LA POLITIQUE
Montalembert et Falloux ne tardèrent point à se repentir de leur adhésion au coup d'État. Il se séparèrent alors du nouveau gouvernement, blâmant ceux qui s'y attachaient en sacrifiant « la liberté à la force sous prétexte de religion ^ ». Une nouvelle division
fractionna encore les catholiques en parlementaires et en absolutistes. La carrière du comte de Falloux en fut brisée et sa finesse diplomatique ne servit pas plu9 à la patrie que la forte intelligence de l'ancien vicaire général, son antagoniste, ne servait à l'Église. Rejeté dans les lettres et l'agriculture, l'ancien politique mena une vie d*opposition sourde et distinguée. « Je commençai dès lors, raconte-t-il, à connaître une jouissance qui n'est pas sans saveur, celle de demeurer fermement royaliste en pleine disgrâce du Roi. J'y ajoutai bientôt une seconde jouissance de même nature, celle de demearer fidèlement catholique en pleine défaveur du Pape. Certains diront : — Voilà bien Técole de l'orgueil ! — Non, c'esi simplement l'école de la conscience * ».
Ainsi, sept annéesavaient suffi pour donner au fervent ultramontaindel845des sentiments plus que gallicans. Non seulement M. Bernier qu'il avait implacablement persécuté comme janséniste et schismatique, n'avait jamais savouré « la pleine défaveur », mais encore il vénérait le pape et croyait seulement défendre TÉglise contre les empiétements^ d'une coterie du journalisme dont M. de Falloux se plaignait si amèrement maintenant qu'il ne pouvait plus l'utiliser.
I Montalembert (1852), Des intérêts catholiques, p. 105, 3 Mémoires d'un Royjlisté^ H, p. 209.
)22 LE CHASOIKE TITULAIRE
La correspondance du chanoine, en conservant ses impressions sur les événements qui troublaient la France et l'Eglise, ne donne point de longs détails sur sa vie intime. Le petit nombre de se? lettres qui ont été conservées lait vivement regrellerde ne pas en posséder davantage. Quels charmants tableaux elles peignent 1 Le voici qui raconte les grandes occupations de Justine Leguay et d'une autre vieille fille qui la venait voir fréquemment, Mlle Leconle. Il écrit à une de ses pénitentes, très liée avec ces deux demoiselles, et l'invite à passer à Angers « quelques instants du moins ».
Je vous connais, ajoute-t-il, deux amies qui auront tant de jolies choses à vous dire ! L'une d'elles, je le sais, vous tient au courant de tout. Mais ce n'est qu'en causant qu'on vous pourrait faire connaître par le menu mille intéressants détails, mille petits incidents. D'ailleurs on ne peut jamais rendre par lettre ce que le geste, le ton et le jeu de la physionomie ajoutent aux choses de piquant. Le chapitre qui fournira les meilleurs récits est, sans contredit, celui de \' Association pour Vadoratton diurne du Siiiiit-Sacremefil, dont, comme vous le savez, vos deux amies font partie, où, de plus, elles sont dignitaires et en charge. A part la ferveur édifiante de ces Dames, il se passe dans cette crypte de l'Evfché, dans la sacristie qui la dessert et dans la salle du Conseil, des choses très propres à vous intéresser, je vous l'assufe. Le Conseil, présidé par le directeur, M. J. Ménard, s'est réuni déjà trois ou quatre fois pour disserter des questions, sinon très profondes, du moins très compliquées. Mlle L^nj.iy, qui n'entend pas tout, ne me donne que quelques bribes de ces graves délibérations ; mais Mlle Leconte a dû prendre des notes. Cela ne peut manquer d'être curieux ; venez donc à Angers. Vous pensez, avec raison, que l'amour- propre est entièrement banni de ces saintes réunions et qu'on n'y connaît ni la suscep-
LE CHANOINE TlTCl.AIRE }23
tibilité, ni les petites rivalités. Ajoutez, pour être dans le vrai, que la charité n'y est blessée ou légèrement égratignée, ni avant, ni pendant, ni après... Cest admirable! Néanmoins, pour ne rien vous dissimuler sur le compte de vos amies, je dois vous dire qu'elles n'acceptent pas toujours avec asscr de simplicité certaines décisions, certaines mesures qui ne s'ajustent pas à leurs idées, qu'elles ont un peu l'esprit tourné à la critique ; je crains môme pour l'une d'elles que son zèle ne participe un peu de l'esprit de cabale.
Je ne suis pas si étranger à cette association que le public pourrait croire. Mlle Leguay en est sacristine en chef. Quelquefois elle me quitte brusquement, au beau milieu du dîner, pour aller voir dans la crypte si les bougies ne sont point éteintes. Trois à quatre fois la semaine, elle me sert, comme complément de dessert, à la suite du souper, six souches à préparer et à mettre en bonne humeur pour le sen-ice du lendemain ; je pense qu'incessamment M. le Directeur me signera un brevet de soussacristain . Me voilà en voie de progrés ^...
Mlle Leguay était sourde et rhumatisante ; Mlle Leconte souffrait d'étouffements momentanés qui Tobligeaient à recourir parfois aux sangsues. Une tranche gaieté n'en remplissait pas moins leurs entretiens. De son cabinet de travail le vieux chanoine les entendait rire à pleine gorge, et il souriait au milieu de ses austères occupations.
La manière plaisante dont on prenait les menus incidents constituait le charme de cette vie monotone pour un homme très actif. II excellait à les raconter. Voici quelques lignes des premiers jours de Tan, temps des dîners officiels et des cadeaux :
I Lettre du 8 juillet 185.^.
Î24 I-E CHAKOINE TITULAIRE
Un superbe quartier de chevreuil m'arriva lundi matin par ta voiture de Normandie, Invité que j'étais â diner mardi chez mon Evtïquc, je crus honorer de mon raieui: le noble gibier que la Providence m'envoyait, en sollicitant son admission sur la table épiscopale. Il y figura, effectivement, avec beaucoup d'avantage, et il y fut très fort goûté par tous les convives. Vous croiriez <jue sa gloire doit se terminer là. Point du tout. Le lendemain, grâce à l'habileté du découpeur de la veille, je la vis figurer encore, sous le nom de gtgot et, à ce titre, dans une parfaite intégrité, en première ligne, sur la table quasi-épi se opale du radieux abbé Joubert -, il fut comblé d'éloges par de nombreux amateurs, tant chanoines que curés. 11 fut reconnu, toutefois, et déclaré revenant, mais revenant bon, et chacun voulut connaître son histoire. Alors je soutins qu'il était normand, arrivé en droiture de Saint-Maurice-du-Désert, département de l'Orne, et j'ajoutai que, pour plus amples renseignements, on s'adresserait, à coup sûr, à M. L. de Contades. Je le prie de me pardonner celle indiscrétion'.
A partir de 1854, le chanoine, qui jasque-Ià a'avait guère donné que de fréquentes instructions à la communaulé de Saint-Charles, se mit à prêcher des sermons solennels. Après avoir accepté deux premières invitations, il écrivait à l'une de ses correspondantes :
Je n'ai, du reste, rien de nouveau, rien d'extraordinaire, rien de piquant à vous dire, s! ce n'est, peut-être, que j'ai à prêcher deux sermons, vrais sermons, entendez-vous bien, et non pas deux de ces entretiens que nous appiclons quelquefois dîners, deux sermons, dis-je, à huit jours d'intervalle, l'un à la cathédrale pour la fête du Rosaire, au premier dimanche d'octobre,
LE CHANOINE TITULAIRE ^2j
l'autre à Saint-Serge, pour la fête patronale. C'est, vous le voyez, beaucoup plus que je n'en fais d'ordinaire, dans le cours de deux ou trois années. Mais ne craignez pas qu'à mon âge je tombe dans la manie de prêcher et de travailler des sermons. D'ailleurs, je commence à devenir paresseux, je le sens, et je dois avouer que ce sentiment ne me fait guère rougir ; j'ai même une certaine tendance à m'y complaire. Voyez ce que c'est que 60 ans ! Tâchez donc de ne pas vieillir... Deux sermons d'ici à quinze jours !! Croyez-vous que ce serait pour moi effrayant, si le vide ne se faisait pas vite à Saint-Charles, où, depuis un mois, nous avions plus de 200 religieuses.
Quoi qu'il eût dit de sa paresse et sans devenir maniaque, le chanoine monta dès lors assez souvent dans les chaires de la ville et même de la campagne. Sa parole très distinguée lui créait toujours du succès : la société se dérangeait pour aller l'entendre et les gens du peuple étaient ravis de sa clarté et de ses conseils pratiques K
De cette vie très occupée, le jardinage était presque la seule récréation. Pour reposer M. Bernier de ses livres, Mlle Leguay acheta ce qui porte, assez mal à propos quand il s'agit de tels acquéreurs, Tappellalion de « vide-bouteille ». La propriété se nommait le Triangle^
I Deux allocutions de M. Bernier ont été imprimées : l'une dans le Journal de*Maine-et-Loire du mercredi i8 octobre 1854 ; elle fut prononcée à la bénédiction d*une statue de la Vierge sur la levée de la Loire. à La Daguenière ; l'autre forme une brochure intitulée : Inauguration des peintures murales de la chapelle de V Hospice Sainte-Marie d" Angers. Discours prononcé par M. l'abbé Dernier^ ij août i8$y, In-8 de ai pp., Angers, Cosnier et Lachèse, 1857. M Bernier n'eut que fort peu de temps pour f réparer ce discours. L'évêque, qui avait promis de le donner, s'excusa au dernier moment quand les convenances ne permettaient plus de demander un prédicateur. Son titre d'administrateur enjoignit à M. Bernier l'obligation de combler le vide. Ce discours, qui est, en même temps que l'explication des peintures, un véritable sermon fut très goûté.
sans doute parce que le toit de son pavillon représente cette figure ^ Le jardin en était vaste et le chanoine l'entretenait lui-même avec le plus grand soin. S'absentait-il, Mlle Leguay veillait à ne rien laisser dépérir, quitte à y mettre elle-même la main. Durant un des trois séjours qu'il fit aux eaux de Marligné, elle lui écrivit qu'elle avait arrosé a consciencieusement » ses plantations. Mais la pieqse fille donnait de moins longs détails sur le jardin que sur son peu de progrès dans la vie spirituelle. Le chanoine lui répondit :
Grand merci pour mes chers thuyas. Je pense, s'ils surN'ivent à cette sécheresse, malingres qu'ils étaient déjà, qu'ils devront ce bienfait à votre consciencieux arrosement. Si je les vois un jour en pleine possession de la vie, je me dirai : en vain, je les aurais plantés, binotés, palissades, recommandés et patronnés en mille manières ; si une main intelligente, dévouée et consciencieuse y ne les avait pas arrosés, ils étaient destinés à périr. Admirables effets de la conscience ! Parlez-moi de la conscience pour faire prospérer les thuyas ! Je me réjouis d'apprendre à mon voisin Leroy * le grand secret pour faire pousser vigoureusement les jeunes arbres et surtout les thuyas. Je ne saurais croire, quoi que vous en disiez, qu'avec une conscience si propre à faire reverdir un thuya, il soit difficile de faire prospérer l'arbre qui s'appelle perfection. Mais il faudrait se souvenir que cet arbre a, tout
1 Le Trianf^le était en pleine campagne et à une demi-heure de la cité. On s'y rendait par le Bas-Chemin du Mail. Un bosquet le séparait de la ligne du chemin de fer d'Angers à Tours. La li^ne d'Angers à Noyant a bouleversé l'enclos et passe tout auprès du pavillon. Bien qu'il soit à l'extrémité de l'avenue Savary, on ne peut y accéder de ce côté, mais seulement par une propriété située sur le chemin de Sfint-Léonard, n* 87. — Rue du Voilier, M. Bernier habitait au n* 9 actuel. On y voit encore, dans le corridor d'entrée, une inscription commémorative que Ht placer Mlle Leguay.
2 Le grand horticulteur d'Angers.
comme l'autre, ses moments de sève et ses moments de langueur ; surtout il ne faudrait pas oublier que l'œil ne peut jamais en saisir les progrès et les accroissements, et ne pas prétendre, à force de culture et par de vains mais très lassants efforts, le pousser, dans deux ou trois saisons, h une hauteur exagérée et peut-être chimérique.
Enfin, pour revenir à mes thuyas^ sans perdre de vue tout à fait voire perfection, je finis en m'appliquant ce mot de saint Paul : i* ai planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l'accroissement.
lie Supérieur de Communautés '
De toute la vie de M. Bernier, l'œuvre qui coûta le plus de temps et le plus d'efforts, fut l'établissement des sœurs de Saint-Charles. Elle mérite d'être contée avec quelques détails. Lui-même sachant combien les individus qui passent peuvent être déûgurés dans l'histoire, au profit des institutions qui demeurent, à pris la peine de taire le récit de ses travaux et d'en conserver les preuves authentiques '.
Vers 1714, une Angevine, Anne Jallot, réunit autour d'elle quelques personnes dévouées pour faire l'école aux enfants de la classe ouvrière et donner des soins aux malades pauvres. Désirant assurer l'avenir de cette société, la pieuse fille lui fit don d'une maison convenable, et elle y attacha quelques rentes, à condition qu'on y formerait des sujets pour rendre les mêmes services aux petites filles et aux pauvres des campagnes de l'Anjou.
j M. Bernier a écril une XutUt sur lu cin-^ièj-nUon de Satal-CharUs ;
lAnecrs. Harassé iSs'l). M. Bernier til relier à la suite de son eiemplaïrc le recii auiographc des circonstances qui l'amenËrenl k donner sa démission de supérieur de la communaulé-
Le 27 décembre 1723, Tévéque Michel Poncet de la Rivière, approuva» signa et revêtit du sceau épiscopal le règlement qu*Ânne Jallot avait fait accepter par ses compagnes. Dans ces statuts il n'y a nulle mention de vœux de religion, et on n'y trouve rien qui règle les rapports entre la maison d'Angers et les sujets qu'elle enverra, après leur formation, dans d'autres localités.
Pendant plus d'un siècle, selon l'intention de la fondatrice, la petite compagnie, dite de l'hospice de Saint- Charles, fut uniquement composée de séculières. La pharmacie, les pansements, Tassistance des malades pauvres étaient, avec une piété solide, l'objet principal de ses membres. Les pieuses filles montraient ensuite à tire et à écrire, faisaient apprendre le catéchisme et u les quatre règles ». Leur enseignement se bornait à ces éléments qui semblaient suffisants pour les pauvres.
Lorsque M^"^ Angebault prit possession du diocèse d'Angers, la petite société était présidée par une supérieure qui se faisait appeler sceizr, tandis que les précédentes avaient gardé le traitement de Mademoiselle. Quand, pendant un siècle, la maison n'avait procuré des institutrices qu'à six ou huit paroisses, cette supérieure, sœur Céleste, en avait déjà pourvu trente-six en dix années. Tout comme la mère Pelletier, c'était une grande congrégation que rêvait cette femme active et intelligente. Le premier soin de son administration lui semblait être de placer le plus possible de filles revêtues de son costume et s'appelant sœurs de Saint-Charles. Quatre-vingts sujets portant cet habit et ce nom se trouvaient ainsi répartis dans 42 établissements, desser-
JJO I.A COXCRÉCATEON DE SAINT-CHARLES
vis la plupart par deux sœurs, quelques-uns par une seule, le plus petit nombre par trois, et dont les ressources étaient plus ou moins précaires, plus ou moins insuTfisantes. Aucun vœu ne liait ces personnes ; elles ne prenaient même aucun engagemeot. Vêtues et envoyées en obédience après avoir fait à l'hospice Saint-Charles un séjour dont la durée n'était point fixée, mais le plus souvent fort court, 'elles se créaient une existance tout à fait indépendante. Elles ne gardaient avec la maison d'Angers que des rapports entièrement libres de reconnaissance, de confiance et d'affection. Elles manquaient de ce qui semble nécessaire aux habitudes de formation religieuse et de centralisation ecclésiastique : d'un corps de statuts ou de règles émanant de l'autorité compétente, d'exercices réguliers de noviciat, d'épreuves taisant connaitre la vocation, d'instructions indispensables sur les obligations de la vie religieuse. Leur situation parut irrégulière à M^' Angebault.
Le nouvel évêque, restaurateur de la congrégation épuisée de Saînt-Gildas, avait le désir et l'habitude de s'occuper de religieuses. Son zèle trouvait matière dans cette société. Il ne parait pas avoir songé un seul instant que le diocèse comptait déjà trois congrégations enseignantes, fondées au commencement du siècle *, et qu'au lieu d'en établir un nouvelle, il vaudrait peutêtre mieux incorporer à quelqu'une la communauté de Saint-Charles. Il pensa moins encore lui laisser son carnclÎTc de dames laïques, vouées à l'enseigne-
. . .mmeraie. établie en 'fiit, de la Salle de Torfou en 182;.
ment chrétien et à la visite des malades. (( L'évéqne confia la charge de supérieur de la communauté à M. Bernier, et lui demanda de travailler à la formation de la congrégation de Saint-Charles * ». M. Dernier trouva dans un grand nombre de sujets des dispositions louables et une bonne volonté qui suppléa, en partie, à ce qui manquait pour la connaissance et la pratique de la vie religieuse.
Il se consacra surtout aux novices. Même étant vicaire général, il alla presque chaque jour leur donner des leçons d'histoire, de géographie et de lecture ^ Les résultats de sa ferme direction furent bientôt appréciés. L'estime et la confiance du public et du clergé envers la communauté s'accrurent rapidement. Confiantes dans l'avenir, les sœurs acquirent, en 1846, une vaste propriété » où Ton put installer commodément la maison-mère et le noviciat. Tout ' annonçait la prospérité quand M. Bernier donna sa démission de grand vicaire. Il voulut aussi se démettre de la supériorité des quatre congrégations qui lui avaient été confiées. Seulement, pour Saint-Charles, la situation le fit balancer. Comme il a écrit lui-même la fin de ses relations avec la communauté, il est préférable de les lui laisser exposer, d'autant que son récit met suffisamment en relief ce qui rendit très lourd son gouvernement aux religieuses.
1 Vie de Mgr. Aw^ebault., p. 89.
2 M. Bernicr rédigea pour elles un traité d'arithmétique imprimé en ï8^5 et iH53,ct le Syllabaire des écoles dirigées par les sœurs de Saint' Charles l Angers t Harassé, 1858}.
3 Boulevard de Laval et chemin du Silence.
Il me semblait évident que le changement qui s'opérait dans ma position aurait une influence inévitable et désavantageuse sur ma situation comme supérieur et me rendrait plus difficile l'exercice de l'autorité. D'un autre côté, Saint-Charles était déjà dans un état prospère à la vérité, mais à un de ces points critiques et décisifs où l'opinion publique, devenue favorable, attend cependant encore pour se fixer définitivement, et où il faut peu de chose pour qu'elle se retire, ou se retourne en sens inverse. Quel effet mon éloignement pouvait-il produire sur l'opinion ? Il ne m'appartient pas de répondre moi-même à cette question que, pourtant, je ne pouvais guère ne me pas faire. Mais j'étais compétent, seul compétent peut-être, pour juger des circonstances énoncées ci-dessous, les quelles me décidèrent à conserv-er la supériorité pour Saint-Charles, et, par une conséquence naturelle, pour les trois autres maisons qui d'ailleurs demandaient ensemble beaucoup moins de travail et de soins que la première toute seule :
i^ La supérieure de Saint-Charles (Mère Modeste Trédille), naturellement timide et peu jalouse d'autorité, ne savait point encore assez se faire obéir; on ne respectait pas assez son caractère de Supérieure Générale ; elle était restée trop étrangère au noviciat ; elle rêvait une démission qu'il ne lui fut permis de donner deux ans plus tard que pour lui rendre son autorité et l'affermir et fortifier son moral.
2« L'économe générale i, qu'il avait été indispensable, en 1843 de choisir pour assistante, n avait pas su comprendre ce qu'il y avait de délicat et de dangereux dans ce cumul ; son caractère très ardent et peu mesuré, la portait à tirer, en toute occasion, grand parti de ce double titre, pour se donner un ascendant exorbitant, dont elle usait souvent avec témérité et ténacité, parce que, dès en 1850, elle avait le malheur de se croire indispensable à la maison-mère. Le remède au mal était d'autant plus
1 Sœur Saint-Charles.
difficile à trouver que cet excès était justifié ou dissimulé à ses yeux et aux yeux de bien d'autres, par un grand dévouement et une incontestable capacité, jointe à un excellent cœur. De là une pression pénible et fatigante sur la supérieure et même sur le conseil ; de là du malaise dans les esjprits et de la gêne dans les rapports ; de là aussi des exemples quotidiens tout opposés à l'esprit de subordination. S'il était difficile de bien reconnaître le mal et d'en trouver le remède, il était plus difficile encore d'en venir à l'effet et de réussir dans l'opération.
30 En 1850, le véritable esprit de communauté était encore de trop fraîche date à Saint-Charles et sa domination sur l'ancien esprit d'individualisme était encore trop faiblement établie, le bien y était assez généralement adopté, mais assez peu compris ; surtout il n'était pas encore suffisamment passé à l'état d'habitude.
40 En 1850, il y avait encore trop peu d'unité d'enseignement et trop d'arbitraire de la part des supérieures locales dans la tenue des obédiences.
50 En 1850, la supérieure et ses conseillères n'étaient guère plus avancées qu'en 1843, pour les affaires d'administration extérieure, c'est-à-dire pour la correspondance et les rapports plus ou moins officiels de la communauté, avec les autorités locales ou supérieures, avec les maires, les curés, les patrons de leurs obédiences, etc.
Sur tous ces points il y avait énormément à faire dans Saint- Charles, au mois d'août 1850. Je me crus assez fortement posé pour, Dieu aidant, remplir toutes ces lacunes et lever tous ces obstacles en assez peu de temps. Ce n'était pas une vaine illusion, et la Providence a permis que dans les quatre années qui ont suivi, la communauté ait fait, sous les divers points de vue que je viens de signaler et dans le bien en général plus de progrès que dans les huit années précédentes.
Cependant les succès eux-mêmes ou plutôt les voies suivies pour les obtenir préparaient peu à peu mon éloignement et
prédisposaient les esprits à voir ma démission sans regret, du moins en ce qui concerne un certain nombre de sœurs. Dès l'année 1853, il me fut manifeste que mon autorité commençait à leur être à charge. Il avait si souvent fallu la faire intervenir, à défaut de la conviction et de la persuasion î Tant de fois une volonté ferme et inébranlable avait été une condition indispensable pour faire le bien utilement et solidement î II n'est pas très étonnant que ces filles se soient lassées d'une tutelle si peu flexible et dont l'impulsion, le contrôle ou l'opposition, étaient d'une fréquence presque quotidienne. D'ailleurs elles se sentaient de force à marcher désormais sans être tenues en laisse. Outre les impressions qu'avaient pu laisser dans quelques-unes les deux grands coups d'état, opérés à 9 ans d'intervalle, à savoir la déchéance de la sœur Céleste et celle de la sœur assistante, il avait fallu faire bien souvent de l'autorité et causer des contrariétés plus ou moins fortes, même à la supérieure dont, j'aime à le reconnaître, les vues étaient le plus souvent d'accord avec les miennes. Le seul point sur lequel il y a eu jusqu'à la fin d'assez fortes dissidences entre elle et moi était l'admission à la la prise d'habits de sujets trop peu instruites et leur envoi prématuré dans des obédiences nouvelles, acceptées un peu témérairement. 11 a été excessivement difficile de faire comprendre, et à peine comprend-on à l'heure qu'il est, la nécessijé de conserver à la maison-mère une réserve suffisante de sujets capables et disponibles pour les remplacements imprévus.
Cependant une grave question préoccupait M.Bernier ainsi que le Conseil. Il devenait urgent d'augmenter les constructions de la maison-mère. Les religieuses songeaient à commencer par la chapelle qu'elles voulaient belle et vaste. Le supérieur songeait à l'augmentation des bâtiments d'habitation qui étaient devenus très
insuffisants et dont les graves inconvénients se faisaient sentir continuellement. Un conflit devint inévitable.
Il me fut bien vite manifeste, raconte M. Dernier, qu'on s'était échauffé, exalté, par le désir d avoir, avant tout, une belle chapelle et que, dans cette exaltation, on regarderait . comme des puérilités toutes mes raisons en faveur des bâtiments d'habitation. Je prévis dès lors Tissue de cette affaire, et j'acceptai la crise comme pierre de touche pour le degré d'influence qui me restait près des conseillères. Mais, pour qu'il n'y eût point de surprise, je déclarai, à l'avance et plus d'une fois, que je ne permettrais point que la chapelle eût la prioriié sur les hàtmenis d'habitation. Puis l'incertitude de l'avenir me fut une raison pour pousser, de concert avec qui de droit, la refonte totale et l'impression des règles ; opération qui devenait aus^i très urgente et rigoureusement nécessaire pour consolider le bien déjà fait. Plus dune fois, en me livrant à ce travail, je me suis dit que ce service rendu à Saint-Charles serait probablement le dernier. Il n'a été adopté, approuvé et authentiqué qu'au bout de huit mois (le 17 septembre).
Pendant ce temps, M. Duvétre, l'architecte, avait, sur ma demande, fourni des plans et des évaluations propres à éclairer tout le monde, sur fes constructions à faire, tant de la chapelle que de diverses parties des bâtiments. Sur l'inspection de ces pièces, je dis, en conseil, que je ne m'opposais point à la construction de la chapelle, si l'on voulait. faire simultanément des parties de bâtiments que j'indiquai.
*Fort peu de temps après, ces Dames ayant causé avec Monseigneur et lui ayant présenté sur leur situation financière un compte, au dire de l'économe elle-même, très incomplet et peu exact, sans lui mettre mes notes sous les yeux. Sa Grandeur me renvoya les plans et devis, en me disant (sa lettre est du 27 septembre 1854) qu'il croit prudent de se borner à entreprendre les
articles 4 et 5 montant à 49.864 francs pour la chapelle et le vestibule, mais sans rien pronohcer d'une manière absolue.
Le 29, j'écrivis à la mère supérieure en lui renvoyant le dossier : « Le jour où il sera décidé qu'on bâtira une chapelle sera la veille du jour où je donnerai ma démission, si Von ne décide pas en même temps qu'ufu dépense égale sera entreprise et exécutée simultanément, pour Vagrandissement des bâtiments d'habitation. »
Le 30, réponse signée par les cinq membres du conseil et portant qu'on ne peut pas changer la détermination annoncée à Monseigneur de bâtir seulement la chapelle et son vestibule.
Le 2 octobre, j'envoie au prélat ma démission motivée ' et je la notifie â la Supérieure.
Il m'eût été facile de prendre les devants sur ces dames auprès de Monseigneur ; et même après sa lettre du 27, il m'eût été facile de lui démontrer qu'à Saint-Charles, pas plus qu'à la Retraite -, la chapelle ne devait avoir la priorité sur les bâtiments d'habitation... Mais le moyen de me faire pardonner cette facile victoire ? Comment conserver assez d'influence pour faire du bien à ces bonnes filles, après avoir, de haute lutte, refoulé un désir pieusement, mais réellement, passionné ? C'était bien le cas de faire une sérieuse application de la plaisanterie de Gresset :
Désir de Bllc est un feu qui duvorc.
Désir de nonne est cent fois pis encore...
1 Mgr Angebault répondit à M. Bernier : « Je suis bien triste de cette détermination et je pense qu'il vous en aura coûté à vous-même pour 4a prendre* Depuis douze ans vous avez donné à ces pauvres filles des soins assidus, vous les avez tirées du précipice et il doit vous être pénible de renoncer aux consolations qui devaient être le prix de vos efiorts. Votre détermination paraît tellement arrêtée que je n'insiste pas pour vous prier de reprendre un fardeau dont vous paraissez si fatigué ; elles devront du moins être toujours reconnaissantes de tout ce que vous avez fait pour elles. Mon embarras sera bien grand pour vous remplacer et je ne sais vraimeut pas à qui je confierai une telle mission. » (Lettre du ^ octobre).
2 Communauté d'Angers.
D'ailleurs, toute l'affaire se résumait en ce peu de mots : aux yeux du conseil si ma démission était fâcheuse, Tajournement d'une belle chapelle eût été plus fâcheux encore.
Cet exposé très sobre, ne dit point tout ce que M. Bernier fit pour ses religieuses, combien leurs procédés à son égard furent parfois singuliers, ni combien il en souffrit. Après avoir gaillardement accepté sa démission, elles lui demandèrent, par l'entremise de Tévèque, la continuation de services d'une grande commodité pour la communauté, messes et saints plusieurs fois la semaine, chaque dimanche exhortation. Le chanoine leur rendit encore ces bons offices jusque dans le cours de 1855, où les sœurs, ayant trouvé moyen de se passer de lui, le remercièrent. Dans le mois de novembre de la même année, leur supérieure tomba frappée presque subitement. En faisant part de sa grave maladie à M. Bernier, on se borna à lui demander le secours de ses prières, sans l'inviter à revoir celle dont il avait dirigé si longtemps l'inexpérience dans les affaires et qu'il avait aidée à la formation d'une grande congrégation.
Plus tard les religieuses ont reconnu la sagesse du plan de leur supérieur. Quels que soient les sentiments qu'elles lui gardent, il reste l'auteur de la constitution qui régit leur vie, l'auteur de leur directoire scolaire qui dénote une profonde science pédagogique et dont l'observation a fait leur succès.
Dans le même temps que M. Bernier travaillait à la refonte définitive des règles de Saint-Charles, il rédigeait un long rapport à la commission des hospices sur un traité nouveau à conclure avec les sœurs de Sainte-
338 Les religieuses
Marie, dites des Renfermés, pour le service du bel et vaste hôpital général d'Angers.
Vous concevez, écrivait-il à Mlle Bernard, qu'à cette occasion, j'ai eu sur les bras, et je n'en suis pas quitte, les bonnes religieuses et leur excellent père Joubert, qui ne voient pas toutes choses du même point de vue que mes honorés collègues, les administrateurs. Voyez un peu le côté délicat de mon rôle : naturellement, je serais, dans la commission, le défenseur des prêtres et des religieuses, s'il était besoin qu'ils y fussent défendus. Eh bien ! j'ai la conviction que la commission peut et qu'elle doit faire une économie annuelle de 3000 fr. sur le personnel des sœurs ; il y a, entre mes propositions et celles de la commission, une différence d'environ 2000 francs*.
Deux mois plus tard, en revenant sur celte affaire, il disait à sa correspondante :
A propos de .religieuses, savez-vous. Mademoiselle que je vous ai trouvée bien sévère à leur endroit, dans votre dernière lettre. Il y a un côté par où elles doivent assez naturellement paraître, de temps en temps, très blâmables aux personnes séculières : c'est l'esprit de communauté, ou pour parler plus exactement, le zèle pour leur communauté. Alors même que ce zèle se renferme dans de justes limites, il est rarement compris, très souvent il suscite des plaintes sans fondement et des hostilités passionnées. A plus forte raison en est-il ainsi quand il cesse d'être modéré, discret, judicieux. Mais je soutiens que même dans ces cas, il devrait encore être jugé avec indulgence en faveur des motifs qui l'inspirent, et du désintéressement persomiel qui s'y rencontre presque toujours. Je l'ai plus d'une fois combattu et ramené à ce qui me semblait être la juste
I Lettre du H juillet 1^5.^.