande à la porte d'Asnières, venait attendre ses quatre élèves assassins en compagnie d'une fille, « faut bien que la jeunesse s'amuse », et au récit détaillé du crime avait ce beau cri d'expansion : « Ah ! vous êtes de chouettes amours ; ça, c'est du beau travail.

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oui, voilà du beau travail », et elle les forçait à échanger leurs chapeaux melon contre des casquettes qu'elle avait apportées (s/c), puis, en bonne mère receleuse, les bijoux et l'argent une fois dans ses poches : « Maintenant, vous méritez une récompense. Je vais vous payer le spectacle , puis nous irons souper chez moi. » Et ils y allèrent tous les six, au Naufrage de la Méduse, Soyez sûrs qu'ils y ont pleuré d'attendrissement, les pauvres casquettes sensibles.

La Berlant ! quel titre terrible pour : Une femme par nuit. . .

Nous avions la Bancale, l'équivoque mégère de l'affaire Fualdès , la teneuse de garnis louches, au besoin coupe-gorges, où les cris de l'assassiné s*étouffent aux sons d'un orgue de Barbarie posté dans une ruelle voisine, la Bancale et ses précautionneuses attentions de ménagère, disposant un baquet sous la table où Ton saigne Fualdès et, le baquet rempli, faisant laper le sang tiède à un porc.

Le théâtre nous a donné la Frochard, la hideuse exploiteuse d'aveugles et d'enfants des Deux Orphelines , la Frochard , cette Chouette du xviii* siècle, rencontrée auparavant dans les Mystères de Paris; la Chouette, Fleur-de-Marie, le prince Rodolphe et le Maître d'École, comme tout cela est déjà loin ! Les berges de la Seine, la banlieue parisienne, le terrible bord de Teau d'Asnières au Point-du-Jour ont produit la sœur de ces femmes ou tout au moins une femme de leur sang, la Berlant.

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