‹ Un dernier GallicanChapitre 25 sur 162 · LE BOX-PASTEUR · texte numérisé non relu

LE BOX-PASTEUR

ces dons leur semblaient départis pour conduire à bonne lin de grands desseins et supporter de nombreux outrages et des disgrâces accablantes qui auraient brisé des natures ordinaires.

La mère Pelletier conquit immédiatement M. Bernier à la congrégation et à la nouvelle entreprise. Il s'empressa de détruire les objections restant à la supérieure contre son propre projet. A la fin de l'entrevue, la fondation était décidée. Le curé promit de lui chercfaer surle-champ une maison convenable.

Bientôt après il lui signalait l'ancienne abbaye de Sainl-FIorent-le-Jeune, dont on venait de démolir péniblement les deux tiers pour en vendre les matériaux. 11 restait un seul corps de bâtiments, appelé la Sénalorcrie, parce que Napoléon l'avait fait décorer pour devenir la résidence du sénateur Lemercier. Le curé fit arrûler tout de suite la démolition. On lui oITrail la maison el son vasie enclos pour quarante-cinq mille francs, à peu près ce que la propriété avait coûté. Il était impossible de trouver une plus belle occasion, aussi pressa-t-il vivement la supérieure de la saisir. Elle vint visiter l'abbaye, consulta l'évêque et fit l'acquisition.

Absorbé tout entier par sa fondation, le curé délaissait l'asile, et, dans ses rares visites, sa rudesse ne ménageait pas la susceptibilité de celle qui s'élaîl toute dévouée au petit hospice.

M'i" Leguay (init par comprendre qu'elle n'avait plus qLi";i se résigner et, devant cette substitution d'une I)ninéc ;i l'œuvre première, son cœur de mère pensa

LE BÛK-PASTEUR 49

qa'autrefois Jacob avait dépouillé Esaû du droit d*ainesse. Elle crut que son entreprise devait s'effacer devant une autre, dont Timportance réunirait tous les privilèges et tous les avantages. Les Dames du Bon- Pasteur ne pouvaient manquer d'arriver bientôt. Suivant l'impulsion donnée, M''^' Leguay aida M. Dernier à leur préparer un beau mobilier; même elle voulut bien offrir à leur orphelinat ce que, depuis deux ans, elle avait, pour le sien, recueilli de la charité publique.

Le 29 juillet, le curé envoya prendre les cinq religieuses de la fondation, à Angers, par une voiture. II en vanlc à la supérieure l'intéressant conducteur « qui ne fait entendre à ses chevaux qu'un langage soigné et sentimental. Quant à la uerse, ces dames peuvent être tranquilles. Dalençon (le voiturier) n'a versé qu'une fois dans sa vie, il y a quelques semaines, dans les chemins de la Vendée ; et cela ne doit arriver que très rarement à un homme de son mérite i». Le curé reçut les religieuses avec beaucoup d'égards et, sous leur direction, s'occupa des travaux de reconstruclion et de réparation. Il alla même jusqu'à s'imposer de quêtera domicile ^

î Voici une partie du prospectus dont il se faisait précéder pour solliciter des aumAnes en faveur des Dames du Hon-Pasieur : « Nous ne connaissons point d'œuvre plus utile ou plus appropriée aux besoins de la société que celles qui se font dans leurs éiablissemcns. Klles encouragent le retour à la vertu, en oHrant un asile au repentir. Kilos préservent de la corruption de jeunes cœurs que le vice flétrirait infailliblement, s'ils n'étaient pas soustraits de bonne heure aux influences qui les menacent. De plus, et ceci mérite une attention toute particulière, elles savent épargner à des familles très honorables des humiliations et de grands chagrins, soit en affermissant dans la vertu des filles que les illusions de l'âge et de premières impressions pourraient ébranler, soit en opposant les soins assidus d'une éducation spéciale à des inclina-

50 LÉ BON-^ASTÈUk

Non content de relever les murs du monastère, M. Bernier se mit, avec la même ardeur^ à le peupler de religieuses. II trouva bientôt deux novices et, au mois de décembre, il en annonçait une troisième dont le départ causa bien des larmes à Mlle Leguay, mais qui devait être d'un grand secours dans les embarras financiers de la nouvelle fondation.

(( J'éprouve, écrivait-il à la mûre Pelletier, une grande satisfaction à vous annoncer une postulante dont vous aurez, je Tespùre, du contentement, car c'est une bien bonne et bien belle âme. C'est Mlle Epagneul, âgée de vingt-deux ans et demi. J'ai beaucoup hésité, je l'avoue, à la séparer de Mlle Leguay et à lui faire abandonner une œuvre à laquelle j'avais contribué à l'attacher. Mais plusieurs considérations me paraissent décisives.

lions alarmantes, que des parents ont quelquefois la douleur d'observer dans une jeune entant.

« Les personnes q^ii sont l'objet de ces bonnes œuvres, quoique dans un même établissement, forment différentes classes totalement séparées, même à l'église, et qui n'ont entre elles aucune relation. Aucun sujet n'est admis au nombre des religieuses, qui n'appartienne à une famille honorable, et dont la conduite dans le monde n'ait été sans reproche.

(( Les douces insinuations d'une charité à la fois compatissante et ingénieuse sont le grand moyen que ces dames emploient : mais il serait peu efficace sans le travail auquel elles attachent les sujets qui entrent dans leurs maisons. Elles supplient donc les personnes bienfaisantes de leur procurer de l'ouvrage en linge, broderie, ornemens d'église, ileurs artificielles....

(( Aux tilles ou femmes, pénitentes libres, on demande 200 francs une fois donnés, et 20 francs pour le costume qui est brun. Elles restent dans la maison tant qu'elles veulent. Ces dames désirent, et elles l'espèrent si la bienfaisance vient à leur secours, ne jamais renvoyer les pénitentes qui se présenteront sans pouvoir payer.

« Les orphelines sont reçues depuis 3 ans jusqu'à 18. La pension annuelle est 130 francs, et l'on ajoute 20 francs pour le costume qui est bleu.

(( Pour les jeunes personnes qui appartiennent à de bonnes familles, mais qu'on veut soustraire à des dangers, la pension est de 200 francs. Elles fournissent le trousseau, et elles prennent en entrant le costume noir, avec une pèlerine blanche, n

LE fiOK-PASTECR 51

et celle-ci entre autres : c'est que cette jeune personne, excessivement timide, et par caractère et par délicatesse de conscience, a besoin, pour être dans un état de calme et de repos, d'une autorité, d'une règle qui lui fasse 'bien connaître à tous les instants de quel côté sa volonté doit se porter et ce que Dieu demande d'elle. Une certaine dose de liberté l'embarrasse et elle est façonnée tout exprès pour l'obéissance. Du reste, vous reconnaîtrez qu'elle ne manque ni de vues, quoiqu'elle n'ait pas un talent au-dessus du médiocre, ni de courage et de fermeté malgré sa timidité.

« Ses père et mère sont décédés et elle jouit entièrement de son avoir. Elle se propose de payer pendant tout le cours de son noviciat la valeur d'une pension raisonnable et elle comptera 5.000 francs en vos mains, lors de sa profession.

« Voici maintenant un autre coté de médaille ; et il est utile de ne le pas montrer : Mlle Epagneul va faire pour St-FIorcnt tout le bien qu'elle va pouvoir, sans bruit, sans opérer de vente, c'est-à-dire qu'elle va mettre à ma disposition les fonds qu'elle pourra réaliser d'ici au mois de mars. Plus tard vous en connaîtrez comme moi le montant, et je suis bien sûr que la maisonmère lui en saura gré. En attendant ménageons la susceptibilité d'un certain public et d'une famille ombrageuse, évitons le reproche de captation. 11 sera sage de ne se point expliquer positivement sur la dot » ip.

M. Bernier était si complèlemcnt gagné à la congrégation qu'il intervint même dans les disputes au sujet de la réforine de sa constitution. L'ordre a élé institué à Caen, en 1642, par le père Eudes. Le premier monastère fit plusieurs fondations; mais les maisons étaient indépendantes les unes des autres, comme encore aujour-

I Lettrt; du J9 décembre 1HJ5.

5i LÉ BOK-PASTEUft

d'hui celles de la Visitation, entre lesquelles il n'existe que des liens de charité. La mère Pelletier, religieuse de la maison de Tours et fondatrice de celle d'Angers, eut l'idée de faire un grand ordre où l'association des maisons, l'échange facile des sujets, rendant la force plus considérable, permettraient un plus grand bien. Un décret de la Congrégation des Evêques et Réguliers, du 16 janvier 1836, confirmé par Bref du Pape, le 3 avril, établit la supérieure du Bon-Pasleur d'Angers générale de toutes les maisons qu'elle avait fondées ou qu'elle fonderait. L'affairen'alla point sans protestation. Des monastères réclamèrent la fldéitté au principe séparatiste du père Eudes. M. de Monlblanc, l'archevêque de Tours, qui avait quelque raison de se sentir froissé, se plaignit au Pape du changement et, en 1835, Grégoire XVI défendit l'idée du généralat. L'Ami de la religion < inséra la lettre papale, en la faisant précéder d'une note terne, d'aspect impartial, mais où quelques épithètes étaient de nature à causer une impression défavorable aux prétentions du monastère d'Angers. M. Dernier en écrivit au rédacteur Picot. « Insérer une réclamation, répondit celui-ci, serait manquer d'égard à l'archevêque de Tours b. C'était une défaite. La note de l'Ami n'avait pas craint d'être défavorable à Monseigneur Montault et aux évêques qui avaient approuvé le projet de la mère Pelletier. L.ecuré de Sauniur répondit au journaliste en maintenant sa demande.

Page 1