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L'HOMME DES BERGES

L'HOMMt DES BERGES

Lui est en passe de remplacer, en pleine banlieue moderne, Tinquiétante légende du Moine bourru : le Moine bourru, Téquivoque loup-garou des ruelles en lacet du Paris de Notre-Dame, du poète Gringoire et du roi Louis-le-Onzième, le spectre encapuchonné de noir dont la menaçante silhouette s'évoquait brusquement dans les culs-de-sac de Tîle de la Cité, à la tombée de la nuit, celui-là même dont Tosseuse main vengeresse poi-

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gnardatt, dans les bouges, les beaux capitaines pâmés sur le sein des bohémiennes et changeait si dextrement les écus en feuilles sèches dans le bahut des maquerelles.

C'est enlinceulé dans une longue blouse bleue de laitier, une Desfoux enroncée jusqu'aux oreilles sur lesguiches en rouflaquettes, les pieds ballant dans des espadrilles, que surgit, à l'heure trouble des crépuscules, l'anonyme et hideux homme des berges.

Au moment ofi le soleil mourant traîne ses derniers rayons sur les bois de Saint-Cloud, incendiant à mi-côte, au milieu de ses vignes, les vitres de la gare de Suresnes, du fond des carrières de plâtre où il pionce le jour, à pas cauteleux, t'échine courbée comme un fauve, l'homme des berges s'amène.

L'air presque d'un flâneur sans la bizarre mobilité de ses yeux, il rôde et muse au bord de l'eau du Point-du-Jour à Billancourt, de Billancourt à Boulogne, s'aitardant aux gymnastiques en plein vent et aux guinguettes. Les

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mains dans les poches de son grimpant, en bonhomme, il descend jusqu'à Neuilly, épiant les ivrognes du lundi étalés au revers des talus et regardant longuement, par dessus les petits murs des villas, si le chenil est loin du corps du logis principal et si le chien est enchaîné ou libre.

C'est encore sa silhouette qui se profile, le soir, presque tragique dans sa blouse-suaire, en face Fîle de la Grande-Jatte. C'est lui que, sans ravoir entendu venir, vous trouvez tout à coup devant vous, marchant à pas feutrés sur le chemin de halage; lui que vous butez subitement du pied, vautré dans les herbes d'un terrain vague et guettant sous ses paupières baissées de faux dormcurle jonc (l'or) de votre chaîne et de votre canne à pomme de lapis.

D'où vient-il, que fait-il ? Il est anonyme, inconnu, invisible et cependant partout : c'est l'éternel danger des promenades suburbaines ! Laitier, déménageur, garçon boucher remer-

cié, maraîcher sans ouvrage. Mystère! Les pierreuses elles-mêmes le redoutent, car il a le surin facile. ACourbevoie,il s'appelle Doré et saigne, entre chien et loup, les vieilles rentières à coups de coquillages. Il se nomme Berlant à Asnières et partage avec maman, quai de Seine, la pile de vieux sacs qui sert de lit aux amants de Vancienne; il raccroche même avec elle et fait la fête avec les miches à dix sous de la maison.

Si la route est déserte, évitez de lui donner du feu, le soir, à l'heure où les ouvriers deviennent rares ; et dans les endroits suspects, à la tombée de la nuit, supprimez toute occasion d'entretien en éteignant cigare et cigarette.

La vieille dame à pliant et à châle français, qu'on rencontre parfois étendue sur le gazon, à l'angle d'un vieux mur, la tête cachée sous son ombrelle, et qu'on croit endormie à l'abri du soleil, est une des victimes de l'homme des berges. Pour peu qu'on s'approche, la dor-

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