‹ Un dernier GallicanChapitre 16 sur 162 · J4 LA RÉACTION A SAUMUR · texte numérisé non relu

J4 LA RÉACTION A SAUMUR

cette nomination. Le curé, n'acceptant la situation que bien malgré lui, ne se pressa point de prendre possession, malgré les invitations de Monseigneur Montault. La vacance laissa toute liberté à la réaction. Les œuvres catholiques de la paroisse subirent une crise terrible. Toutes les croix des environs furent abattues ou profanées.

Telle était la situation quand M. Bernier quitta le collège de Doué. Alors Tévèque offrit à celui qu'il consi* dérait comme le curé de donner sa démission et de nommer à sa place Tex-principal. L'arrangement fut vite conclu, mais le gouvernement ne montra pas de meilleures dispositions. Plus décidé que son confrère et suivant le conseil de Monseigneur Montault, l'abbé Bernier résolut de passer outre. II avait même fixé le jour de son installation quand arriva Tacceptalion royale. La cérémonie de prise de possession fut présidée, le 17 novembre 1831, par M. Régnier, vicaire général.

Les Saumurois ne tardèrent pas à mettre à l'épreuve la patience de leur nouveau curé. Il eut à subir nombre de petites taquineries, dont quelques-unes, bien qu'elles datassent de 1830, n'avaient point encore perdu leur piquant au commencement de la troisième République. A certains jours on décorait l'église de drapeaux tricolores; le 28 juillet, on exigeait un service pour les victimes des barricades, et chaque dimanche un Domine, saluant fac regem dans le goût des libéraux i, et pour

I L'histoire, malgré sa gravité, peut conserver la mémoire de ces luttes.

LA RÉACTION A SAUMCR 35

eux d*autantplus agréable qu'ils avaient eu grand'peine à l'obtenir.

Celaient ces vexations usitées par toute la France qui avaient arracbé au jeune abbé Lacordaire une fière protestation : (( Ils exigent de vous des prières dont votre conscience ne reste pas juge, et ils l'exigent en n'invoquant qu'une raison, c'est que vous êtes payés. Ils n'ont pas besoin d'être justes : vous êtes payés. Ils n'ont point de comptes à vous rendre : vous êtes payés... A-t-on jamais traité des hommes avec plus de mépris ? Ils se moquent de vos prières, et ils vous ordonnent de les chanter. Si vous n'obéissez, vouç êtes des séditieux à qui le trésor sera fermé ; si vous obéissez, vous leur devenez si vils qu'il n'y aura pas de termes, dans les langues, pour exprimer ce qu'ils pensent de vous k »

Le suprême argument: Vous êtes payés I retentit bientôt à Saumur à propos d'une ancienne coutume qui s'y

Après la Révolution de Juillet, on continua de chanter dans les églises, selon le rit du diocèse le Domine satvuw^ âans nommer le souverain. Or, dans l'intention des fidèles, Rerrem désignait le Roi, le légitime, Tunique, le Roi de droit divin et non l'usurpateur. Pour eux le chant était une véritable manifestation. Les curés ne prirent point le nouvel usage de la cathédrale où, sur l'ordre de Tévéquc, on avait intercalé dans l'antienne le double nom du roi-citoyen. Des prêtres avaient feint d'accorder satisfaction aux libéraux en faisant chanter Domine^ salvum fac re^em Philippum^ concession insidieuse, car le deuxième nom était le seul usité, en terme de mépris, par les carlistes. Et puis quelles plaisanteries ne tireraient-ils pas de cet accusatif : Philippe-pomme^ Philippe-poire^ Philippepoireau ! F'our mettre fin à ces disputes irritantes. de par le roi, l'évoque, en supprimant la procession du 15 août, ordonna d^ajouter au verset les noms du souverain. Le mandement épiscopal ne mit point la paix. En Vendée, les carlistes sortaient de Téglisc dès qu'on entonnait l'antienne, môme là où un seul chantre l'exécutait et presque à voix basse. Ailleurs, des philippistes se rendaient à la fin de la messe pour constater leur triomphe et parfois pour le renibrccr.

I L'Avenir du 27 octobre 1H30, De la suppression dit huJi^et du cUryé. \*r article. .

î6 1. INCIDENT DE L OFFERTE

esl Diaînteoue jusqu'à nos joursi Au moment de i'ofTertoirc, les assistants à une messe de sépulture remettent nae offrande pécuniaire au célébrant. Sans avoir conservé tout le cérémonial antique, du temps de M. Bernier le don des oblaiions ne manquait pas de grandeur. Après l'évangile, pendant le chant de l'ofTerloire, le prêtre descendait à l'entrée du chœur, se plaçait à la porte du balustre, tourné vers le peuple, avec le diacre & droite et le sous-diacre à gauche. Alors tous les assistants se présentaient à leur rang: la famille du défunt, les principaux du deuil, le peuple. Pour éviter la confusion, les fidèles venaient du côté de l'évangile, puis ils saluaient l'autel et le célébrant, baisaient la paix que celui-ci leur présentait, mettaient leur ofTerte dans le bassin et s'en retournaient du côté de l'épitre en faisant des révérences aux parents du défunt.

Peu de temps après l'arrivée de M. Dernier, une famille de bourgeoisie perdit l'un des siens. Quelqu'un des parents ne se souciait peut-être pas de traverser toute l'église pour aller saluer l'autel elle curé. Ou bien la lamille. jugeant comme un abus cette coutume de l'oHerle, pcnsn-l-cllc qu'il lui serait glorieux de supprimer délicatement ce reste d'un autre âge? ((Nous avons commandé un service de première classe, fit-elle représenter il M. Heraier, avec un luminaire qui, à lui seul, vous sera une bonneaubaine. Mais il nous répugne d'occasionner ii ceux qui viennent nous témoigner de la synii>athie la dépense de l'offrande. Nous vous proposons d'en racheter le deuil en payant tout de suite ce que vous l'eslimerez, même plusieurs centaines de francs. »

l'incj-dent de l'offerte 37

D*ailleurs, laissait-on entendre, le curé s'honorerait grandement et se concilierait l'estime générale, en supprimant une coutume/ locale et surannée, ou tout au moins en permettant de s'en délivrer, moyennant une somme fixée à Tamiable.

— Je suis, répondit M. Bernier, dans Timpossibilité de changer de ma propre autorité une coutume régionale, et mon exemple gênerait la liberté des prêtres voisins en jouissance du même usage.

— Eh bien,s'iln'y a pas moyen de s'entendre, personne ne bougera. Nous nuirons pas à TofFerte.

— S'il en était ainsi, je ferais continuer la messe basse.

— Vous n'en avez pas le droit ; le service de première classe est commandé.

— Oui, mais dans cette première classe, l'usage comprend une cérémonie dont vous ne pouvez vous dispenser sans rompre le contrat qui me laisse juge des rites et de la police de mon église.

On peut imaginer l'excitation produite dans la ville par le récit de cette conversation et la curiosité avec laquelle la nombreuse assistance de la messe de sépulture attendit le moment critique. A TofiFertoire, M. Bernier descendit comme à l'ordinaire à l'entrée du chœur- Personne ne sortit des bancs. La famille en avait pris son parti. Le sacristain éteignit les cierges, à l'exception des deux nécessités parles rubriques, et la messe s'acheva sans aucun chant.

La victoire restait à M. Bernier, mais à quel prix! Sans l'habileté d'un vicaire * qui s'employa à calmer les

I' M. Coûtant, plus tard curé de Cholet, mort en 1883,

Page 1