LES POLÉMIQUES EN ANJOU
de n'avoir jamais failli à mon devoir et d'avoir fait au moins autant que jésuite, avec mes faibles forces, aurait pu faire.
Je ne voulais que vous remercier de votre envoi, et je m'entretiens bien longuement avec vous, et cela d'une maniiire qui sera peut-ôtre sans intérêt pour vous. Je vous prie de m'excuser et de bien vouloir agréer l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre tout dévoué et très humble serviteur.
P. MlLSONNEAU,
Curé de Mozc.
Pour tous ceux qui n'eurent point connaissance de l'opuscule de M. Bernier, et ce fut la très grande majorite des Angevins, la victoire restait à dom Guéranger. La conditipn du vaincu fut déplorable. Il passa pour hérétique ou scandaleux. Etablis à Angers depuis une quinzaine d'années, les jésuites y étaient connus comme de bons missionnaires et des directeurs distingués. On voulait juger leurs pères d'après eux. Dès lors, toutes les présomptions étaient contre M. Bernier. Il perdit la considération dont il jouissait. Echauffés par les luttes doctrinales, des ultramontains rêvaient de donner une leçon à ce vieil obstiné. Un jeune prêtre Tosa faire et s'en vanta. C'était un ancien élève de Mongazon, intelligent et que M. Bernier, très bienveillant pour les jeunes, avait, dans de nombreuses rencontres, comblé de marques d'intérêt. Soucieux de sa fortune, le petit abbé cherchait à plaire aux gens nouveaux plutôt que de se compromettre avec les démodés. Un jour, le chanoine le rencontra. « Avez- vous vu mes Notes particulières ? » demanda-t-il confiant. — « Je ne lis jamais les mauvais livres », 'répondit l'abbé, tournant le dos.
Dom Guéranger connut bientôt par un chanoine d*Ângers * la publication des Notes particulières. Après s'en être procuré un exemplaire, le père abbé dénonça dans la Revue de V Anjou c Tœuvre clandestine » de son adversaire et promit de répondre au grand jour. « J'attendrai cependant, disait-il, le temps qui m'est nécessaire pour Tachèvement d'un autre travail .que Ton me réclame et qui touche à sa fin ^ d Le grand guerroyeur se trouvait alors lancé dans une longue étude sur le naturalisme en histoire et sur Marie d'Agréda, qui l'occupa jusqu'en novembre 1859. A la fin de ce même mois, il donnait aussi dans V Univers, à un jésuite^ une forte leçon de théologie qui se terminait ainsi : « Je demande pardon au R. P. Matignon de Tinsistance que j'ai mise dans mes réclamations contre son article. Sans s'en être rendu compte, peut-être, il a heurté contre un homme de convictions fermes et qui ne craint pas de se montrer en face. C'est le même homme, qui, l'année dernière, a bravé plus d'une colère, pour défendre la Compagnie de Jésus injustement attaquée, et qui n'est pas même sorti encore de l'arène. Le R. P, Matignon est Angevin, il doit savoir mieux que personne la portée de cette allusion K »
1 M. Lamoureux.
2 Rtrue de l'Anjou^ 2^ série, tom. m. p. 263.
3 Les rédacteurs des Etudes repondirent à D. Guéranger : « Nous n'ignorons pas rattachement dont il. nous a donné plus d'une fois des preuves, et il nous est doux de lui témoigner notre reconnaissance pour les travaux où il s'engage en combattant un de ses plus anciens adversaires, qui est aussi le nôtre, et en réfutant un ouvrage qui a fait quelque bruit, même en dehors de l'Anjou. Mais nous pensons qu'il n'est digne ni de lui, ni de nous.de croire que les liens de la reconnaissance
L'amour de la polémique conduit à l'usage d'étranges expressions. Quelles puissantes colères avait donc bravées le prélat de Solesmes pour combattre un vieux prêtre sans défense ? Et quand dom Guéranger se vantait ainsi de ce courage et de cette fidélité orthodoxes qui ne lui avaient point encore permis de « sortir de l'arène », il s'agitait auprès d'un tombeau : M. Bernier était mort depuis cinq mois.
Jamais le père abbé ne réfuta la Nouvelle Remontrance. Ce qu'il avait attaqué au fond, c'était un gallican et non pas une thèse historique. Il avait moins voulu glorifier la Compagnie de Jésus qu'anéantir un adversaire redoutable dont il disait plus tard : « S'il yen avait eu quatre comme celui-là, le mouvement ultramontain n'aurait pas réussi. » Dans le cours de sa polémique, le chanoine angevin l'avait invité à démontrer théologiqucment cette proposition : « On peut, sans faire injure à l'Eglise et au Saint-Siège, supposer que les doctrines opposées aux
doivent enchaîner rindépcndance de nos jugements, nous obliger à louer tout ce qu'il loue et à blâmer tout ce qu'il blâme » Cf. Etudes de Théologie^ nouvelle série, t. I, 1859. p 625-626. Le souvenir de l'ingratitude des jésuites resta longtemps dans ta mémoire des compagnons de dom Guéranger ; le cardinal Pitra y faisait encore allusion dans une lettre du H décembre 18H5 • ^* Vous ne féliciterez pas vos voisins jésuites de la lettre de leur général [publiée dans VUnivurs du 2 \ novembre 1885], le seul régulier non évéque figurant au Une d'oi\ comme si la Compagnie était plus suspecte que tout le reste. Le piquant est qu'il se fait honneur d'avoir donné dès le principe un mot d'ordre contre moi (en mai par conséquent). Or, le P. Martinof, au milieu de septembre, vint me demander un exemplaire de ma lettre du .4 mai pour le général qui ne l'avait pas encore vue ! J'ai le tort de D. Guéranger. attaqué par le P. Gagarin, au moment où l'abbé défendait les jésuites et après beaucoup de services. J'ai rendu (sans vanitél de plus insignes services à la Société, surtout à VfnJe.x^ en des cas difficiles et compromettants pour moi. »
quatre articles seront un jour rangées parmi les dogmes, par une décision définitive 1 ». Dom Guéranger répondit, onze ans plus tard, dans son livre de la Monarchie pontificale. La plus chère des opinions de M. Bernier était théologiquement réfutée et par son plus grand adversaire.
I Revue de l'Anjou, mars 1858, p. 387.
La Mort i
Quand M. Bernier fut de retour de Vichy on s'aperçut d'un grave dérangement dans sa santé comme s'il était allé chercher la mort où d*autres trouvent le moyen de l'éloigner. Après avoir combattu quelque temps le mal en silence, il se résolut au mois d'octobre à consulter un médecin. Une grave affection du foie fut constatée. L'hiver se passa dans un état habituel de malaise.
Le chanoine n'en travaillait pas moins comme par le passé. Il donna un sermon, son dernier, à la cathédrale, le 16 janvier 1859 Jour de la fête du Saint-Nom de Jésus. L'épitre de la messe fournit tout naturellement le texte : «. Sous le ciel, il n'y a pas un autre nom qui ait été donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés^» La première partie du discours développa l'idée que l'homme ne peut être sauvé que par le nom de Jésus, la seconde traita des autres noms véritablement grands et dignes de la dévotion « qui consiste à honorer Dieu dans les saints que sa grâce a formés, culte dont le nom de Marie occupe le sommet dans un degré ineffable de
I Revue de l'Anjou, t. XL!I (1901).
3 Act. Apost y IV, 12.
î88 SERMOK SUR l'uNIQUE MÉDIATEUR
sapériorité ». L'orateur en exposant comment ce culte secondaire ne fait point de torl à celui de Dieu, s'éleva incidemment contre des prédications où, par un zèle mal éclairé pour la Vierge, on ne conserve pas les vrais principe» sur Jésus-Clirist,uniqueinédiateur.Ce passage occisioniia de nouveaux débats. Le vicaire général Ciicsncau i osa se reconnaître parmi les « certains docteurs modernes » qui poussent h outrance <i celle belle mnxime : Tout par Marie' ». Il quitta immédiatement sa place sans en enlendre davantage. Le fait prêtait aux commentaires. On se rappela que, dans le cours de l'année précédente, M. Cliesneau, prêchant une retraite i'i l'église de la Trinité, avait pris celle maxime pour texte; d'un sermon où il exposa en détail les appari lions de Lourdes et de la Salette. Ces narrations avaient même causé quelque sensation. En effet, la commission d'ciiquêlf sur l'événement très récent des Pyrénées ne s'élant point encore prononcée, la prudence ecclésiastique condamnait qu'il fût porlé dans la chaire. Quant au miracle de la Salette, on le discutait trop vivement pour qu'il l'ùtjudicieusement proposé avec tant d'assurance aux fidèles, surtout à ceux de cette paroisse. Le curé, ,M. Legeard de la Dyriais, était connu de tout Angcis pour ce qu'on appelait alors f un opposani > et on ne |)OLivaît attribuer cette altitude à ses « idées gallicanes ». Le coryphée des uUramontains, le cardinal (lousset. archevêque de Reims, dans son synode pro-
janvierjHq;.
IIS (ic M. Bcrnicr ; il les a rcpélées dans /.( Jouir légitime.
SERMON DE l/UNIQUE MÉDIATEUR 389
vincial, tenu du 5 au 8 octobre 1858, prohiba la prédication publique de la dévotion de la Salette et plus encore l'exposition de la statue de l'apparition >.
Les circonstances firent passer le sermon de M. Bernier pour une leçon donnée au jeune vicaire général. Quand ces bruits revinrent au chanoine^ il en fut si désolé qu'il alla tout de suite se justifier auprès de M. Cbesneau. « J'avais en vue, lui dit-il, deux personnages qui ont prêché à Angers des exagérations : les pères Laurent * et Lavigne \ >;
Grâce à cette explication les bons rapports subsistèrent entre le grand vicaire et M. Dernier. Mais «le scandale » loin de s'éteindre fut exploité longuement. S'il
1 La conduite de Rome a donne raison au cardinal Gousset. Qu'il suffise d'alléguer en preuve une lettre du préfet de la sacrée Congrégation des Rites, le cardinal Bartolini, adressée, le 13 janvier 1882, à l'archevêque de Turin : « Quum adparitio Beatae Mariœ Virginis sub vulgari appellatione de la Salette Apostolicae Sedis approbationc nuUatenus gaudeat. haud licct illîus imagincm sub typo jampridem expressam publico cultui cxhibere. » On admettait assez généralement, au moins en dehors de l'Anjou, la liberté de discussion sur ce sujet. Mi»*^ Villecourt, évoque de la Rochelle et cardinal, disait dans son Nouveau récit de Vapparition : « Pour moi, je crois l'apparition véritable, c'est pour cela que je la publie. Si je la croyais fausse, je mettrais plus de zcle encore à la décrier que je n'en mets à la faire connaître. ))
2 Le P. Laurent d'Aoste (provincial et procureur général de l'Ordre des Frères mineurs capucins, ancien vicaire général et supérieur de grand séminaire, théologien au concile du Vatican) prêcha à Angers la station de carôme 1858. J'ignore si sa doctrine mariaîe qui choqua M. Bernier est exposée dans son ouvrage Coujérences ecclésiastiques prêchces dans un grand nombre de diocèses à propos des retraites pastorales. M Bernier lA^ doute légitime, p. 83) l'appelle : « un homme lort distingué à plusieurs égards, mais préoccupé des traditions relativement très rcceRies de Tordre auquel il appartient, et qui propage avec zèle de prétendues révélations données à l'Eglise, après seize siècles, comme un admirable supplément aux écrits tronqués et décolorés des ApAtres »
3 Le P. Lavigne, S. J., prêcha la retraite ecclésiastique de juillet 1857. M. Bernier l'appelle tife/î., p. 84) un « religieux plus disert que véritablement éloquent, dont le langage iacile, harmonieux et sentimental est très goûté* surtout par les dames ».
390 SERMOK SVK t. UNIQUE MEDIATHCR
était question de ce sermon devant certaines geos d'église, ils disaient avec une douceur affectée : « C'est ce qu'il pouvait prêcher sur le sujet n, et leur attitude laissait entendre : a Mieux vaut s'en taire que d'en parler; ne blessons pas la charité, s Par contre, à ceux qui ne connaissaient pas l'incident, ils trouvaient moyen de le raconter. Ils triomphaient de ce qu'ils transformaient en une nouvelle preuve du « jansénisme b de leur « adversaire » et rappelaient que les hérétiques n'ont jamais été dévots à Marie '.
C'est ainsi que s'élaborait une légende à laquelle aucun trait traditionnel ne devait manquer.
A la fin de janvier, M. Bernier se crut encore assez de forces pour répondre à une invitation que lui fit le cnré des Rosiers de chanter dans sa paroisse la messe solennelle de l'Adoration. Le chanoine partit le 26 au soir, ayant déjà les jambes très enflées. Dans la nuit, il fat pris d'une lièvre violente qu'il brava. Il célébra la grand'messe, mais avoua dans la suite n'avoir jamais tant souffert que de la soif ardente dont il fut dévoré pendant cette longue nuit et cette pénible matinée. Malgré ses elTorts pour cacher ses souffrances, elles se
1 Après la mort de M. Bernier, Mlle Lcguay lint à soumeitre le leite (le ce scrmnn au pcre Derice. Il répondit : « Je pense tout ce que M. Dernier a dil, mai9 ie n'oserais pas le prêcher. i> — Au sujet des idées du chanoine sur Iccullcde la Vierge on peut consulter outre sa brochure du Doute lé^itimt, 1^ Journal di Maiiit-et-Loirt, numéros des 37 avril et a mai i8;4. Une de ses leiires, datée du 13 septembre 1837, remercie ainsi Mite Leguay qui lui avait oReri une statue ; u C'est une exceltenie Id^ de m'^ïoir envoyé une Saînte-Vieri^ avec l'enfant Jésus. La mère uûi éié tris bien accueillie si elle me fût arrivée seule, maïs je l'aime beaucoup mieux accompagnée de son fils ; et j'opinerai toujours pour qu'on ne lus sépare point. »
révélaient à tous. On craignit qu'il ne pût achever le saint sacrifice. L'évêque qui présidait la cérémonie prit prétexte de cet état pour gourmander M. Claude d'avoir invité un malade. Déjà, lorsqu'il était arrivé, Monseigneur apercevant M. Bernier avait dit aii curé : c Vous m'avez joué un tour I » Et en effet, depuis la polémique du jansénisme, Sa Grandeur n'aimait point à rencontrer publiquement son ancien vicaire général dont elle savait encore cependant solliciter les conseils par lettre ^
M. Bernier garda la chambre pendant trois semaines. Il put recommencer à célébrer la messe vers la fln de février. Il écrivait alors à son frère qui, habitant Nantes et souffrant d'une maladie de cœur, n'était pas venu le visiter : c Mon ami, nous voici tous les deux arrêtés dans notre course. Nous ignorons quel sera celui qui partira le premier; cependant si je revendique mon droit d'ainesse, je devrai te précéder. Toutefois, promettons-nous que le premier guéri ira voir l'autre. Et pour ce qui nous reste de temps à passer ici-bas, soumettons-nous aux décrets de la divine Providence. Faisons surtout en sorte de nous tenir prêts à soutenir le redoutable jugement et tra^'Billons de manière à nous rendre notre juge favorable, d
Et il ajoutait à son ami Mesnet : « J'attendrai le moment marqué par le Seigneur... et je m'y préparerai sans présomption, Dieu m'en garde ! mais sans trouble, je l'espère, et avec confiance ^ »
1 Le 30 mars et le 2 avril 1859, l'évoque le consultait encore sur roffîce de saint Florent et lui faisait part de sa correspondance avec Tarchcvôque de Paris et l'abbé Darboy.
2 Lettre du 1 5 février.