‹ Un dernier GallicanChapitre 125 sur 162 · DERNIERS TRAVAUX · texte numérisé non relu

DERNIERS TRAVAUX

Il caressait encore l'espoir de faire le voyage de Paris pour y donner à l'impression deux manuscrits. « J'ai la profonde conviction, disait-il, que la publication en serait solidement utile, non pas à moi personnellement, car je n'ai à y gagner que des déclamations, des calomnies et des colères, mais à la cause véritable de la religion et de la saiùte Eglise que l'on compromet chaque jour d'une façon si déplorable. Un seul obstacle m'a arrêté : comment à soixante-quatre ans,' lorsqu'on a plutôt des dettes que des avances, s'engager dans une opération typographique d'environ deux mille francs ; alors surtout qu'on doit s'attendre à une violente hostilité de la part d'un parti puissant et qui peut compter ï Index parmi ses moyens * ? n

Au milieu des travaux et des souffrances qui désormais l'absorbèrent jusqu'à la fin de sa vie, M. Bernier n'éprouva que deux consolations : M. Mesnet permit, sur ses instances, à sa fille ^ de se faire religieuse, et M. Félix de Las Cases lui écrivit, en sollicitant de ses nouvelles^ qu'il persévérait dans la voie où il était entré. Il lui mandait :

Je me trouve toujours fort bien au Séminaire et je bénis Dieu qui m'a si terriblement frappé de m'avoir dans ma douleur conduit ici. Le souvenir de celle qui faisait ma joie et mon orgueil ne me quitte jamais ; la vie de douleur que la mort a

2 Lettre du 1 5 février.

5 Anna Mcsnct, née à Angers, le 27 octobre 1832, y décéda le 36 lévrier 1900. Sous le nom de Mère Saint-Victor elle a tenu pendant trente ans la fonction de préfète des études au couvent Dames de la Retraite. •

fait en moi a pénétre mes os, mais je supporte ces souffrances avec résignation et patience, et j'espùre, avec la grâce de Dieu, porter les jours qui me restent à vivre d'une manière profitable pour mon salut et utile à ceux que Dieu jugera convenable de me confier.

Priez Dieu pour moi afin que je devienne un bon prêtre, simple et dévoué. Je ne désire plus rien pour moi ; ma vie d^t finie ; je ne désire que pouvoir être utile à ceux qui auront besoin de moi ; mais pour cela il faut être humble et sans vanité et Dieu seul donne ces qualités si nécessaires au prêtre*.

Etant un peu mieux au commencement d'avril, M. Bernier en profita pour aller passer une journée chez son frère. Au retour de ce voyage il subissait une consultation à la suite de laquelle il écrivait s : <i L'enflure toujours croissante, et devenue très gênante des jambes, dénote assez que la maladie de foie s'aggrave. Grâce à Dieu, je puis encore célébrer la sainte messe. Jlgnore ce que les médecins ont conclu i». Jusque là, M. Bernier avait encore assisté fréquemment à Toffice capitulaire. Il lui fallut cesser. Le 12, fin d'une neuvainc à la Sainte- Face pour sa santé, il célébrait très péniblement la messe qui devait être sa dernière, et la dernière personne qui reçut de sa main la communion fut Mlle Leguay. Plusieurs fois pendant la quinzaine de Pâques, il put encore se traîner à la cathédrales Quand il fut obligé de renoncer à la suprême consolation d'aller commu-

I Lettre datée du séminaire Saint-Sulpice, jo mars 1^5^.

a Lettre du 9 avril.

5 Le I^ a\ril, M. Bernier envoya au Juumal de M^iine-t^t^Lviic un lon^ article sur la lune pascale ; il parut dans le numéro du 20.

nier, il demanda qu'on le transportât au Triangle. II n*y avait là pour habitation qu'un simple pavillon qui n'offrait aucun confort. Accoutumé à se contenter de peu, M. Bernier s'y trouva bien. De sa fenêtre il jouissait d'un spectacle ravissant. La vue du soleil levant, les immenses champs de fleurs de ses voisins les horticulteurs, le bosquet qui dérobait la vue du chemin de fer, les arbres verdoyants et le beau jardin auxquels il avait consacré des loisirs dont les hommes ne voulaient pas, le chant des oiseaux réjouissaient le malade. Jamais il ne semblait avoir plus aimé la nature qu'au moment de cette splendeur où il devait lui dire adieu.

Il en pouvait goûter la beauté dans cette solitude que ne troublaient ni les importuns, qui ne visitaient plus depuis longtemps ce disgracié, ni les bruits de la ville. Il n'entendait plus guère d'autres voix que celle de Mlle Leguay et de deux religieuses gardes- malades. En arrivant au Triangle il avait dit : fi Quoique je sois bien ici, je m'en retournerai pour mourir au sein du Chapitre ». Lorsqu'on s'aperçut de l'aggravation de son état et, qu'en différant, son transport à la ville présenterait de graves difficultés, on lui rappela sa parole. « J'ai changé d'avis, répliqua-t-il,et, s'il n'y a pas d'inconvénients, je préfère rester ici » .

Mlle Leguay lui exprimait souvent le regret de voir les prières faites pour sa guérison rester sans efficacité. Il lui répondait : « Laissez agir le bon Dieu : il sait bien mieux que nous ce qu'il me faut, mais priez toujours beaucoup pour m'obtenir la grâce de mater ma volonté. C'est le point principal ». Et quand son amie s'affligeait de

l'inefficacité de ses soins, il la consolait avec une pieuse résignation mêlée de gratitude : « Eh bien ! lui ajoutait-il, si vos soins empressés et dévoués ne me guérissent pas, au moins ils me soulagent i». Toujours bon et affable, il ne recevait jamais le plus léger service sans en exprimer sa reconnaissance. Évitant tout ce qui aurait pu devenir une surcharge pour sesgardes-malades,il se gênait lui-même. Cependant, il craignait d'être plus « pichelin » qu'un autre, n'étant point accoutumé à la maladie. C'est ainsi qu'il passa le dernier mois de sa vie, sans jamais exprimer une plainte ni perdre un seul instant son calme habituel. Chaque fois qu'on lui demandait des nouvelles de son état, il répondait : « Je ne suis pas mal i>. Lui qui avait tant enduré de disgrâces, de contradictions, répétait souvent : a II y a une grande différence entre les souffrances physiques et les morales : celles-ci sont beaucoup plus difficiles à supporter que les autres... Mais la foi vient les encourager toutes, en faisant espérer en échange d'immortelles récompenses ».

Il garda jusqu'à la fin ses habitudes de régularité. Dès cinq heures du matin, il commençait la récitation de son bréviaire dont ils'acquitta, quoique péniblement, jusqu'à l'avant-veille de sa mort. Il employait la plus grande partie de sa journée à revoir ses papiers ou ses deux manuscrits.

L'un, le plus volumineux, intitulé les Néo-Catholiques, était terminé depuis bien longtemps, mais un obstacle arrêtait son impression.

M. Bernier savait que sa succession ne pourrait que couvrir ses dettes. Se risquerait-il à une publication

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dont les adversaires auraient soin, dès l'apparition, de demander la condamnation ? S'ils réussissaient, il serait obligé de détruire les restes d'une édition dont la la partie vendue ne suffirait peut-être pas à couvrir les frais. Ne sachant à quoi se résoudre il chercha conseil et aide de divers côtés^ démarches sur lesquelles sa correspondance très épurée ne fournit pas suffisamment de documents. Quoi qu'il en ait été, Tabbé Guettée lui proposa d'imprimer son ma nu scritdansl' 0&5er£;a/eurca/ Ao- /i(/ue avec des conditions si avantageuses que le chanoine ne les crut pas réfléchies. Il répondit «c par un refus positif ». 1 L'entente n'était pas possible entre ces deux gallicans de couleur très différente. Tandis que le chanoine angevin eût préféré le martyre à la séparation de Rome, le préire blaisois sacrifiait la primauté pontificale à son amour de l'ancienne discipline ecclésiastique. M. Bernier essayait de trouver un éditeur par Tentremise de M. Freslon, quand ses négociations furent arrêtées par la mort. •

Le second des manuscrits avait pour titre : Le doute légitimé sur Vapparition miracaleuse de la très-sainte Vierge à deux bergers de la Salette,

Au XIX* siècle, deux événements modifièrent la forme de la piété française envers la sainte Vierge, — l'apparition de la Salette et la définition de l'Immaculée-Conception. M. Bernier les étudia beaucoup, et avec eux la théologie mariale. La très grande majorité des gallicans

I « Les principes de ce recueil ne me paraissent pas orthodoxes, bien que le journal soit rclig^ieux exclusivement et s'intitule catholique; j*ai répondu par un refus positif. » Lettre à M. Mesnet, datée du 5 juin 1859-

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