‹ Un dernier GallicanChapitre 120 sur 162 · LA GRIPPE · texte numérisé non relu

LA GRIPPE

logien polémUlc l'umour de la vérité prime toutes les considérations ; le silence ou le repos serait une trahison. Pendant que l'orage s'amoncelait, le chanoine soignait une grippe tranquillement et sans aucune défiance. Dans une lettre pleine de sages conseils h l'une de ses dirigées ■, il raconte ainsi sa maladie :

« Je tiens à ce que vous sachieiî que j'entre' d.ins mon neuvième jour de grippe. Par le passé, je plaisantais volontiers à propos de la grippe, lui reconnaissant â peine l'imponarice et 1,1 fjravité d'un rhume sérieux. Quel préjugé! Quelle criante injustice ! Vraiment j'en ai presque des remords. Si jamais vous n'avez eu la grippe, ma bonne demoiselle, je crains que vous n'en ayiez comme moi que des [dées fausses ou très incomplètes. Détrompez-vous ; sachez apprécier la grippe. Faites tout pour échapper h la grippe. En preuve de mes assertions, je vous dirai que je n'ai pas célébré la sainte messe depuis mercredi ; que je n'ai quitté la chambre qu'hier après midi ; que j'ai absorbé une quantité fabuleuse de tisanes, de sirops, de bonbons sans parler d'une salutaire décoction de roqiiei d'amaiida, recommandée par Mlle Leconte comme remède infaillible. Mais voici qui est plus fort : malgré tout cela, je ne suis qu'un impruikiit, parce que j'ai eu jusqu'à lundi soir la prétention de me rendre aujourd'hui mercredi aus Rosiers, pour, remplir l'engagement de prêcher l'Adoration, et qu'il a fallu, pour me faire lâcher prise, qu'on organisât une formidable coalition, à la lèle de laquelle s'est placé M. Bompois. Tels sont ici, au physique et au moral, les caractères de la grippe en l'an 1858. Après cela, plaisantez donc de la grippe ! — E.n réalité, je n'ai eu que quelques fièvres très peu fortes. La toux .a très notablement diminué et changé de nature a.

M. Bernier se trouva juste guéri pour recevoir, le !«*■ février, la réfutation de dom Guéranger et soutenir une terrible polémique. Le chanoine, qui ne Tarait point cherchée, Teùt voulue purement historique : son antagoniste déplaça sans cesse la question, pour la rendre doctrinale. Au fur et à mesure qu'il sortait du terrain critique pour porter la lutte sur le gallicanisme, il manœuvrait sensiblement plus à Taise. Quant au sujet en litige, il sembla se garder de vouloir le pénétrer et M. Bernier ne vit dans son argumentation que des raisons a priori^ « saupoudrées de dévotion », « présentées a sur le ton d'une conscience mal édifiée i», « des considérations sentimentales » et des provocations gratuites. Néanmoins Tauteur de Tarticle ne le trouva pas si mauvais et, ne jugeant pas la publicité de la Reuue de r Anjou suffisante, il le fit reproduire dans VUniversK Il reçut bientôt les remerciements d'un des membres les plus distingués de la Compagnie de Jésus, le père Michel Fessard.

M. Bernier montra facilement, dans une riposte qu'il publia le mois suivant, que son contradicteur n'avait pas a rendu un vrai service à ceux dont il s'était constitué Tavocat ». Puis, entrant dans Tarène où on Tavait défié, il consacra quelques pages à la justification du gallicanisme. Pour se défendre partout où il avait été attaqué, il adressa sa réponse à VUniuers, Naturellement le journal refusa, sous prétexte de longueur; de la publier in extenso, alléguant encore qu'elle engagerait une série

I II et 1 5 février.

366 JÉSLITISMK ET JANSÉNISME

(le répliques el que, d'ailleurs, il lui répugnait de publier « une pareille thèse > sans y être contraint par les moyens légaux. Le chanoine ne jugea pas à propos d'envoyer l'huissier chez Veuitlol. Il ne demanda point non plus la publication d'extraits de sa défense, sachant trop bien la partialité des coups de ciseaux du Journaliste. La polémique se trouvait circonscrite à l'Anjou. C'était d'ailleurs sunîsammeni ' gros de promesses, comme on peut le conjecturer de la lettre de M. Lemarcband à l^bbê de Solesmes.

Mon Révérend Père,

\'ous recevrez demain la nouvelle livraison de h Rniie Ae Vâii]oxi el du Maine. Elle contient une réponse à votre article, ou plutôt un second acte d'accusation contre la Compagnie de Jésus, grossi d'un véritable manifeste gallican. J'espère que vous voudrez bien achever l'œuvre que vous avez commencée et faire justice des erreurs et des ressentiments dont M. l'abbé IJemier persiste A se faire l'organe. Pouvez-vous m'cnvoycr votre réplitjue du 20 au 25, et quelle place à peu prés faui-il vous réser\'er ?

Veuille/ agréer, mon Révérend Pure, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.

Albert Lf.marchasd.

P.-S. — M. liernter fait tirer à part et envoie à. plusieurs

évéqUL-S.

Quelques jours après, dom Guéranger écrivait à son prieur absent : n Le Bernier vient de publier un article abominable dans la Revue de l'Anjou en réponse au mien.

Il faut que TEvéque d'Angers déteste bien cordialement les Jésuites pour avoir souffert qu'un de ses chanoines publiât une telle diatribe. J'en ferai justice en allant et venant, comme du premier article. >

La vérité, facile à deviner, est que l'évêque n'avait point eu connaissance de la Réplique avant son impres- >sion. Quant à ses sentiments envers les jésuites, ils ne devaient pas être haineux puisqu'il se confessait au supérieur de leur résidence d'Angers, le père Gautier, religieux à qui la renommée. de sa patience dans une longue maladie gagna une grande vénération ^ Atterré de l'éclat produit par l'article de M. Dernier, l'évêque envoya l'expression de ses regrets au P. Gautier et celui-ci lui répondit au nom de la Communauté :

J'ai été peiné de l'article de M. Bernier, car il me semble qu'il aurait pu employer plus utilement pour le bien de l'Eglise les talents que Dieu lui a donnés. 11 y a du vrai dans ses paroles ; nos pères ont commis des fautes, mais il y a bien des exagérations et bien des assertions fausses. Je ne puis expliquer autrement ces erreurs qu'en les attribuant à un travers d'esprit et, comme le dit Votre Grandeur, cette maladie est incurable ; les meilleurs avis ne sauraient en arrêter le cours. J'espère du moins qu'elle lui servira d'excuse auprès de Dieu. Pour nous, il me semble que nous n'avons rien de mieux à faire qu'à répéter la parole du prophète : Bonum mihi quia humiliasti me, 11 nous est utile de recevoir de temps à autres quelques humiliations. Cependant je compte envoyer à notre Révérend Père Provincial l'article de M. Bernier, afin qu'il puisse juger s'il convier.t de relever quelques-unes des erreurs qu'il renferme i.

1 Le père Gautier mourut à Angers le 14 juillet iH^io. Sa vie a é^é publiée par le P. Ntiury, quatre ans plus lard.

2 Lettre du 10 mars.

368 LES JÉSUITES d' ANGERS

Cette correspondance ne parvint point à la connaissance de M. Bernier ; mais on lui rapporta un mot du père Gautier qui dit à son propos, « sur le ton le plus pénétré et de l'air le plus recueilli » : « Ainsi se réalisent ces paroles de notre divin Maître : S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront 1. » Le chanoine ramassa cette phrase qui osait Tassimiler aux ennemis du Christ et des Apôtres, mais il n'en garda pas de rancune à son auteur qu'il tenait pour un homme « vénérable et distingué 1». 4 Voilà, disait-il tristement, une sensibilité qui se conçoit jusqu'à un certain point, quand on comprend ce que produit l'esprit de corps sur les âmes les mieux trempées ; voilà une susceptibilité qui peut, quoique excessive, avoir quelque chose d'honorable dans son principe. Mais ce n'en est pas moins une 'vraie faiblesse' ».

M. Bernier avait-il espéré que les jésuites d'Angers reconnaîtraient qu'il n'était pas leur ennemi? Ils devaient le savoir. Vicaire général, il leur avait prodigué les marques d'estime, spécialement par des visites dont il était ordinairement si avare. Ses écrits antérieurs les avaient loués ^ Dans la polémique actuelle, il allait même jusqu'à déclarer sans cesse qu'il ne comprenait pas qu'on pût être « ami de l'Eglise, du moins amisage, éclairé, judicieux, et en même temps ennemi de cette grande et noble institution ». a II serait peu digne d'un

1 .Vo/ï est servus majov domino su(t. Si we fcrsecnfi *««/. et rox pet se" quenlur. (Jean, xv.)

2 \oiivelU remoittrunce, p. i j.

3 Cf. XotiLi: hisliniquc sur M. A/t»;i;M;o;/, p. 167 cl p. 17^ (r'édit )•

LES JKSUITES D*AXGERS 369

catholique, disait-il encore de se complaire à jeter sur eux le blâme et la censure, d Seulement, il ajoutait, en matière d^bistoire : « Vérité et justice pour tous, pour les jésuites comme pour les jansénistes, pour les hétérodoxes comme pour les orthodoxes, i».

Or, la résidence d'Angers se composait alors de religieux qui, comme beaucoup d'autres, à différentes époques, se disaient prêts à blâmer tout ce qu'on leur montrerait le mériter dans leur Société, qui se déclaraient même disposés à rire de bon cœur d'une spirituelle et honnête satire qu'on en tenterait. Mais, zélés missionnaires et pieux directeurs, n'estimant l'histoire que comme un répertoire d'anecdotes édifiantes, dès qu'on découvrait dans leur passé quelque chose de moins pur, tremblant de voir diminuer leur sainte autorité, craignant qu'on ne leur empêchât d'être « les canaux de la grâce », ils gémissaient sur cette œuvre diabolique et savaient, par des insinuations habiles, au moins discréditer l'homme dangereux, l'esprit faux, capable de telles incartades. Dans la circonstance, il n'en fut pas autrement. Le père Derice (l'ancien collaborateur et successeur de M. Bernier au petit séminaire d'Angers) eut beau avertir ses confrères que le chanoine était un bon prêtre et point du tout ennemi de la Compagnie, ils ne l'en représentèrent pas moins comme Théritier inconscient des haines jansénistes. Ils n'osèrent pas l'écrire, mais ils le répétèrent. D'ailleurs l'apologétique variait, comme on vient de le voir. A ceux qui étaient censés renseignés, on disait : Doruim mihi quia hiimiliasli me ; à ceux qui ne l'étaient pas : Et vos pcrsequentur. Un

370 LES JÉSUITES D*AKGERS

usage aussi saint de TEcriturc ne pouvait manquer son effet, surtout de la part du père Gautier qui, les yeux modestement baissés, les mains croisées dans ses manches» d'une voix doucereuse, parfois avec de petits soupirs pleins de pardons résignés, faisait si bien entendre comment les hérésies s'enchaînent et se perpétuent.

Si le succès de ces manœuvres est très facile dans un certain monde, du moins ceux qui ont une pensée y échappent-ils. Le chanoine vit de nouveau s'écarter de lui quelques-uns de ses amis ; les plus distingués ne l'abandonnèrent pas et sa correspondance a conservé une lettre qui dut singulièrement le réconforter. Urbain Mesnet lui écrivit ; *

Monsieur et bien cher Abbé,

Je viens un peu tard vous remercier de l'envoi que vous avez bien voulu me faire d'un exemplaire d'un tirage spécial du dernier numéro de la Rti'tiv de VAnjou ci du Mante. Veuillez croire que ce retard ne provient que de mes trop nombreuses préoccupations, car vous ne pouvez douter que personne, plus que moi, ne prenne un sincère et cordial intérêt i\ tout ce qui VOUS touche. La veille du jour où j'ai reçu votre brochure, M. Freslon, qui tout dernièrement s'est abonné à la Revue de î'Àujou, avait eu l'obligeance de me transmettre le fameux numéro.

Quel scandale, mon bien cher Abbé, de voir un moine, crosse, milré, consacrer les loisirs du cloître à faire, de gaieté de cœur et sans retenue aucune, de l'éreintement contre un prêtre dévoué, entouré de la considération publique, qui vit au milieu de ses confrères dont il est-le guide le plus prudent et le plus éclairé, après avoir traversé avec honneur les postes les

plus élevés et les plus difficiles de son diocèse ! Quel scandale de venir ainsi, sans motif légitime, sans ombre de provocation, semer l'agitation, la division dans la grande famille catholique, et de s'ingéniera lui rendre suspecte Torthodoxie de ses membres les plus fidèles et les plus vénérés ! Ht pourquoi toute cette bile monacale ? Parce que, dans la grande querelle religieuse du xvii«î siècle, vous distinguez soigneusement la cause de THglise de la cause des jésuites ; parce que, pour Thonneur de la papauté, vous osez croire qu'Urbain VIII aurait foudroyé Thérésic de V August'nuts sans les lumières des RR. PP. Petau et de Champs* ; parce qu'appuyé sur les documents historiques vous faites remarquer sans sourciller que, dans cette mêlée générale, il s'est rencontré d'ardentes rivalités qui exploitaient la cause de l'Eglise pour les plus grands bénéfices de la Compagnie de Jésus et que son désintéressement était loin d'être pur de tout alliage. Et la conclusion de votre polémique, mon bien cher Abbé, est à la plus grande gloire de l'Eglise et de la papauté ; et celle du T. R. P. abbé D. Guérnnger est ;\ la plus grande gloire des RR. PP. jésuites seulement : le froc n'oublie que trop souvent le non nohis, Domine, non nohis, .uul tioniini Ino da crJoriam. Et voyez jusqu'où va l'aveuglement de tous ces ultramontainsîL'un d'eux et des plus autorisés, affirmait, devant moi, que « vous étiez janséniste, et qu'on ne comprenait pas que l'évéque d'Angers vous laissât vos pouvoirs » ; ce qui m'a amené à répliquer qu'avec un peu plus de charité il devrait s'empresser de vous recommander, ainsi que votre évéque, aux prières de Parchiconfrérie. Et voilà, mon bien cher Abbé, comment tous ces braves gens-là entretiennent la paix et l'harmonie au sein de l'Eglise de Dieu ! Chez eux le fiel est partout et la charité nulle part : ils sont bien les dignes successeurs des RR. PP. Xouet et Rrisacier.

I Cf. n" d'avril, p. 79-Ho.

Adieu, Monsieur et bien cher Abbé, croyez toujours à mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.

U.-V. Mesnet.

PariSf i() avril 18^8.

P.'S, — Ne vous donnez pas la peine de me faire adresser la suite de la réplique de D. Guéranger. Freslon me communiquera le prochain numéro de la Revue,

Je ne sais si vous avez Touvrage de M. Cousin, ayant pour titre : Madame d€ Sablé ; c'est là que D. Guéranger a pris sa citation de la lettre de Mme deChoisy ; elle se trouve à la page 50 de l'édition Didier, Paris, 1854. Vous aurez la preuve que le T. R. P. ne fait que de l'érudition de secofide main.

Cependant le public angevin, qui se passionnait pour la controverse^ attendait impatiemment la seconde réponse de Dom Guéranger. Une erreur, commise à la poste, empêcha les épreuves corrigées d'arriver à temps, si bien qu'an l''^^ avril le bureau de la Revae fut envahi par les abonnés, très étonnés de ne pas avoir reçu le numéro le matin même. Comme ils avaient tendance à interpréter le retard par la difficulté de réfuter le chanoine, le directeur, pour mettre à l'abri de toute diminution la réputation du moine, fit procéder au tirage.

Il porta lui-même un exemplaire tout frais au père Gautier, qui s'en montra fort satisfait.

Dom Guéranger déclarait prudemment n'avoir pas entendu écrire dans son étude de février « un morceau d'histoire », mais seulement opposer « aux assertions malheureuses », ce aux accusations générales de l'adversaire de la compagnie, quelques généralités mieux fondées en justice et en vérité historique ». Après s'être

appesanti sur les intrigues et les subtilités des jansénistes — développements inutiles puisque le chanoine les avait reconnues, •— il essayait de leur opposer, dans un tableau d'égale dimension, le zèle pur des jésuites.

Le père abbé sollicita V Univers de reproduire ce nouveau travail. Le journal qui avait refusé de ^donner la première défense de M. Bernier s'excusa par cette lettre de Dulac, en date du mercredi-saint :

« Si nous insérons votre réplique, il exigera certainement l'insertion de sa première réponse et de celle qu'il vous fera encore. Nous vous prions donc de ne pas vous exposer à cet ennui et de nous permettre de ne pas reproduire votre réponse. J'espère que vous ne vous méprendrez pas sur le motif de cette demande et que vous nous la pardonnerez... Je me recommande toujours à vos prières en ces saints jours. Pour moi votre image est toujours présente quand je suis devant Dieu. »

Après le second article de l'abbé de Solesmes dans le même numéro d'avril, se trouvait une lettre de M. Bernier sur l'origine de <( celte regrettable controverse ». Le chanoine quittait le champ de bataille. « J'ai cédé à l'avance, disait-il, l'honneur du dernier mot à qui l'ambitionnera, mais il ne sera donné à personne de clore à la satisfaction des esprits judicieux, avant d'avoir cité, discuté et comparé les divers monuments du jansénisme*. )) M. Bernier ne s'attendait pas alors à un troisième article de dom Guéranger. Quand, dans les derniers jours d'avril, le bruit se répandit par la ville qu'il s'en imprimait un nouveau, plus violent que les précé-

I Revut^ p. 114.

dents, le chanoine perdit toutes ses résolutions pacifigués. Il écrivit à M. Lemarchand pour lui demander, dans la Revue du premier juin, une insertion dont l'étendue resterait notablement au-dessous du texte fourni par son antagoniste. Le directeur répondit en offrant place seulement pour quatre ou cinq pages. Dès lors, M, Bernier résolut de prendre un autre moyen pour se défendre « et défendre la vérité ». Cette décision ne pouvait être modifiée par le fond du troisième article de dom Guéranger, paru le premier mai. Il était plein d'une érudition tendancieuse, peu correcte et d'une superbe assurance qui ne craignait pas d'évoquer le souvenir de l'Index. Après de fortes remarques sur le gallicanisme dont il parlait comme d'une hérésie expirée, le père abbé terminait par cette conclusion inattendue : « M. le chanoine Bernier, j'en suis sûr, m'excusera d'avoir prolongé cette polémique et de m'étre laissé trop dominer peutêtre par l'intérêt que le sujet m'inspirait. Qu'il demeure convaincu que, si j'ai pris la hardiesse de combattre ses idées, cette lutte, où je n'avais aucun intérêt personnel, n'a jamais suspendu chez moi les sentiments d'estime envers lui, que je partage avec ses nombreux amis, en même temps que j'aspire à conserver la sienne. »

Cependant le bruit se propageait que M, Bernier préparait une réponse. La conjecturant proportionnée à l'attaque, on s'attendait bien qu'il n'hésiterait point à exhumer certaines histoires très désagréables. L'évêque voulut alors intervenir par ces conseils qui sont des ordres. Pour éviter l'embarras d'une conversation avec son ancien vicaire général, il lui écrivit. La précaution

JKSIITISME ET JANSÉNISME 37)

prise de lui faire remettre la lettre après son départ pour une tournée pastorale rendait impossible une demande d'audience. Le chanoine répondit :

An^^ers, le lo mai iS^S l.

Monseigneur,

Je remercie votre Grandeur de la petite lettre qu'elle a bien voulu m'écrirc avant son départ, pour me communiquer ses pensées, son opinion, ses observations, sur l'intention où je serais de continuer par un nouvel article la polémique ouverte dans la Rrt/ue de l'Anjou concernant les Jansénistes et les Jésuites.

J'y trouve une parfaite conformité avec mes désirs de paix, avec mes véritables dispositions personnelles à l'égard des Pérès Jésuites, avec des espérances que je conservais encore lors même* que je savais fort bien que Dpm Guéranger préparait une réplique. Je pouvais penser effectivement qu'après mes observations et mes plaintes mon adversaire, que du reste je n'avais nullement provoqué, cesserait de crier au scandale, de me dénoncer à la conscience des catholiques et de traiter mes appréciations historiques comme offensives des oreilles pieuses. Or, ces deux derniers articles sont, sous ce rapport, d'une injustice et d'une hostilité bien plus caractérisées encore que le premier ; ce système d'attaque, qui dénature complètement la controverse, a eu du succès grâce à l'imperturbable aplomb de D. Guéranger et ;\ ses artifices de langage. Il m'est impossible d'accepter la situation et de ne pas montrer l'absurdité et l'injustice de cette polémique. Mon honneur de prêtre y est engagé, et je me trouve sous l'empire de cette parole : Cura m hahe de bono nomine. S'il ne s'agissait que de la discussion historique, bien que le P. Abbé soit moins fort qu'il n'a l'air de croire et

I Lettre écrite le 9 datée du 10 et adressée à M^' Angcbault, de passage à Saint-Quentin.

plus facile à réfuter que dans son premier article, j'en ferais l'abandon très facilement.

Pour vous donner une preuve, Monseigneur, du désir que j'ai de vous être agréable, je viens, bien que l'impression de ma réponse soit commencée, vous faire une proposition ou plutôt vous adresser une demande, dont le succès fera cesser toute controverse : la demande d'une lettre de Votre Grandeur que je puisse honorablement insérer dans la Reinie, Voici comment je l'entends :

Invitez-moi à ne pas pousser plus loin une polémique qui ne peut être ni utile ni édifiante ; mais veuillez reconnaître nettement deux choses :

lo Que si une polémique a été soulevée et a pris des proportions regrettables, cela ne doit pas m'étre imputé ;

2" Que les assertions et les appréciations qui en ont été l'occasion, quelle que puisse être leur valeur au point de vue historique, n'avaient point ce caractère iï inconvenance et de scandale que quelques personnes ont cru pouvoir leur reprocher.

Ces deux points sont essentiels, Monseigneur, et ils sont le fond moral de la situation que m'a faite la polémique adroitement passionnée de mon agresseur. Deux mots de votre part pourront y remédier suffisamment, pour\'u qu'ils ne laissent lieu à aucune interprétation qui me soit défavorable. Cela es! très facile, sans donner le moindre appui ni direct ni indirect au reproche que j'ai cru pouvoir fiiire au zèle des Jésuites. Et pour le reste vous savez mieux que personne ce que c'est qu'une lettre que le destinataire peut honorablement publier. Il me semble que je suis dans le vrai et dans la justice, puisque les articles derniers de Dom Guéranger on doublé pour moi le droit imprescriptible de légitime défense. J'ose espérer. Monseigneur, que vous voudrez bien m'adresser le plus tôt possible la lettre dont je viens de vous proposer le plan. Tout aussitôt je m'entendrai avec le directeur de la Rei'ue.

Je suis, avec le plus respectueux dévouement, de Votre Grandeur, Monseigneur, le très humble et très obéissant serviteur.

H. Bernier.

L'évéque répondit brièvement qu'il regrettait de ne pouvoir écrire une lettre ostensible dans le sens demandé, parce qu'elle le lerait sortir de la position qu*il avait prise et dont il ne voulait pas se départir. La déception du chanoine fut cruelle. Que de fois il avait entendu dire à M«^ Angebault que, tant qu'Userait évéque, jamais dom Guéranger n'établirait de fondation dans son diocèse, ni les jésuites de collège ! Et voilà que, pour ne pas les mécontenter, il lui refusait une lettre qu'en défenseur de l'honneur de ses prêtres il devait peut-être lui donner.

Ce quasi déni de justice ne tut point la plus dure épreuve de M. Bernier. Tout le long des jours, il avait près de lui, muette et tristement résignée, Mlle Leguay, trop respectueuse pour le solliciter sans cesse de ne pas continuer la polémique, trop attachée pour ne point la redouter. Plusieurs fois elle osa lui formuler le désir que toute sa manière d'être exprimait déjà très clairement. Alors, raconte-t-elle dans ses notes, la physionomie de M. Bernier s'animait et, avec une énergie qui semblait à la pieuse fille « tenir de l'intrépidité d'un saint Paul », il s'écriait: a Qu'ai-je à craindre de sacrifier les restes d*une vie qui s'éteint ?... Je me rendrais coupable d'une insigne lâcheté, si je laissais planer sur mes opinions la forme qu'on cherche à leur insinuer. Je dois

à ma digniié d'homme et plus encore à mon caractère sacerdatal d'expliquer clairement mes convictions. »

Malgré ces fermes protestations, les prières et les larmes obtinrent une transaction. La réplique^ déjà commencée à imprimer, ne fui pas mise en vente ; sa rédaction ne fut pas même terminée, la seconde partie parut en petit texte à l'état de notes. Son premier titre : Dont Guéranger et les jésuites. Nouvelle remontrance au R, P. Abbé de Solesme, fut changé sur la couverture en celui de Notes particulières sur la polémique du R. P. Abbé de Solesme, relatives aux jésuites et aux jansénistes.

Dans un avertissement préliminaire, le chanoine disait :

« Je nie suis réduit à faire imprimer des notes que je réserve à dos lecteurs de mon choix et dont Testime a pour moi un prix tout particulier. J'éprouve l'invincible besoin de leur parler encore et de les mettre à même de juger, à tête reposée et avec une pleine connaissance de cause, entre mon adversaire et moi. Avec eux, je pourrais me dispenser, peut-être, dé démontrer que la piété chrétienne et les convenances sacerdotales n'ont point d'affinité avec les appréciations historiques dont on affecte de se scandaliser. Mais je tiens à leur montrer clairement que la confiance dans les jugements du R. P. Abbé de Solesme ne doit point se mesurer sur la bruyante renommée do cet écrivain, dont la polémique est plus habile que concluante, plus magistrale que solide ».

Après avoir péniblement obtenu la restriction de la polémique, pour être plus sûre de sa victoire et procurer du repos à M. Bernier, Mlle Leguay s'occupa de l'éloigner d'Angers. Elle y parvint avec l'aide d^une amie

Page 1