UNE ASCENSION
« J*enfile la troisième, puis la quatrième échelle, et je me trouve, avec notre petit saint, sur le cinquième plancher. Je n'avais pas neuf pieds à franchir pour toucher, de la main, la boule qui porte le pied de la girouette. Arrivé là, j'hésite, je cède les honneurs à l'abbé Derice et, pendant qu'il grimpe assez bravement, ma calotte se soulève, le vent agite et déploie la queue de ma soutane, mon rabat en perles me flagelle cruellement les babines, je bourde, non pas sans un certain dépit qui ressemble beaucoup à l'amour-propre blessé. Puis le dos collé à la flèche, pour éviter le vent, je réfléchis qu'il s'agit de descendre, et en même temps, chose singulière, la pensée de ma mère vient me préoccuper.
« Oh ! si elle m'avait vu où je suis, lorsque j'avais 15 ou 16 ans (et j'étais pourtant alors plus adroit et plus souple qu'aujourd'hui), si elle était maintenant au pied de ce clocher, quelles alarmes, quelle agitation, quel tourment ! pauvre mère ! mais qu'elle est bien mieux avec le Bon' Dieu qu'avec son étourdi de fils ! Il y a déjà vingt ans que je n'ai plus de mère I Et cependant tous les cœurs ne sont pas pour moi froids et indiflïrents ; j'ai cru plus d'une fois retrouver toute sa-tendresse; et je pourrais nommer qui serait fort mal à l'aise en me voyant sur ce plancher aérien.
« Quand le héros de la journée fiit revenu à mon niveau, il avait un œil rouge, enflé, larmoyant, par l'effet du vent et des bourriers, ce qui modérait un peu la joie de son triomphe. Enfin, nous descendîmes ; et, en repassant dans les échelles, je demandai pardon à mon bon ange du surcroît de besogne que ma curiosité lui causait en ce moment.
« Quand j'étais au cinquième étage, la montée Saint-Maurice me paraissait presque nivelée, et les plus grands édifices se rabaissaient et se rapetissaient à mes yeux. Ainsi, on jugerait peut-être plus sainement toute chose en s'élevant . bien haut, pour voir et considérer. Mais il me semble qu'il y a deux dangers à s'élever ainsi : la vue pourrait n'être plus assez forte
70 fSE ASCENSION
et se trouver trop courte ; puis, si la tête n'est pas bien solide, elle tourne et on ne peut pas regarder. Le plus sur est, je crois, de rester au niveau ordinaire... Si je retourne là-haut, je vous ferai part des^ nouvelles réflexions que j'aurai faites. « Votre tout dévoué,
« H. Bbrnier, « Prttre ».
lie Supérieur titulaire du petit séminaire ^
L'année qui avait' débuté avec Tattaque du monopole universitaire se remplit de deux événements graves pour le supérieur suppléant du petit séminaire : la mort de l'évéque et de M. Mongazon.
Monseigneur Montault mourut le 29 juillet. Les chanoines nommèrent tout de suite vicaires capitulaires les trois grands vicaires du prélat défunt. Ils jugèrent convenable de leur associer M. Bernier, et aussi, pour honorer leur corps, un membre du chapitre. Le supérieur suppléant du petit séminaire s'en expliquait ainsi à Mlle Leguay : « Les chanoines ont confirmé dans leurs pouvoirs» MM. Montalant, Régnier et Desgarets, puis ils ont conféré ces mêmes pouvoirs à M. Quincé, chanoine, et, coname si une cinquième roue pouvait jamais rendre un mouvement plus rapide ou plus régulier, il les ont conférés à moi-même. Nous sommes jusqu'à cinq vicaires généraux ! Du reste, la cinquième roue a déjà fonctionné tant bien que mal, et d'ici à quelques jours il faudra qu'elle se donne un peu de mouvement. Et, comme elle doit tourner un certain temps dans plusieurs
I Revue de l'Anjou, t. XXXIX (1899).