‹ Un dernier GallicanChapitre 29 sur 162 · LE CURÉ DE SAUMUR · texte numérisé non relu

LE CURÉ DE SAUMUR

que la Providence y envoie une si forte affection," et à ceux qu'elle en éloigne de si vifs regrets. C'est que cette miséricordieuse Providence y suscite, pour soutenir, pour animer et consoler ses ministres, de bonnes et belles âmes, d'une excellente trempe ; des cœurs bons et généreux, et singulièrement disposés à la reconnaissance et au dévouement. C'est une belle mission que le Seigneur donne à ces âmes, au profit des âmes peu chrétiennes. Vous l'avez remplie, sans vous en douter, cette noble mission. Vous l'avez remplie largement à mon égard, vous et quelques autres, et j'en suis sincèrement touché. Pour vous comme pour elles, je dis du fond de mon âme : Que le Seigneur vous traite selon votre cœur et quil confirme tous vos desseins. Transmettez ce vœu à votre excellent père, qui, lui aussi, y a tant de droits et que -j'embrasse bien cordialement. »

Le supérieur- suppléant du petit séminaire d'Angers > {1S3T-1839I

Une ordonnance royale du 8 septembre 1831 déclara la dissolution du petit séminaire de Beaupréau, en afTeclant le local au service du Ministère de la guerre. Elèves et professeurs se dispersèrent. M. Mongazon se retira dans une naaison dépendante du chàleau. Privé de ses chers enfants, après avoir passé cinquante années au milieu de la jeunesse, le bon vieillard se consumait depuis deux ans, dans une douloureuse solitude, lorsqu'ea seplembre 1833 une lettre de l'évèque vint le supplier de bien vouloir se transporter à Angers. Il obéit sur-lechamp.

Comme le gouvernement accordait une indemnité au supérieur du collège fermé. Monseigneur Monlault avait résolu d'ouvrir une nouvelle école ecclésiastique dans sa ville épiscopale. Il priait M. Mongazon — âgé de soixante-seize ans — de prêter son expérience à l'entreprise et de lui assurer le prestige de son uom vénéré.

Les premières années de cet établisMment improvisé, auquel on donna le titre de petit séminaire, furent lamentables. Le vicaire général, M. Régnier, proposa au

1 Revue de l'Anjuu, l. .is.ivili (1899).

LE PETIT SÉMINAIRE d'aNGERS 59

curé de Saumur la coadjutorerie de la sujjériorité, mais sans insister beaucoup. On croyait encore que les choses pourraient aller sans celle mesure. Il fallut bien s'y décider. L*abbé Tendron, le confesseur de M. Mongazon, chargé de l'amener à demander un auxiliaire, réussit parfaitement et, le 8 janvier 1837, directeur et dirigé écrivaient à M. Bernier pour l'engager à donner promptement sa démission et à venir prendre Tadminislration du collège.

Le succès de rétablissement était non seulement aléatoire, mais déjà fort compromis. En cas de fermeture, que deviendrait le supérieur-suppléant? M. Bernier avait de telles charges de famille. que, sans manquer de dévouement, il pouvait se poser cette question. De plus, par suite de la faiblesse de M. Mongazon et de la grande liberté que prenaient les professeurs, sa situation devait être très délicate. Il répondit prudemment en sollicitant qu'on lui accordât, en manière de traitement, le premier canonicat titulaire vacant. Cette combinaison présentait l'avantage de lui assurer une prébende sans grever le budget d'une maison que les mauvaises langues prétendaient déjà ruinée. Il demanda aussi qu'on précisât sa juridiction et son insistance sur ce point décèle encore une triste opinion de l'état du collège.

On lui répondit par de bonnes paroles. Il donna sa démission de curé et entra au petit séminaire le 18 février 1837.

Le supérieur-suppléant était âgé de quarante-deux ans. Son meilleur portrait, conservé dans la galerie du

6o I^ PETIT SÉMJSAIHE d'aKCERS

collège date de celte époque. Le caraclère et inènie la destinée semblent se lire sur la physionomie. Elle est plus empreinte de force et d'intelligence que de bonté. EoFoiicés dans des arcades sourcilières accentuées et bornées de tempes carrées, les yeux éclairent brïUamment, comme un feu 1res vif venant de l'intérieur, un visage maigre et un peu pâle dont l'espression spirituelle se complète par un fin sourire, le seul que semblent avoir connu ses lèvres délicates. Une opulente chevelure noire s'échappe de la calotte traditionnelle pour encadrer d'une manière séante, mais sans art, une figure dont tous les détails, disposés par plans, dénotent une âme antique '.

Personne ne fut surpris de la nouvelle situation de M. Bernier. Celui qui avait rendu florissant le collège de Doué et mérité' d'être proposé comme proviseur du lycée devenait naturellement supérieur du petit séminaire. Telle était sa considération personnelle que, dès son arrivée à Angers, Monseigneur Montault le nomma membre de son conseil. Quelques mois après il le fit chanoine honoraire. Cette dignité, dont les filles spirituelles de l'ancien curé avaient une haute idée et un grand désir pour leur directeur, a été l'objet de

I Le ponrail de M. Bcrnïer, reuvre d'une manière dure. maÏB ressemblant, a ité peint par Pierre Dussault. M. Pon {Diction, hittor. de il.-tl-L.) t'atlrihuc, par erreur, à l'abbc Guillaume, qui est l'auteur (tu ponrail de M. -Monga/on, égalemeni conservé au petit séminaire. L'abbé Bariller. professeur au petit séminaire Mungaion. a dessiné, peu artistement, un autre portrait de M. Bernier, lithographie par Jules Laurcns. (In-foIio, imp. Lcmcrcier, Paris).

Le mauvais état de conservation de la première (cuvre, le peu de ressemblance de la seconde m'ont délourné de la pensée de faire pré-

(iHAKOINE HONORAIRE él

plusieurs jolies lettres. L'une d'elles montre comment, malgré sa gravité, il savait être aimable et mêler délicatement les conseils aux remerciements et aux renseignements de politesse.

A Mademoiselle Modesle Magaud

f( Petit séminaire^ 9 juin t^jj n.

« Mademoiselle,

« Connaissant votre goût pour les broderies d'église, bas d'aube, surplis, tours d'autel, etc., j'ai pensé que l'histoire d'un rochct à* manches et d'une mozette pourrait vous intéresser. V^ous savez d'avance par quelles mains et dans quelles intentions ces deux insignes de la dignité canoniale ont été confectionnés.

« Pour moi, bien convaincu qu'ils étaient votre ouvrage, je les ai reçus avec beaucoup de gratitude, et à la vue de la superbe mozette, j'ai senti, pour la première fois, un vif désir d'être chanoine... C'était, quelques jours après la Pentecôte, que j'avais reçu cet agréable cadeau. La veille du grand Sacre % le prélat me déclara qu'il me faisait chanoine honoraire, et il m'invita à la procession du lendemain. J'étais dans l'enchantement, lorsque tout à coup quelqu'un m'objecta l'inexorable coutume : — Avez-vous fait vos visites ? — De quelles visites entendez-vous parler ? — Des visites que vous devez faire accompagné d'un membre du Chapitre, à tous les autres membres, tant titulaires qu'honoraires, avant de vous présenter au chœur. — 11 fallut bien se résigner, et je me mis en mesure pour les premières vêpres de l'octave du Sacre. Ce fut donc le samedi 3 juin que, sortant de la sacristie, la mozette sur le bras, j'allai la présenter au prélat, qui m'en revêtit, puis me bénit et

i Le premier dimanche de la Fête Dieu

b2 LA MOZETTE DL" CHASJOIKE

me fit baiser son anneau, et je fus conduit à ma stalle par It grand vicaire qui m'avait accompagniî. De vieux chanoines en rochet tout usil-s ei défenseurs obstinés de la simplicité antique ' , regardaient, avec un Q;il sévère, ma brillante toilette. Car, l'instant d'auparavant, je crois qu'ils m'auraient arrêté tout court, dans la sacristie, si je n'avais pas été défendu par la Jeune-France qui, Dieu merci, commence à les déborder i.

(( 11 faut que j'aie commis, ce jour-là et les deux suivants, bien des péchés de vanité ; car j'ai éprouvé, lundi dernier, un désappointement très pénible qui en est sans doute la punition. N'ayant pu montrer ma niozeite ni i la fête du Sacre, parce que les visites d'usage n'étaient pas faites, ni le jour de l'Octave, parce que nous avions au collège notre procession, je. me promettais de l'étaler lundi devant un nombreux clei^é, au ser\ice des prêtres défunts de ce diocèse. Mais arrivf- à l'évéché, après le commencement de l'office, j'ai beau fureter partout dans les appartements épiscopaux et fouiller dans tous les meubles, point de rochet et point de m ozette. Je cours ù la sacristie, pour demander mes habits de chœur : personne ne les a vus ! personne ne peut me donner des nouvelles de la boite qui les contenait. La veille, i mon insu, on l'avait portée au collège, cette malheureuse boite. Dans mon désespoir, j'allai m'asseoir dans un coin de la nef, en soutane, ne voulant pas compromettre ma nouvelle dignité, en paraissant dans l'église cathédrale, avec un mesquin et vulgaire surplis.

« L'histoire finirait là, si je m'en len.iis A ce que j'ai vu moimême. Mars quelqu'un m'assure que cette mozetie vous porte bonheur, et que, depuis que vous l'avez faite, vous marchez à grands pas dans la voie de la piété. Je vous le dis, parce que vous ne vous en doutcï pas. Mademoiselle, si l'interprétation

LA MOZETTE DU CHAKOIKE 63

est un peu hasardée, le fond est très vrai ; et voilà les pensées que cela me suggère : si j'étais encore le curé de Mlle Modeste, je me vengerais de n'avoir pas pu la marier, en l'enrôlant dans la congrégation. Il me serait facile de lui présenter pour cela de puissants motifs. Ses pieuses mères l'autoriseraient, sans balancer, et M. Paul donnerait son agrémenta la première ou seconde sommation...

Veuillez, Mademoiselle, me rappeler au souvenir de toute votre famille, et croire à mon sincère dévouement. »

« H. Berkier, chanoine. »

Au moment où M. Bernier plaisantait avec cet enjouement, il se débattait dans de très graves difOcultés pécuniaires. Mais si grandes que fussent sur ce point ses préoccupations elles étaient égalées par des soucis d'une autre sorle.Le plan de l'évêque et de M.Mongazon avait été de fonder une maison d*éducation distinguée, émule du collège royal. Des jeunes gens laïques et ecclésiastiques se seraient communiqué, en vivant ensemble, leurs qualités différenles ; et, formés soigneusement par le clergé, ils auraient refait une société chrétienne. Tel devait être le but du collège mixte d'Angers. On y avait eu en vue surtout la préparation aux carrières libérales; on avait voulu que les étudiants qui s'y destinaient composassent la moitié de la population de l'institution. Et, en effet, il eût été inutile de bâtir pour des élèves ecclésiastiques, puisque le petit séminaire de Combrée pouvait en admettre près de trois cents.

C'était compter sans le monopole universitaire. L'application très stricte que les Académies de l'Ouest firent de la législation relative aux diplômes de fin d'études.

04 '.E MOKOPOLE l'KIVERSITAlRE

détourna beaucoup île familles de mettre leurs enfants dans le nouveau collège, par cette considératioa qu'iU ne pouvaient pas y conquérir leur baccalauréat ; beaucoup d'autres les en retiraient après la troisième ou la seconde. Protester ne pouvait aggraver la situation ; c'était rendre au contraire, manifeste, la jalousie des collèges royaux et intéresser l'opinion publique. Deux plaintes anonymes se produisirent simultanément, l'une à Nantes', l'autre à Angers, et celle-ci avait pour auteur M. Bernîer.

Son opuscule est intitulé : Quelques moti sar le monO' pôle universilaire'.

Tous les polémistes égarent volontiers des coups et ne se bornent point à guerroyer pour l'objet de leurs préleutioDS. M. Bernier fait souvent son procès à l'Université elle-même au lieu de viser simplement le monopole. Pour n'omettre aucun motif d'attaque, il va jusqu'à oublier ce qui se passe dans son propre collège, comme * les mutations fréquentes >. Malgré ces procédés et des

j Quelques mots sur le moaopoit unirtrsilairt. — Au profit d'un établissement d-orphelines. Angers, imprimertcUhrairie de Pigné-Chaicau. janvier 1H3Q, in-i6 de ^i pages.

La seconde édition porte le mûme liire. Prii, i fr. aj c, Paris, che7 PouBsielgue-Rusand. Angers, chez Launay-Gagnoi, 1^39, ia-ff de 37 pages. Celte édition est augmentée de trois notes, p. 17, n, ■jj.

La brochure fut tendue au prulil de l'asile de Mlle Leguay, « L'auteur, disait M. Bernier, sera amplement dédommagé des censures que provoquera infailliblement celle mince el trts médiocre production, si elle lui est un moyen de procurer quelques aumOnes à un éiablisse-

volrc curé e^l prie de recevoir celle qu'il mius plaira do faire, pelite

LE MOKOPOLE UNIVERSITAIRE 65

vivacités de langage, sa petite brochure, sans trop d^emportement, sans déclamations, sans personnalités, ne mérite point d'être confondue dans la littérature des lourds pamphlets qui devaient se produire cinq ou six ans plus tard. En réclamant au nom du droit commun la liberté refusée, il offre fièrement et habilement de montrer que les petits séminaires en sont dignes. Qu'on les fasse concourir avec les collèges royaux.

M. Bernier n'était point le premier dans sa province à s'élever contre le monopole. Vingt ans auparavant avait retenti par toute la France la voix de La Mennais ; et pendant longtemps elle fatigua de ses revendications les prétendus libéraux. Le premier qui lui fit écho en Anjou fut un jeune homme dont l'enthousiasme pour les grandes causes devait durer toute sa vie : le comte Théodore de Quatrebarbes. Les réclamations avaient toutefois été devancées par une tentative d'émancipation. Sous Napoléon, un prêtre angevin prit celte liberté qu'on refusait, et on n'osa la lui ravir que sous Louis- Philippe. Neuf ans avant la brochure de M. Bernier, et plusieurs mois avant le grand procès de Montalembert et de Lacordaire, M. Forest, le curé de Saumur, avait vu fermer son école presbytérale respectée pendant vingt ans. Cette préparation de l'opinion publique ne fut sans doute pas étrangère à l'attention qu'obtinrent les Quelques mots.

L'édition, parue au commencement de janvier 1839, fut si rapidement enlevée qu'un second tirage devint nécessaire à la fin du mois. Personne, en Anjou, n'ignorait le nom de l'auteur, bien que la brochure ne fût pas

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