LE COLLÈGE
étaient tout autres. « Tiens, dit-iI une fois avec enthousiasme à Eugène, j'ai trouvé de la poudre. Faisons la guerre ; tends la main. » Et le petit frère obéissant reçut la poudre à laquelle Henri s'empressa de mettre le feu. Aux cris de la victime, la mère accourut, mais le coupable s*élait enfui à toutes jambes au collège.
Ayant remarqué de bonne heure ses dispositions pieuses et intellectuelles, sa mère avait conçu Tespoir qu'il pourrait bien devenir prêtre. Aussi prit-elle pour lui des soins particuliers et voulut-elle qu'il fît ses classes. Elle garda toujours dans son cœur la parole du principal confirmant ses espérances. Il lui avait dit : «Votre petit bonhomme ira loin». Quand le vieux chanoine, abandonné de tous, racontait celte anecdote, n'y pouvait-il point mettre quelque malice?
Du collège de Cholet, l'enfant fut placé, pour une courte période, à celui de Chàteau-Gontier, puis à celui de Beaupréau.
Cet établissement avait été fermé en 1792; mais dès 1797, l'un de ses anciens professeurs, l'abbé Loir- Mongazon avait ouvert dans la ville une nouvelle école ecclésiastique. La première année complète de cette restauration fut Tannée scolaire 1800-1801. Quand Henri Bernîer y entra, le collège fonctionnait normalement. Sa physionomie était singulière. Les étudiants, nobles ou roturiers, et ceux-ci plus encore que ceux-là, se vantaient d'être fils ou neveux de « martyrs ». Plusieurs des professeurs, enrôlés dans l'armée catholiqae, en avaient été aumôniers, puis avaient erré dans la campagne, se cachant de ferme en ferme, parfois
dans un péril imminent. Groupés autour de M. Mongazon, dans une maison dénuée de toutes les commodités nécessaires à l'étude» maîtres et élèves supportaient leurs privations avec enthousiasme et travaillaient avec ardeur. Il s'agissait non seulement de leur fortune et de leur avenir : ils voulaient refaire la patrie. Autour d'eux, tout était un continuel stimulant. Dans celte campagne ruinée, chaque accident de terrain, chaque maison, réveillait des souvenirs de la grande guerre, que les enfants se racontaient sans cesse. Les uns, comme Louis de la Paumelière, pouvaient dire la triste fin d'un père mort sur l'échafaud ; d'autres, comme Levieil de la Marsonnicre, les malheurs d'un petit mendiant, orphelin de brigands « ; d'autres, comme Théodore de Qualrebarbes, le temps de l'émigration où une marquise, sa mère, avait gagné le pain de ses enfants en tressant des chapeaux de paille. Aux souvenirs du passé, quelles nouvelles venaient s'ajouter! C'étaient les phases de l'épopée de Bonaparte, le délrônement des Bourbons de Naples et d'Espagne, la persécution du pape. Bientôt les événements se précipitaient : la déchéance du Corse, le retour du roi, les Cent-Jours, la seconde Restauration. On déchirait les cocardes tricolores, on illuminait, le drapeau blanc flottait, puis se cachait, et enfin reparaissait. Il est facile de se représenter quelle devait être l'efl'ervescence d'une telle jeunesse, puisque dans l'agitation légitimiste de 1832, sur les quarante-cinq
I Notice historique sur le coUèf^e de Beauprcciu, p. 117. A moins d'indication contraire, quand je cite cet ouvrage, je renvoie à la 2" édition.
^^^ÊmaA^i^.
combattants de la Pénissière on retrouve onze anciens élèves de Beaupréau et condisciples de M. Bernier ^
Déçu de ses espérances politiques et publiant ses souvenirs de collège dans les premières années du second empire, le chanoine d'Angers n'a point décrit ce mouvement d'idées qui faisait rêver ses camarades de croisades et de saintes expéditions^ et qui sans doute ne fut pas étranger à ses goût de polémiste. Il a raconté le cours plus ordinaire de la vie des collégiens et, pour connaître la sienne avec détails, il suffit de se reporter à la Notice hhtorique qu'il a consacrée à son cher collège de Beaupréau*.
Henri Bernier faisait sa seconde fannée scolaire 1811- 1812) quand le supérieur reçut l'ordre de congédier tous ses élèves de rhétorique ». La plupart allèrent achever leurs études au Lycée d'Angers. Ce fut une consolation pour M. Mongazon de voir quelques-uns de ses élèves briller six mois après à la distribution des prix du collège impérial. Il s'établit une heureuse émulation entre la jeunesse laïque et la cléricale. Celle-ci lutta glorieusement ; elle obtint même une supériorité marquée dans le cours nombreux et brillant de 1812-1813. René Régnier, le futur cardinal-archevêque de Cambrai, se plaça à la tête de la classe entière et s'y maintint *.
1 Motice^ p. 398.
2 Voyez un épisode de son année de troisième (année scolaire i^io- 181 1), une sédition au collège, Nutke, p. 203-207.
j Notice, p. 212 (!'• cdit).
^ Ibid., p 313. — René Régnier, né à Saint-Quentin, près Haufçc, le 17 juillet 1794, avait fait ses premières études au Prytanée de La Flèche. Il mourut en 1881.
Régulièrement^ M. Bernier aurait dû faire partie de ce cours et lutter dès lors avec celui que les Angevins mirent toute sa vie en parallèle avec lui. Il regretta toujours de n'avoir point pris part à un concours qui aurait probablement constaté sa supériorité,
Embarrassé pour se procurer des régents, M. Mongazon avait offert à Henri Bernier de faire en particulier sa rhétorique avec un professeur et d'être en même temps maitre de septième. Le jeune homme, âgé de dixsept ans, trouva la proposition très avantageuse. Peutêtre, en l'acceptant, fut-il cependant moiiis décidé par son propre intérêt que par celui de sa famille. Dans l'espoir qu'ils suivraient les traces de leur aine, ses frères avaient été mis au collège. En restant avec eux, Henri pensait leur être utile. A l'exception d'un seul professeur, tous ceux dont il se trouva le collègue avaient été ses maîtres. Tous se montrèrent avec lui cordiaux et familiers, comme s'il eût toujours été leur collaborateur. Durant l'année 1813-1814, il fut professeur de quatrième ; puis il suivit ses élèves en troisième.
Enfin, comme M. Mongazon avait pu se procurer un autre régent, il quitta Beaupréau dans l'automne de 1815, pour aller faire ses études de théologie à Angers.
Il a sans aucun doute rappelé ses propres impressions, quand, parlant d'un de ses intimes amis entré au séminaire un an avant lui, il s'exprimait ainsi :
« Ce fut un jour de fête, un jour de bonheur pour M. Ploquin et pour ses condisciples, que celui qui les plaça sous la direction de cet homme, de vénérable, de sainte, de délicieuse mémoire, dont le nom rappelle tant de science, tant de vertus,