VOYAGE A LONDRES
évèques et coadjuteurs dlrlande, au nombre de trente, avaient fait une déclaration absolument imbue de cette doctrine qu'ils présentaient comme catholique. Peu de temps après, les évèques et vicaires apostoliques en Angleterre et en Ecosse suivaient leur exemple. Depuis, on n'avait jamais entendu dire, sur le continent, qu'ils eussent varié ni qu'ils se montrassent enclins à l'ultramontanisme. Comment donc Rome laissait-elle tracasser en France la doctrine qu'un épiscopat professait en corps dans un autre pays ? Le gallicanisme était-il donc permis seulement comme tactique ? M. Bernier avait une trop haute idée de la sainteté de la chaire apostolique pour s'arrêter à cette opinion, mais, ne pouvant expliquer celte antinomie, il résolut d'aller en demander la solution au vicaire apostolique de Londres.
L'Angleterre était alors à une grande date de son histoire religieuse i. L'église romaine s'y préparait à la restauration de sa hiérarchie. L'église établie subissait
I Cf. Theology, Past and Présent^ at Maynooth by thc Very Rev. Dr. Nevili.e, rcctor of ihe Catholic University oî ïreland. Dublin RevitT\ october 1879. — The Allegtd Gallicanism of Maynooth and of the Jrish Cletf.'y, by the Rcv. William J. Walsii, vicc-prêbidcnt of Si. Patrick's CoUêge, Maynooth. Dublin Reviev, january iH8<). — Maynooth Collège, iti centenary history (Dublin, 1895», p. 271-287. — Plrceil, Life uf Cardinal Manning, t. II, chap. V et VI. — \V. Wakd, The lifc and limes of Cardinal Wiseman, ch. XIII, XVII, XXI. — Chez les caiholiûues anglais la campagne contre le gallicanisme commença en 1849. Elle ressemble fort à celle qui fut menée en France. Manning écrivait à .Monsignor George Talbot : « Jusqu'à ce que disparaisse la présente race cpiscopalc il n'y a pas d'espoir w. Talbot répondait le 1 3 décembre 18O0 : « Jcstis de plus en plus de votre avis. Jusqu'à ce que l'ancienne génération de prêtres et d'évêques soit enlevée — au ciel, j'espère, car ce sont de bonnes gens — on ne peut attendre, je le vois, aucun grand progrès de la religion en Angleterre ». Prucni-i , op. dt.. t. II, p. 89- 10 ! Talbot en arma à dire de J -H Ncwman : « C'est l'homme le plus dangereu.\ de l'Angleterre ! »
282 VOYAGE A LOXDRES
une crise, avec Taffaire Gorham qui allait décider la sécession d'un archidiacre dont le zèle de néophyte devait battre en brèche, au profit de rultramonlanisme» le particularisme des catholiques romains. Mais, personne ne pouvait prévoir un coup d'état aussi prochain que la démission du coadjuteur Errington,et Tépiscopat continuait tranquillement les errements de ses pères. Il est à croire que M. Bernier ne reçut dans son voyage que des explications réconfortantes. Si elles lui eussent été défavorables ainsi qu'à sa chère doctrine, on n'aurait pas supprimé son manuscrit.
En rentrant à Paris, le 11 au soir, M. Bernier prit connaissance de ï Univers. Il vit qu'on avait publié sa protestation par contrainte d'huissier, en l'accompagnant de cette note : « Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir que M. l'abbé Bernier ne nous obligeât pas à publier cette lettre ». Cette formule ne sembla pas claire, et il fit porter au journal par la même voie, une relation de M. Jouan-Duverger, racontant comment les faits s'étaient passés.
Le désir de M. Bernier eût été de rester quelques jours dans la capitale pour y voir M. Freslon et quelques ecclésiastiques distingués, mais il repartit dès le lendemain matin. Des lettres qui l'attendaient d'Angers lui apprenaient qu'on craignait pour la vie de l'évèque.
M^' Ângebault éprouva dans sa carrière trois grandes peines : l'opposition qu'on lui fit au début de son épiscopat 1, la condamnation de M. Bernier, le blâme qu'il
I Cf. sup ch. VII.
MALADIE DE i/ÉVÈQUE 285,
encourut de Rome, dans raffairé dite des jeunes prêtres^ A la suite de ce dernier incident, il tomba malade. Lors du premier, il fut obligé de quitter le diocèse pour aller se soigner dans sa famille. Il avait fallu l'industrie et Ténergie de M. Bernier pour lui remonter le moral et l'empêcher de donner sa démission. La condamnation de son vicaire général lui fut un coup plus sensible. Il crut son épiscopat désohonoré. Quel triomphe pour ceux qui lui avaient fait une constante opposition ! Et d'un autre côté, comment ne pas voir que la grande majorité du clergé protestait contre la retraite du grand vicaire,avec un air qui semblait lui attribuer les mérites et la capacité de Tadministration ?
De tous côtés, le pauvre évêque n'apercevait que honte, confusion, embarras. Il refusa toute nourriture, toute conversation, se mit au lit et parla de mourir. Les médecins se déclarèrent impuissants. Bientôt, l'inquiétude de Tentourage épiscopal atteignit une telle extrémité que, le 8 août, le clergé reçut Tordre de commencer des prières publiques pour sa guérison. Dans son mandement, le vicaire général, M. Joubert, disait : « Nous disputerons au ciel, qui le réclame, un évêque que ses vertus, ses talents, son expérience nous rendent si nécessaire. » Quand le bruit d'une amélioration dans l'état du malade se fut répandu, des Angevins osèrent douter qu'une telle expression fût orthodoxe. Ils avaient entendu dire jusque-là qu'on disputait uneàme à l'enfer et à Satan, mais la disputer au ciel et à Dieu ! SI le
1 Cf. Vie de M^r, Au'^ebaull, p. 406.
284 MALADIE DE l'ÉVÊQUE
mandement de ce bon M. Joubert 'allait être, lui aussi» mis à rindex !
Non seulement il ne se produisit aucune catastrophe, mais l'évéque se sentit bientôt revivre. A la prostration succéda Tardeur mystique. Il se fit apporter dans sa chambre sa chape et sa mitre, s'en revêtit ; on ouvrit les fenêtres, et, plein d'idées et de forces nouvelles, il salua, remerciant Dieu, sa bonne ville d'Angers, et se mit à dicter le brouillon d'une lettre pastorale. II disait à ses diocésains :
a En apparaissant une première fois au milieu de vous, il y a huit ans, nous n'avions à vous adresser que des paroles d'espérance et d'amour. Nous vous promettions de nous consacrer à vous sans partage et, dans ce jour, nous commencions à cimenter cette union qui doit faire le bonheur de la famille et unir toujours le père et les enfants, par les liens mutuels de la charité. Aujourd'hui, une autre mission nous est confiée : que de choses nous aurions à vous dire ! Quand on est arrivé sur cette limite qui sépare les deux mondes, les yeux s'éclaircissent au flambeau de la foi, qui jette un éclat plus vif; les illusions disparaissent, ces nuages qui cachent la vérité s'envolent comme ces hommes qui s'élèvent portés sur les ailes des vents. On ne voit plus que dans un lointain qui s'efl^ace le monde, ses vapeurs, ses misères, ses ambitions et ses vaines espérances. Vous avertissant au nom celui qui est et qui nous envoie vers vous, nous venons vous dire : tempus brève est, le temps est court, oui, bien court; c'est la vapeur qui disparaît, c'est le sillon qui fuit sous la marche du vaisseau rapide ^.. »
I Cette lettre pastorale ne fut publiée que le 1 5 septembre, et Tévèquc la data de Sucé, près de Nantes, où il était allé en convalescence chez son frère.
En rentrant à Angers, M. Bernier y trouva les marques les plus touchantes d'affection et de dévouement respectueux.
« Vous savez, vénérabie ami, lui avait écrit le curé de Saint- Martin de Beaupréau, que nulle part vous ne trouverez plus d'amis de cœur que dans notre canton, où chacun s'empressera de vous rendre plus supportable l'épreuve si accablante que la Providence vous envoie. En tout autre temps, je n'aurais osé vous offrir ma maison, et aujourd'hui je me sens vivement pressé de la mettre à votre disposition pour autant de temps qu'il pourra vous être agréable de l'habiter*.
Le curé de Bouchemaine ^ mettait à sa disposition une maison de campagne qu'il possédait à Avrillé. Un autre prêtre lui disait :
a Oh ! s'il est vrai que vous avez eu quelques bons moments en venant à Tigné autrefois, je vous en prie, revenez-y maintenant ! Vous me serez encore bien plus cher ; je serais si heureux de vous entourer d'amour et de prévenance ! Venez à Tigné, vous en serez le Curé et vous m'aurez pour Vicaire. Vous vous souvenez que j'ai des peines ; avec vous elles deviendront
légères ; vous présent, elles disparaîtront ^ d
Pendant le voyage de M. Bernier, un de ses amis, le curé de Saumur, M. Fourmy, s'était occupé de ses finances, dont il soupçonnait le mauvais état. Grâce aux renseignements de Mlle Leguay, il acquit prompte-
1 Lettre du 3 août ; le curé était M. Rabouan.
2 M. Roffay.
3 Lettre du curé B. Vivion.
meqt la certitude que le vicaire général, malgré Taustérilé de sa vie et Tordre de sa dépense, se trouvait dénué des ressources nécessaires à l'installation d'une petite cure de campagne. M. Bernier avait employé, au fur et à mesure, ses modestes émoluments à secourir sa famille, donnant, par ailleurs, généreusement aux bonnes œuvres quand il se trouvait mieux en fonds. Or, il existait en dépôt dans les greniers de la cure de Saumur une grande quantité d'exemplaires de la Bible éditée par l'ancien curé *. M. Fourmy eut l'idée d'exposer délicatement la situation de son ami à ses collègues. « Nous sommes, leur disait-il dans une circulaire, au moins sept cents prêtres dans le diocèse. Qu'il me soit permis, qu'il me soit commandé par vous tous d'envoyer à chacun un exemplaire de la Bible, au prix de neuf francs. Nous le garderons pour nous-mêmes, si nous ne l'avons déjà ; dans le cas contraire, nous le donnerons à quelque pauvre famille et ce sera deux bonnes œuvres à la fois, et notre sacrifice sera léger et nulle délicatesse n'aura à souffrir. Nous en placerons encore dans le cercle de nos connaissances, et le témoignage d'estime et de gratitude que nous voulons offrir à un confrère vénéré s'accroîtra d'autant. » Celte sorte de souscription rapporta environ 4.000 francs, avec lesquels M. Bernier paya une partie de l'impression de sa Bible, qui était bien loin d'être soldée. M. Fourmy eut encore la pensée de réclamer pour son ami l'application
I iVl. Bernier avait confié l'impression de ses Extraits Bibliques à un de ses anciens paroissiens qui, manquant de place dans ses magasins, en obtint au presbytère pour remiser une trop copieuse édition.
du décret du 26 février 1810 et de Tordonnance du 29 septembre 1824, qui assurent aux vicaires généraux révoqués un traitement de 1.500 francs, en attendant un canonicat. La demande fut préalablement appuyée par les députés Freslon, Bineau, de La Touche, auprès du ministre, M. de Parieu, et M. Bernier la présenta directement dans la même lettre où M^^ Angebault sollicitait Tapprobation du gouvernement pour le nouveau vicaire général, M. Bompois. Le ministre répondit que le cas de M. Bernier ne rentrait pas dans ceux que précisait le décret invoqué ; toutefois, on accorda, pour Tannée 1850, une somme de 500 francs, et ^i, Tannée suivante, Tex-vicaire général n'était pas pourvu d'un emploi, sur une pétition de Tévéque, le gouvernement serait disposé à accueillir la proposition d'une subvention plus élevée. En montrant cette réponse à M. Bernier, son ancien collègue, M. Joubert,lui conseilla de demander, de préférence à la cure de Bagneux, celle de Juigné-sur-Loire, dont le desservant sollicitait depuis longtemps sa retraite. Ayant déjà songé à cette combinaison, M. Bernier n'eut pas de peine à suivre le conseil. M^^'' Angebault, feignant de ne pas entendre ceux qui émettaient l'avis de donner une cure de la ville d'Angers à Tex-grand vicaire, et paraissant le croire pressé de partir à la campagne, se hâta de lui accorder l'objet de sa demande. Les relations de Tévéque et de M. Bernier devenaient peu à peu celles d'un administrateur condescendant, vaguement bienveillant, avec un subordonné coupable. c J'ai cru, écrivait au ministre des cultes le prélat, j'ai cru que des raisons de haute convenance s'opposent à
CUBÉ DE JUIGSÉ
ce que cet ecclé^iaslique exerce dorénavant les fonctions de vicaire général, malgré sa soumission entière et spontanée audit décret. 11 a su comprendre et apprécier lui-môtnf ces graves molifs '. » L'abandon d'un cvèciue pour k-qucl il s'était (oui dévoué liit la grande peine de M. liernier. Sa demande d'unecure de campagne n'avait d'autre molif que de ne pas vouloir compromettre, par sa présence, celui qu'il considérait comme un bienfaiteur cl un ami. Il lui fut bientôt impossible de s'illusionner. Par fierté, il serait volontiers parti sur-le-champ dans son exil, et pourtant avec quelle reconnaissance n'aurait-il pas accepté une intervention qui eut fait rapporter sa nomination ! Les circonstances prolongèrent cet élat d'anxiété. Le presbytère de .luigné était inhabitable. L'ancien curé, ne pouvant obtenir de ses fabriciens les réparations nécessaires et voulant se retirer dans sa paroisse, y avait acheté une maison où il vivait depuis plusieurs années. La cure, à demi-ruinée, exigeait une complète restauration. On se mit à l'œuvre pour le nouveau pasteur, mais les travaux ne pouvaient être terminés avant le mois de novembre. Toutes les fois que M. liernier revenait de les presser et de les visiter, il apparaissait en proie à une certaine tristesse dont il ne voulait pas convenir, qu'il s'efforçait de dissiper, mais qui contrastait très fort avec la sérénilé parfaite et toujours égale de son caractère. « Deux choses me contrarient, avoua-1-il une fois, l'importance de la paroisse et cette cure peu convenable. » Les qiois de l'ancien
vicaire séoenti conipiaien si-
reDlséFir.-iDvnt uut suu-.iu- c-:i.: -i^ ' ;
nislr.ltnr. presqx.. tun^ .e: n.--ii-..- --ip^ --; qne 1« de"-iv rures r -.-la.vr-. p:-- '-o-:::::'- • :'^- - • comparés i. d« aiig-î gardi-n.-
ïbbé Fonnnv ^ouiul amvl.cr- u = -^ ..^■- '• ^ •« '• auprès de 1 ^vAque ses mv^'.c- »•.• :=. ^::;- v-" • TakJnipé sans r.pu?aa-.c. .u ^rr:v.: i . «•- -"• Me p'/int mécontentât SOL son .n.:r.=.vn^n .-. vr.u. .■> poBrlm.pardon.sUvouM>la.i.O- m. lii^'u ui !-r.;V ontrailement fixe et assuré, au nvnm -^^ i n-:... .. ..n
curé de seconde classe, ce qui nt s^rai; pmi.; :.. -. • a se procurer- vu quil y a dans la parD■.^s^ :t^< r.--.., ïnnndîe de 2fi0 francs au proUt au run . .
M.Beraier ignorait ces pourparlers dent sa .1 n».!.". sil les eût connus, aurait été l-iesséc- Il MUxxAu\ avec résignation le moment de partir et nava.l îo^.,. d'autres distractions que de se voir poursuivre .hn-, \, journaux nltramonlains. Labbé Peltier no d.-M„>,„ pas. Il attaqua la doctrine de la lettre cnx.n.'. yu M. Bcmier le 5 août. Le condamné de rii»<l< v «>< < m\< encore obligé de défendre sa foi dansunoloUiipHlvrup^.
Uncnonvelle réponse de Peltier suivit, lusù-» M p> >'•''> lesque el si manifestement entachée de lrailiU..n!ill'<t»'
\ Ijeure -il ■■
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que sa victime se crut vengée et garda le silences Le « philosophoïde » continua la campagne tout seul, de son mieux, pendant deux années encore, avec un acharnement qui relève sans doute plutôt de la vengéafice personnelle que du zàle tbéologique. Si la conduite de M. Bernier ne satisfit. point ses adversaires s, elle.excita du moins Tadmiration des gallicans. Beaucoup d*entre eux croyaient qu^un décret de VIndex n'oblige pas strictement.
1 Lettre de Peltier au rédacteur, dans la Voix de la Vérilè du 2^ août; réplique de M. Bernier, datée du 27 août ; réponse de Peltier. Ces pièces ont été reproduites dans un Supplément à la défense de l'PJglise et de sou autorité^ in-8 de 48 pp., imprimé à Reims en 1852.
2 Voici ce qu'en écrivait dom Guéranger à M*' Pie dans une lettre datée des 24-28 août 1850 : « L'abbé Bernier a tenu la triste conduite que vous avez pu suivre dans VUnivers. Son pauvre cvéquc a enHn compris, à la suite de plusieurs lettres de ses collègues qu'il était par trop inconvenant de garder un grand vicaire dont les écrits étaient réprouvés à Rome II est vrai que les honneurs rendus à celui-ci par le concile de Rennes semblaient au prélat une raison de le garder auprès de lui. Il aimait à répéter qu'il n'était pour rien dans les écrits de M. Bernier, qu'il ne les avait pas lus, ce qui voulait dire que la doctrine est chose qui ne regarde pas les évoques.
(( Nous en sommes là, et on veut une censure contre les écrivains orthodoxes, quand on n'en est même pas au catéchisme le plus vulgaire. Aussi cela leur a porté malheur.... Pour en revenir à l'abbé Bernier, après quelques jours d'hésitatiofi. tant de son évèque que de lui-même, il a fini par donner sa démission et, après un séjour à Paris, assez étrar^ge, il a accepté à Saumur une succursale qu'il venait précisément de faire ériger sans se douter qu'elle lui était destinée.
(( Il était temps qu'il vint quelque chose de Rome sur les doctrines du personnage. La brochure de M Peltier dont VUnivers a parlé avait mis en émoi le parti de M. Bernier dans l'Anjou, et ce parti est considérable, grâce aux nombreux placements qu'il avait eu soin de faire dans te diocèse durant les jours de sa puissance. Tous ces forts théologiens portaient bien haut les doctrines de leur maître et ne juraient que par son pélagianisme et son rationalisme qui leur semblaient la vérité même. Aujourd'hui assurément ils n'y voient pas plus clair sur les principes, et les populations restent entre les mains de gens qui ne savent pas et ne sauront jamais ce que c'est que la foi Vous avez vn comment M Bernier est mécontent que l'on ait compromis le concile de Trente en citant les décrets de foi par lesquels il enseigne que la foi n'est pas une chose qui soit libre pour les chrétiens baptisés. »
Ils reconnaissaient à la congrégation romaine le droit de condamner un ouvrage, non seulement pour une doctrine erronée, mais encore à cause d'une seule proposition inopportune, ne le fût-elle qu'à Rome. Mais ce qui avait des inconvénients au-delà des monts pouvait bien être anodin en deçà ; aussi pour devenir
' valable en France, la condamnation devait être confirmée par les évêques. Quatre ans après celle de M. Bernier, M^^ Qausel de Montais disait dans un écrit public : « h'Index n'est pas reçu en France, non plus que dans d'autres pays catholiques* ». En se soumettant sans épiloguer, le vicaire général d'Angers passa généralement pour donner un grand exemple.
La retraite de M. Bernier fut autant accompagnée de regrets que de commisération. On vit avec peine s'éloigner cet homme distingué, très affable quoique peu expansif, toujours disposé à rendre service de quelque manière que ce fût, dont les décisions étaient promptes, claires et sûres, et qui faisait siennes toutes les causes qu'on venait lui soumettre. Les humbles, les timides, les faibles pouvaient toujours compter sur son concours empressé et persévérant ; aussi lui donnèrent-ils de
' particulières marques de sympathie. La jeunesse cléricale l'aimait : il en faisait la conquête aux examens du séminaire. Un sourire d'autant plus charmant qu'il surprenait dans sa physionomie, ordinairement sévère, prouvait sa bienveillance. Une question sur le pays, sur la famille, un souvenir rappelé avec un aimable u-propos
I Coup J\vil, p. 67.
ne manquait jamais de rendre l'assurance à l'examiné qui trahissait quelque trouble. Puis le grand vicaire posait ses questions d'une manière si lumineuse que l'attention des spectateurs était vivement piquée et que rinterrogé, s'il était capable, brillait toujours et, s'il ne savait pas, n'échouait jamais dans un complet naufrage. « M^"" Freppel, raconte encore volontiers le vénérable témoin d'un demi-siècle d'études au grand séminaire % M^'^Preppei seul savait questionner d'une manière aussi intéressante. 1» M. Bernier excellait aussi à donner aux jeunes prêtres des conseils d'étude et de travail. Il les exprimait d'un ton si pénétré que leur souvenir ne s'efTaçait pas.
Un jour, traversant un corridor du séminaire, il aperçut dans une chambre, par la porte entr'ouverte, un de ses élèves de Mongazon. M. Bernier avait remarqué au collège son aimable caractère, ses heureuses dispositions et surtout sa grande application. Aussi s'approcha-t-il du jeune homme en lui demandant s'il avait toujours conservé son ardeur pour le travail. Une quinzaine d'années après, l'étudiant, M. Mathurin Subileau, devenu dans la charge de supérieur de Mongazon le plus distingué des successeurs de M. Bernier, lui rappelait avec reconnaissance que cette conversation fortuite avait été pour lui un stimulant inoubliable.
Non seulement la grande majorité du clergé angevin entoura de sa sympathie le vicaire général démissionnaire, mais encore elle témoigna du mépris à ceux*qu*on
I M. l'abbé Ruchaud.
accusait d'être les auteurs de son malheur. Par un jugement téméraire on mettait en leur nombre Tabbé iules Morel. Il Qt déclarer par tout TAnjou qu'il n'y était »our rien. On doit l'en croire. Malheureusement la impagne qu'il mena dans le même temps, par un usque revirement contre Lacordaire, son intime ami séminaire, le jeune compagnon qu'il avait entraîné Chesnaie, et qu'il avait rêvé de suivre dans la libre lérique, n'est guère plus honorable pour sa mémoire 1. {pudeur dans l'afFaire de M. Bernier ne fut pas imitée jtous. Quelques-uns, enfants perdus du parti, blessés l'administration, jaloux de tout mérite, eicités par mesquines rivalités de coteries et de collèges, se 'èrent àde telles manifestations que ceux qui n'étaient complètement aveuglés par la haine théologique en 'ouvèrent de la honte et du remords, infln l'incident atteignit son dénouement et M. Berir partit pour sa cure. Juste un an auparavant il se idait au concile de Rennes où les évéques de la 'ovince, sans inquiétude sur son orthodoxie, lui innaient cette prépondérance qui devait déchaîner int de colère et causer sa perte.
1 Cf. Vie Ju P. Lacordaire^ par M. Foissct, tome II, p. 163-167.
Le curé de Juxgné**sur>*Loire *
(Novembre 1850-novembre 1851)
Le 7 novembre, M. Bernier, arrivé dans sa paroisse, écrivait à Mlle Leguay, restée pouf quelques jours encore à Angers : a Voici, ma bonne fille, la première lettre que je date de Juigné. Il est bien juste que vous ayez les prémices. J'ai le cœur en paix et presque joyeux. J'espère que la divine Providence sera avec nous. »
Trois jours après, M. Bernier prenait possession de son église et se présentait lui-même et sans cérémonie à ses paroissiens, a Le jour même de son installation, écrivait M. Claude à Mlle Leguay, je passais bien près de lui ; la rivière seule nous séparait. En apercevant ce vieux clocher de Juigné à travers les arbres, j'avais le cœur vraiment triste, en songeant que c'est à ce misérable trou qu'allait être désormais réduit celui que tant de désirs appellent ailleurs parce qu*il en est si digne. »
Ainsi, tout était consommé. Le grand vicaire, devenu desservant de campagne, se distinguait seulement des curés voisins par les fonctions de supériorité qu'il conservait sur les deux communautés qui avaient refusé d'accepter sa démission. Cette charge le mettait parfois
I Revue de l Anjou ^ t. XLI (1900).
dans la nécessité de traiter avec Tévêque, et c'est ainsi qu'il eut bientôt à lui transmettre une invitation pour une fête des sœurs de Saint-Charles. Le prélat répondit simplement :
An^ers^ le 16 novembre i8<yO,
Mon bien* cher Abbé,
Je vous renvoie la lettre de la bonne Supérieure. Je suis très heureux de ses dispositions et je me fais un plaisir d'assister à cette pieuse cérémonie.
Je vous remercie bien, mon bon abbé, des détails que vous me donnez sur votre hermitage. Puisse le bon Dieu bénir Thermite et lui faire trouver dans la solitude le calme et le repos qui n*habitent pas toujours les villes.
Croyez bien, je vous prie,, à mon affectueux dévouement,
-j- GuiLL., évéque d'Angers.
Par une coïncidlsnce très remarquée, M^' Régnier se trouvait alors en Anjou, attendant les pièces nécessaires à sa prise de possession du siège de Cambrai.. On fit généralement la comparaison du nouvel archevêque et de son ancien collègue. Ils partageaient, dit-on, les mêmes idées, mais Tun les gardait avec prudence, et l'autre se compromettait pour les défendre. Voilà pourquoi, partis d'un même point, placés naguère sur une même ligne, l'un se trouvait en poste cardinalice et l'autre desservant d'une humble paroisse de campagne.
Quelle que fût leur distance, M^^ Régnier voulut absolument visiter son vieil ami. L'évèque d'Angers fut du voyage et, le 20 novembre, Tunique rue de Juigné, étroite et tortueuse, vit passer le carrosse des deux pré-