LE DÉCLIN
été assez rare, je me suis laissé aller à de pures rêveries, que^ ma sœur une fois dans le ciel, je ne serais plus nécessaire à rien ou à personne sur la terre, et qu'il n'y aurait plus de raison apparente pour que Dieu m'y laissât. Songeant, depuis lors, à ces rêveries, je me suis dit que s'il plaît au Seigneur de mesurer le temps de ma vieillesse sur le besoin que j'ai de fiiire pénitence, eî^e pourrait se prolonger jusqu'à la décrépitude K »
I Lettre du 22 avril 1857, à Mlle Bernard.
Jésuitisme et Jansénisme >
Au mois d'août 1857, M. Bernier rencontra fortuitement le directeur de la Reuue de V Anjou et du Maine^ M. Lemarchand, qui lui demanda s'il n'aurait pas dans ses études quelque article intéressant la province. Depuis la publication de la jolie Notice historique sur le collège de BeaupréaUy c'était la seconde fois qu'on faisait à son auteur l'honneur de cette sollicitation, a Je n'ai rieo, répondit le chanoine, sinon un travail déjà vieux sur le Jansénismey et qui, pour rentrer dans la spécialité de la Reoue^ aurait besoin d'additions relatives à notre évéque Henri Arnauld. » M. Lemarchand les sollicita, et, peu de jours après, tous deux lisaient ensemble le manuscrit. Un point accidentel fut modifié de commun accord et le directeur ne témoigna pas la moindre hésitation pour l'admission de l'article ».
VEtude sur le Jansénisme faisait un bel et court éloge des urais gallicans qui se laissèrent a spolier, proscrire, égorger par milliers, par attachement au Saint-Siège et
1 Revue de V Anjou, t. XLl (1900).
2 Cf. Revue de l'Anjou, lomc III (1858), p. 113. — VEtude sur le Jansénisme parut en novembre 1857, p. 101-115.
par amour de l'unité*. », Mais le passage qui pouvait choquer le plus les ultramontains était Tappréciation de la conduite de la Compagnie de Jésus.
« Le zclc lies jésuites, disait M. Bernier, ne parut ni assez pur ni assez mesuré ; et Ton put croire qu'ils avaient à cœur de faire triompher le système sur la grâce, inventé par leur père Molina, autant, tout au moins, que d'abattre une erreur opposée à la foi. Leur zèle, qui eut, dès le principe, les caractères de l'esprit de corps, n'hésita pas à opposer intrigues à intrigues, et il eut trop souvent les allures de l'esprit de parti. Ils compromirent la cause de la bonne doctrine et de l'Eglise, tout en la défendant, parce qu'ils passionnèrent la défense : ils la compromirent encore plus, peut-être, en l'identifiant et en la confondant avec leur cause propre, car on se porta comme janséniste pour n'être pas soupçonné de favoriser les casuistes relâchés. Que l'opinion, égarée par la calomnie, ait été injus'te envers cette Compagnie, au sujet de la casuistique, c'est ce que je n'entends point discuter ici •; mais il reste toujours qu'a tort ou à raison on se rapprocha de Port-Royal pour se tenir â l'écart des jésuites. Pascal leur fit cruellement expier les excès et les déviations de leur zèle en leur infligeant les Provinciales ; et l'expiation se perpétue comme le succès de ces immortelles satires, dont, après tout, la solidité n'est qu'apparente, et qui ont été suffisamment réfutées, quant au fond, par le livre intitulé : Euîrdiem lïEudoxc et de Clcaudre -. D
Si surprenante que fût cette liberté d'appréciation dans la Revue de VAnjou, elle le semblait plus encore
1 Revue^ nov. 1H57, p. 115.
2 Novembre 1858, p. iii.
* ALBERT LEMARCHAND 36 1
quand on pensait à son directeur, Albert Lcmarchand >. Les bourgeois voltairiens l'appelaient « jésuite de robe courte » ; lui, posait comme bénédictin laïque et faisait partie des conférences de la Société de Saint-Vincent de Paul dont il fut même le secrétaire. L'abbé Morel, qui se vantait de sa conversion, Tavait naturellement mis dans « les bons principes - » ; son biographe ajoute que ce les moines de Solesmes, en défrayant sa revue, le confirmèrent dans Tultramontanisme ^ s. Il ne faut donc pas s'étonner qu'à la lecture de l'étude imprimée de M. Bernier, il ait senti qu'il n'en pouvait rester là. Aussi, quoiqu'il fiit doué de la plus grande tendresse de cœur, il n'hésita pas à susciter une nouvelle controverse, sans aucune commisération pour l'auteur. Quelques jours après, il écrivait à un religieux de Solesmes, dom Piolin, la lettre suivante :
Mon Révérend Père,
Il y a dans la dernière livraison de la Revue de rAnjoii et du Ma'we un article qui vous a peut-être surpris et affligé. Je veux parler de V Elude sur le Jansénisme ^ de M. l'abbé Bernier. Je n'ai inséré qu'à regret, et par respect pour le caractère honorable de
1 Sur A. Lcmarchand, cf. André Joubcn, Revue de V Anjou, 18H9, l. .wiii, p. 262-266 ; Kuscbc Pavie, Mémoires de la Société XationjU d'A'^riculture, Science et Arts d'An'^ers^ 1890, l. iv, p, 1-15^ ; cl surtout L.-F. La Bessièrc, lievue Angevine, 1898, t. v, p. 2-16.
2 « Lcmarchand en digne néophyte du captivant abbé Jules iMorel, avec qui les hasards de la cohabitation et une pieuse entremise l'avaient déjà lié de la plus déférente amitié et qui se tlattc à bon droit de sa conxersion religieuse opérée par lui de» \H.\U : Lcmarchand, dis-je, à sa suite, s'était vite enrôlé dans cette phalange de catholiques opposant leur intransigeance d'othodoxie aux écarts de l'émancipation sociale » K. Pavie, loc. cit., p. 8.
' 3 E. Pavie, /oc. cit , p. 56.
362 ALBERT LEMARCHAND »
Tauteur, ces pages où la Compagnie de Jésus est fort maltraitée, et qui semblent moins avoir pour but de flétrir les doctrines de révéque d'Ypres que de réhabiliter les opinions gallicanes. J'ai pris soin de dire, il est vrai, à M. Tabbé Bernier, que je ne rac faisais nullement solidaire de ses appréciations. Mais ma conscience n'est pas tout à fait tranquille, et je souhaiterais vivement qu'une réfutation parût dans le recueil même qui contient Terreur. J'entrerais bien en lice moi-même ; mais il se pourrait que mes forces ne fussent pas au niveau de mon zèle, ou que je me servisse maladroitement des armes de la vérité. Il faut un chevalier vigoureux et aguerri. Le R. P. dom Guéranger rainerait inévitablement. Auriez-vous Tobligeance d'être, mon intermédiaire près de lui et de lui demander j'appui de son bras si ferme et si sûr ? Je suis indiscret peut-être ; maïs vous trouverez une excuse, je l'espère, dans la gravité même de la cause à défendre.
X'euillez agréez, mon Révérend Père, l'assurance de mon respectueux attachement et de mes sentiments le^plus distingués.
Albert Lemarchand*.
Le 13 janvier M. Lemarchand réclamait de l'abbé de Solesmes l'article promis et sur lequel il avait compté pour le 15 décembre *.
On ne peut être surpris de voir entrer en scène celui que Pie IX appelait dom Guerroyer. Depuis deux ans, il menait campagne contre le naturalisme en histoire et
i Plus tard, quand la polémique que M. Lemarchand avait, provoquée cul été engagée, il crut devoir donner à ses lecteurs « quelques mots d'explication sur le débat ». (Revue de l'Anjou et du Maine, mars 1858, p ^55). Il raconta que M. Bernier était allé lui-même lui proposer une étude sur le Jansénisme, etc. Le chanoine rétablit U vérité des faits :' ceux-là il les connaissait. Mais il ne sut jamais comment la polémique avait éclaté.
2 Lettre de Lemarchand à dom Piolin, datée du 27 novembre 1857.
en philosophie. Une étude qui ne célébrait pas comme providentielle la Compagnie de Jésus devait lui paraître entachée de ce rationalisme dont il s'était déclaré Tinfatigable redresseur. De plus on doit se rappeler une parole de sa vieillesse : u Si je valais la peine d'être résumé, ma vie n'a été autre chose qu'une réaction contre la tendance jansénienné i». Comme il y a eu des semi-ariens et des semi-pélagiens, il n'entendait pas qu'il restât des semi-jansénistes. En toutes choses il adopta les théories et les tendances contraires à celles de la secte et prétendit à tel point les imposer qu'il renvoya de son noviciat un postulant très bénédictin ', défenseur de la doctrine traditionnelle de l'ordre sur la grâce. « J'exècre les thomistes, disait-il, autant que le bréviaire de Paris ».
Un blâme contre les jésuites dans leur lutte avec le jansénisme lui semblait une défense indirecte de l'hérésie. De la part d'un gallican c'était une incartade bonne à relever. L'occasion se présentait belle de déconsidérer sa doctrine en la montrant compromise avec une erreur formellement condamnée.
Ni le souvenir de ses malheurs, ni les sentiments de bienveillance qu'il professait pour Solesmes — et dom Guéranger les connaissait . mieux que personne s — ne pouvaient mettre à l'abri le délinquant. Pour un théo-
1 Le P. Emmanuel André, fondateur du monastère de Mcsnil-Saint- Loup (diocèse de Troycs), mort le 51 mars 190^ 11 fut novice à Solesmes en juin-juillet 1H74.
2 En 1853 M. Bernier conseillait à l'un de ses protégés d'entrer au noviciat de l'abbaye de Solesmes et lui donnait une lettre de recommandation pour dom Guéranger.