VISITE DE MONSEIGNEUR RÉGNIER
lats. M. Bernier fit avec franchise et simplicité les honneurs de sa cure. Il s'efforça, d'un air gai, dç cacher ce que sa position avait de pénible pour lui et ses visiteurs. <
Toujours grand distributeur d'images, M^^ Angebauli en offrit une au curé et à Mlle Leguay. C'étaient de petites gravures sur bois, éditées par Letaille. Celle de M. Bernier représente un proscrit partant appuyé sur un bâton et accompagné d'un ange gardien, de robe blanche et longue. Lé fugitif s'éloigne, tête basse, de sa patrie que figure une citadelle fermée, défendue par une sentinelle vigilante. L'image porte, en bas, le mot Exil, et, en haut, la parole divine : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour ta justice. Au verso, se lit une petite homélie : « Qu'importe à Thomme qui a la foi au cœur, qui a l'espérance, que lui importe sur quels parages il ait à mériter le ciel ! Ne peut-il pas dire avec saint Basile : Je ne connais point l'exil, n'étant attaché à aucun lieu ? Toute la terre est à Dieu : elle sera partout ma patrie ou plutôt le lieu de mon passage. i>
Mlle Leguay s'édifia beaucoup de ces sentiments. « Bien compris par ceux qui souffrent, écrivait-elle, ils sont un baume salutaire pour le cœur et un puissant encouragement pour l'àme chrétienne, unie à son Dieu par la souffrance ». Mais la pieuse fille ne fut sans doute pas moins réconfortée par les assurances que l'évêque ne cessa de donner : qu'il accorderait à M. Bernier le premier canonicat titulaire vacant et qu'il lui laissait tous ses pouvoirs de vicaire général.
Le curé n'eut pas dlllusion. A l'un de ses amis qui, dans les mêmes jours, s'adressait à lui comme à un
accusait d'être les auteurs de son malheur. Par un jugement téméraire on mettait en leur nombre Tabbé Jules Morel. Il fit déclarer par tout TAnjou qu'il n*y était pour rien. On doit l'en croire. Malheureusement la campagne qu'il mena dans le même temps, par un brusque revirement contre Lacordaire, son intime ami de séminaire, le jeune compagnon qu'il avait entraîné à la Chesnaie, et qu'il avait rêvé de suivre dans la libre Amérique, n'est guère plus honorable pour sa mémoire i. Sa pudeur dans l'afFaire de M. Bernier ne fut pas imitée de tous. Quelques-uns, enfants perdus du parti, blessés par l'administration, jaloux de tout mérite, eicités par de mesquines rivalités de coteries et de collèges, se livrèrent à de telles manifestations que ceux qui n'étaient pas complètement aveuglés par la haine théologique en éprouvèrent de la honte et du remords.
Enfin l'incident atteignit son dénouement et M. Bernier partit pour sa cure. Juste un an auparavant il se rendait au concile de Rennes où les évèques de la province, sans inquiétude sur son orthodoxie, lui donnaient cette prépondérance qui devait déchaîner tant de colère et causer sa perte.
I Cf. Vie du P. Lacordaire, par M. Foissct, tome II, p. 163-167.