‹ Un dernier GallicanChapitre 149 sur 162 · LETTRES DE M. BERNIER · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. BERNIER

A Mademoiselle Bernard.

Vichy ^ le 20 juin 18 $8.

Bien chère fille,

Votre première lettre m'arrivait mardi à Vichy, avec une adresse rectifi«ie par Mlle Leguay. J'ai donc une double réponse à vous faire, ce dont, croyez-le bien, je suis loin de me plaindre. Rien ne m'empêchait de répondre de suite à la première, mais j'ai voulu, auparavant, savoir un peu mon Vichy.

Je suis venu ici comme je suis allé, trois fois, à la fontaine de Jouannet sans avoir à guérir aucune maladie bien caractérisée ; et j'aurais pu rester chez moi, sans gros détriment pour ma santé. On m'a poussé à ce voyage à l'occasion du séjour que M. et Mme de Tigné et Mlle de Foucault se proposaient de faire aux eaux et j'ai accepté leur commensalité, qu'ils m'ont très gracieusement offerte, et dont j'ai beaucoup à me louer. Je, suis arrivé le 14, sans trop savoir ce que je devais demander à la vertu multiple de ces fameuses eaux, ni à quelle source me vouer. Je me suis mis, avec une parfaite docilité, entre les mains d'un médecin, qui me promet de grosses et luxuriantes joues, avant trois semaines, phénomène qui ne dépasse pas moins mes prétentions que mes espérances.

Vichy est vraiment Paris en petit dans la saison des eaux ; je l'entends sous le rapport de l'animation et du luxe ; car il est comme habitation et comme agréments bien au-dessus de Paris. Nous avons ici des représentants de toute l'Europe ; je pourrais dire que, dans notre hôtel, quoiqu'il soit des plus modestes, nous sommes en pleine Russie. Nous avons deux demoiselles de KlupfeP, catholiques ardentes, instruites et spirituelles, et fixées à Clermont depuis quelques années, qui attirent à notre

I Mlles Thérèse et Ludmille de Klupffel. — M. Berniercut aussi beaucoup de relations avec la princesse Alcxandrine Ouroussoff, née comtesse Ouvaroff, et Mme Brémontier, née Tarbé de Vauxclair.

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salon de grandes dames, récemment arrivées de Pétersbourg et d'autres qui les avaient devancées... Que n'y amenez-vous Mlle votre sœur ?

Vous devez espérer, comme je l'espère moi-même, que le renouvellement de vos engagements avec le Tiers-Ordre sera pour vous un renouvellement de grâces précieuses. Je bénirai le Seigneur de tout progrés qu'il vous fera faire dans la vertu du détachement. Mais n'oublions pas que le dégoût de la vie, loin d'être le détachement n'en est pas même quelquefois la contre façon. Du reste, alors même qu'une sensibilité excessive, l'horreur des souffrances morales et la déception dans la recherche secrète du bonheur actuel, n'ont pas la plus grande part, comme causes, dans ce dégoût, on peut, on doit en tirer parti, pour se mieux défendre contre l'entraînement des créatures et pour passer peu à peu au détachement chrétien. Il serait un pur mal et incapable de devenir le principe, ou l'occasion même, d'aucun bien, s'il avait pour effet de nuire à la charité pratique, au zèle, au dévouement, et s'il jetait l'âme dans la langueur.

Vous me prêtez souvent, ma bonne fille, beaucoup plus d'esprit et aussi de malice que je n'en ai. Prenez-y donc garde ; cela pourrait vous jeter quelquefois dans l'erreur et vous faire, à l'occasion, beaucoup de mal à vous-même. Je suis tout à fait innocent de cette trahison indirecte de vos confidences, que vous avez cru voir dans quelques paroles que votre amie vous a transmises. Si l'ensemble de son langage justifie votre conjecture, c'est une preuve manifeste qu'on s'expose à me juger mal, si l'on veut trop creuser mes actes ou mon langage pour y trouver autre chose que ce qu'ils expriment naturellement et simplement. Que mes yeux en disent souvent plus que ma langue, je ne m'en défends pas. Seulement je crois que ces organes de ma pensée ne sont jamais en désaccord ; puis, je désire que les personnes que j'aime beaucoup et qui me le rendent, comme vous, bien chère fille, ne restent jamais avec des doutes ombrageux sur ce qu'elles croient voir dans mes yeux, et que, pour cela, elles lisent

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tout haut et sans se gè.ner, pour me mettre à même, s'il y a lieu, de faire la rectification. Promettez-moi de lire tout haut, si jamais vos yeux étaient peu contents des miens... I

Pour ce qui est de M. votre Curé et à m'en tenir à vos mutuels rapports, je ne vous dissimulerai pas que c'était à mes yeux une ctrangeté que vous parler longuement, au confessionnal, des questions débattues entre les ultramontains et les gallicans. S'il ne vous en parle plus, c'est qu'il vous regarde comme endurcie sur ce point et inconvertissable. Ne lui en parlez donc point, s'il ne vous en parle, et, à l'occasion, montrez-lui toujours qu'il chercherait en vain à, troubler sur ce point votre conscience. Mais je d#ire qu'il prenne connaissance de ma dernière réplique à Dom Guéranger, dût-il s'appliquer la qualification d^etifaut terrible qui convient à tant de modernes ultramontains. Car je n'ai pas demandé le renvoi de cette dernière pièce... La composition en exigeait du travail ; mais ce travail m'a été beaucoup moins pénible que l'incertitude, la lutte contre mof-méme et contre les autres, sur la question même du silence ou d'une réplique. Pendant huit jours et plus, j'ai été décidé à publier â 500 exemplaires, à mettre en vente, avec annonce dans les journaux, une brochure d'après le plan que vous avez sous les yeux. Ce que j'ai fait était le moins qu'il me fût possible de faire ; et il n'est pas possible que la publication, du reste excessivement bornée, de mes notes ait des conséquences plus pénibles pour moi que n'eût été une abstention complète. Je crois avoir fait ce que je devais à moi-même et à mon caractère.

Parti d'Angers la veille même de la distribution d'une quarantaine d'exemplaires, j'ignore totalement quel en a été l'effet ; et franchement je m'en préoccupe fort peu... Si vous étiez un peu plus versée dans l'histoire des controverses religieuses, vous seriez un peu moins étonnée des torts de D. Guéranger. C'est l'esprit de parti dans la polémique, renforcé de l'esprit puisé jadis à l'école excentrique de Lamennais.

Votre tout dévoué, H. Bernier, Ch«.

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A ^Kadenioisellc Leguay.

Vichy, 26 juin iS^S.

Un peu de causerie avec vous, s'il vous plaît, ma chère fille, cela fera couler plus doucement quatre énormes verres d'eaux thermales, suivis d*un déjeuner passablement copieux; car ces eaux, quoique peu appétissantes par elles-mêmes, sont loin d'amortir l'appétit, que les promenades, sous les platanes du parc, aiguisent naturellement.

Je viens d'assister à la bénédiction d'une annexe #nsidérable au grand établissement thermal et qui va, à partir de lundi, offrir deux cents cabinets déplus pour les bains et les douches. C'est, comme le reste, grandiose et très bien conditionné. Il n'était bruit à Vichy, depuis une quinzaine, parmi les étrangers, que de l'arrivée de Mt'»" de Moulins pour faire cette bénédiction. Le curé m'avait dit, la semaine dernière, que ce bruit lui paraissait sans fondement. Avant hier, l'abbé Vallée (de Cambrai) ayant demandé ce qu'il en serait ;\ un des principaux administrateurs, avait reçu cette réponse : « Dans l'impossibilité d'avoir ensemble le préfet et l'évêque, nous nous en référons à la bénédiction du vénérable curé de Vichy. » C'est le curé, en effet, qui a fait la cérémonie entière, y compris une allocution très convenable, qui a été très goûtée ; un assez nombreux clergé du voisinage entourait le curé.

Je ne pense pas que la vanité, le luxe et l'amour du plaisir, contenu toutefois et décent, règne ailleurs plus qu'à Vichy, dans cette saison ; et il me semble qu'on ne saurait être mieux placé pour reconnaître, si l'on veut y réfléchir, tout ce qu'il y a de futile, de puéril, de creux, d'extravagant môme et de décevant, dans les préoccupations de la mondanité. Je pense, toutefois, que la plupart des jeunes -filles qui viennent ici en sortent un peu plus mondaines qu'auparavant, parcequ'elles ne voient que

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