LE MANUEL DE M. DCPIK
da primat des Gaules ; la Ck)ngrégation de Tlndex inséra le Manuel dans son catalogue et Topinion publique, éclairée par divers publicistes, se déclara pour le droit épiscopal. Des diocésains de Monseigneur Angebault auraient été contents de voir leur évêque unir sa protestation à la majorité de ses collègues. C'était trop attendre de la prudence de leur pasteur. Pour ce qui est de M. Bernier, il a cru. devoir dire à dom Guéranger, en 1847^ sa pensée sur Dupin, après un grand éloge des du Vair, des Talon, des Séguier, des Lamoignon, des d'Âguesseau et des Portails :
« M. Dupin n'a point les mômes titres pour se faire pardonner son grand amour de la loi organique, et il est étonnant qu'une intelligence comme la sienne n'ait pas compris que ce qui pouvait convenir sous l'ancienne monarchie, et paraître naturel au despotisme impérial, n'est plus qu'un contraste choquant et odieux, après la Révolution et avec la charte de 1830. Toutefois, vous feriez bien, mon Révérend Père, pour le succès même de la liberté religieuse et pour l'honneur de ceux qui la défendent, de conseiller à quelques écrivailleurs de ne plus se ruer, en enfants perdus, contre un homme dont le nom et le mérite les écrase, et de le laisser aux prises avec les Bonald et les Cormenin K »
Si, deuX|années après son apparition, un article inspirait encore à M. Bernier ces sentiments aussi vits que peu gracieux pour leur auteur, c'est que la blessure avait été profonde. Examinant les conséquences que pouvait avoir la dispute de l'Eglise et de l'Etat à propos
1 Humble remontrance au /^. P. dont P. Guéranger ^ p. 91-92.
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du livre de M. Dapin, Tabbé Morel s'était demandé, avec une angoisse pleine de perfidie, ce que deviendraient les bonnes relations par lesquelles les magistrats dominaient les évêques. Après s'être posé longuement la question, il l'avait résolue de la sorte :
a Dieu nous garde de penser que la fécondité de MM. les Préfets et Procureurs généraux soit mise en défaut par cet événement fatal. Elle aura bientôt suppléé ce qu'elle vient de perdre. Les conversations amicales et même un peu dévotes continueront, après comme devant, dans le cabinet du palais épiscopal, et leur charme n'aura pas moins d'empire au futur que par le passé. »
Qu'est-ce à dire ? LiCs accusations de « philippisme » si odieusement lancées contre l'évéque, au début de son épiscopal, allaient-elles reparaître? En 1842, on n osait pas les imprimer ; un journal prétendu exclusivement catholique les reprendrait-il en 1845? et dans ce diocèse où, depuis la Révolution, la libre administration de l'évéque avait toujours été respectée, serait-elle désormais attaquée ou contrôlée par les fidèles ou même par les prêtres?
A la vue de l'article de l'abbé Morel, M. Bernier se sentit « vivement éclairé » sur l'Union de F Ouest. « La iumière fut si vive et éclatante, disait-il plus tard, que nous trouvâmes que, ce jour là, la leçon de nos instituteurs dépassait furieusement la portée de leur diplôme. Nous nous plaignîmes d^une manière un peu trop verte. ^ Le Comité de VUnion envoyait gracieusement le journal aux vicaires généraux sous une même bande
LUKION DE L OUEST lél
imprimée : MM. Bernier et Joubert. M. Bernier écrivit sur-le-champ un billet demandant à l'administrateur de rayer son nom de la liste des abonnés. La cause de celle démarche élait l'article qualifié d'impertinent. Alors s'engagea la correspondance suivante :
M. Morel à M. Bernier :
(( Angers, 2 mai 184$,
« Monsieur l'Abbé,
« Nous avons reçu votre lettre du i" mai, et nous nous sommes empressés d'y faire droit, mais nous n'avons pgs pu rayer votre nom de la liste de nos abonnés, attendu qu'il n'y a jamais figuré.
a Nous devons vous faire observer. Monsieur l'abbé, que l'emploi du mot « impertinent » est très rarement convenable, parce que ce mot contient une offense ; et, quand on est réduit à l'employer, personne ne se dispense d'alléguer les preuves qui le justifient. Monseigneur Fornari, nonce de Sa Sainteté à Paris, n'a pas cru pouvoir se départir de cette règle, en considération delà position éminente qu'il occupe dans l'Eglise par rapport à vous. Quand il a appliqué, devant nos amis, cette fatale épithète à une lettre que vous lui aviez adressée, il leur a montré sur-lechamp, dans cette pièce, les expressions qui le condamnaient à cette rigueur.
« Veuillez agréer, Monsieur l'Abbé, l'expression de notre haute considération.
« Pour la Direction de V Union de l'Ouest,
« L'Abbé J. MoREL,
« Rédacteur par intérim, (( Membre du Comité pour la défense de la liberté religieuse. »
lél L*UNION DE L*OUEST
Af. Bernier aux Directeurs de /'Union de l'Ouest :
(( Angers, 9 mai 184^,
a Messieurs,
a M. l'abbé Morel m'a écrit, sous la date du 2 de ce mois, la lettre suivante, pour la Direction de « l'Union de l'Ouest » : (Suit la lettre).
« Absent depuis le 2 mai, je n'ai pu ouvrir cette lettre qu'hier; mais j'apprends que, depuis plusieurs jours, le public en connaît le contenu.
« En conséquence. Messieurs, j'ai besoin d'avoir de votre part une réponse par écrit aux deux questions suivantes :
« 1° La Direction de ï Union de V Ouest avoue-t-elle et prendelle sous sa responsabilité la lettre ci-dessus de M. Morel ?
a 2° La Direction de V Union de VOuest ne trouve-t-elle rien de blâmable, rien d'inconvenant, dans l'article du 30 avril, intitulé : Condamnation de M, Dupin ?
« Je dois vous prévenir, Messieurs, qu'un refus de me faire une réponse, par écrite sur ces deux points serait interprété par moi comme un aveu formel et comme une approbatioh réfléchie de la lettre et de l'article.
« J'ai l'honneur d'être, etc.. »
Le comte de Quatrebarbes à M. Bernier :
a Monsieur l'Abbé,
« J'ai reçu à Chanzeaux la copie d'une lettre que vous avez cru devoir adresser au Conseil de direction de V Union de l'Ouest. L'estime et l'attachement de vieille date que je vous ai toujours portés me font déplorer tout ce qui peut porter à votre égard l'empreinte de l'aigreur ou d'un manque de convenance. Personnellement, Monsieur, je suis désolé d'une correspondance qui
l'union de l*ouest 163
a dû vous affliger. Je n*examine point si elle a été provoquée. Il me suffit de savoir qu'elle vous a été pénible.
« Après vous avoir exprimé mes sentiments personnels, je vous demanderai. Monsieur, la permission de vous répondre comme mernbre du Conseil de direction de VUtiion de VOuest, car c'est à lui, et non à l'homme privé, que vous vous adressez.
« Le Conseil de direction ne reconnaît à personne le droit de lui demander des explications sur ses pensées les plus intimes.
« Il regrette profondément de voir un prêtre aussi vertueux et aussi éminent que M. l'abbé Dernier se méprendre sans cesse sur ses intentions, méconnaître la pensée qui a fondé le journal, apporter dans son examen un esprit continuel de critique et défiance, enfin s'arroger le droit de censure et de sommation, dés qu'un article n'est pas d'accord avec ses opinions politiques et religieuses.
« Le Conseil de direction repousse comme une injure la pensée qu'on lui prête de vouloir contrister un prélat vertueux et vénéré, ou de vouloir s^immiscer dans son administration ; mais il croit aussi qu'il est de son devoir de démasquer d'hypocrites manœuvres d'hommes sans foi et sans croyances, qui voudraient asservir à leur profit toutes les intelligences et bâillonner la religion et ses défenseurs.
« Dans un temps où, comme vient de le dire M. Barrot, toutes les questions avec l'Église ne sont pas finies, où une persécution odieuse et lâche menace tous ses enfants, le Conseil de direction de V Union de VOuest croit qu'un vicaire général a mieux à faire qu'à prendre ombrage d'une ironie spirituelle sur les conversations hypocrites des légistes du parquet et des procureurs généraux. Il espère que M. Bernicr, dont il connaît le cœur et le courage, ne méconnaîtra pas ses véritables amis pour quelques paroles échappées dans la rapidité de la presse périodique et le prie, en tous les cas, de recevoir l'assurance de
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la haute estime et du respectueux attachement de tous ses membres.
« C'est dans ces sentiments, Monsieur l'Abbé, que je suis, avec un entier dévouement, votre, très humble et très obéissant serviteur.
« 0« Drf QUATREBARBES.
{( Chameaux^ 1 1 mai 18^^ n,
L'évêque se sentit profondément attein| par )'art|cle de M. Morel et le refus de réparation du comte 4^ Qaatrebarbes. De plus, il craignait pour {'avenir de semblables inçsfrtades. S^s gémissemenls poptipuels appelaient du secours. Aulapt le seconc} vicaire général, M. Jou^ert, était mpspable d'intervisnir, autant M. Bernier se sentait le courage et la force d^entrer en lutte. S'il le feisait à temps, peut-être empécherait-il le clergé de subir la direction de VUnion de FOuest. Use mit donc à rédiger une circulaire au clergé sur le Journalisme religieux. Avant de la lancer il proposa de la supprimer absolument si le journal consentait à insérer la courte déclaration suivante :
« Des explications nous ayant été demandées sur l'article du 30 avril, inséré en tête de VUttion de l'Ouest y nous tenons à déclarer que cet article n'avait été communiqué à aucun des membres du Comité de direction et qu'il est étranger au rédacteur en chef de ce journal, alors absent. Nous saisissons cette occasion pour protester de nouveau de notre respect filial pour le vénérable pontife placé à la tète de ce diocèse. Les catholiques comprendront qu'il ne nous appartient pas de contrôler, d'une manière quelconque, la direction que les évêques impriment à leurs diocèses, ou la marche qu'ils sont appelés à suivre dans les affaires de l'Église ».
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En proposant cette insertion au Conseil de direction, M. Bernier consentait à ce qu'on attendit, pour la Solution définitive, que deux membres absents, MM. de Quatrebarbes et de Falloux, eussent donné leur adhésion. Or, le Comité de direction se composait de cinq personnages. Les trois membres présents à Angers, MM. Jourdain, Lambert et Morel, étant de même avis et constituant la majorité, déclarèrent inutile d'en référer aux absents et Refusèrent l'insertion sollicitée.
lia Lettre sur le journalisme religieux'
(juin .84JI
Le refus, que faisaient deux prêtres et un très pieux laïque, de désavouer un article dont leur évêque se trouvait offensé et où ils ne voulaient voir qu'une ironie spirituelle et auffisaniment respectueuse, détermina le vicaire général à mettre en garde le clergé contre le nouveau journal. Il lança donc la lettre circulaire dont il avait menacé la rédaction de VUnion de FOuest *.Ed voici quelques passages :
Angtr,. U 8 juin ;8^;.
Monsieur le Curé, Nous venons, à titre de confrère, vous faire part de quelques réflexions sur le journalisme religieux, à l'occasion de notre querelle avec un journal. Le public ne devait avoir aucune connaissance de cette querelle, mais on a 6\i poussé, par nous ne savons quelle envie de faire du bruit, à en parler à tout venant, d'une façon fort peu mesurée et, surtout, on ne peut plus triomphante. Toutefois, nous garderions encore le silence que nous nous étions d'abord imposé, s'il ne s'agissait que de dissiper des impressions qui peuvent nous être personnellement défavora-
1 Revue dt l'Anjou, l. xl I1900I.
2 Lettre sur le journalieme religieux, pclil m-8 de 17 p. Angers, Rarassc (rtia'., imprimeurs de Monseigneur t'Evoque.
LETTRE SUR LE JOURNALISME RELIGIEUX léy
bles. Mais'des exemples dangereux ont été donnés, des principes de conduite ont été oubliés, et, puisqu'on a tant parlé, nous parlerons à notre tour, pour signaler ces écarts imputables, selon nous, au journalisme religieux et à sa fâcheuse influence.
Le mot journalisme fait naître des pensées opposées à Testime et à la confiance, mais qui devraient s'atténuer quand on lui adjoint le mot religieux. Ces deux mots, néanmoins, ne sont point faits pour aller ensemble, et leur réunion entraîne Tidée d'un grand danger ou, ce qui est la même chose, d'un grave intérêt compromis. La religion, effectivement, est trop grande et trop supérieure aux choses purement temporelles, elle est trop positive et trop absolue dans son enseignement, elle est trop surnaturelle dans sa hiérarchie, pour s'accommoder de ces dimensions étroites et de ces formes mesquines qui suffisent à peine à la défense ou au développement d'un système politique ou industriel, de ces discussions superficielles et fugitives dont se contente la frivolité de tant de lecteurs, de ce contrôle incessant dont les actes de l'autorité sont l'objet, qui s'exerce, soit par l'éloge, soit par le blâme, et qui est si rarement exempt de partialité et de passion. Les allures d'un journal politique ou littéraire ne sauraient convenir à un journal religieux ; les conditions de vie et de succès ne sont pas les mêmes pour l'un et pour l'autre, parce que leur objet est d'une nature essentiellement différente.
On voit bien que nous appelons journal religieux toute publicaliott périodique ou quotidienne qui a pour objet spécial les intérêts de la religion et qui traite directement les questions religieuses, quel que soit d'ailleurs son titre. Ces sortes de publications réussissent rarement et, si elles obtiennent, comme entreprises, un succès de vogue, il ne se soutient pas et la religion y perd toujours plus qu'elle n'y gagne. Ceux qui aiment à s'en nourrir se dégoûtent peu à peu des études suivies et qui coûtent du travail : il est si doux de trouver dans un journal une science que, sans lui, on devrait chercher dans des livres ! On y puise, sans effort, des
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notions variées ; on ne s'aperçoit pas qu'elles sont incomplètes et peu sûres, et l'on s'en contente : on admire les vastes connaissances des rédacteurs, on se félicite et bientôt on s'admire soi-même ; on croit savoir beaucoup, mais, en réalité, t)ue saiton ? Voilà déjà un très grand mal, alors même que le journal ne propage pas des idées fausses, exagérées, dangereuses.
Rien n'est plus difficile que d'assurer le succès d'un journal religieux, surtout un succès qui profite à la religion ; rien de plus délicat, rien de plus scabreux qu'une pareille entreprise. Une foule d'hommes marquants ont osé la tenter, un seul a réussi : le vénérable M. Picot, dont l'exceilent esprit revit dans ses successeurs. Une connaissance profonde de la religion et des afiâires de l'Eglise, ur»e sagesse, une modération, une réserve peu communes, l'horreur de tout esprit de parti, un grand respect et une religieuse déférence pour l'épiscopat, voilà ce qui a procuré, voilà ce qui promet encore au journal que ce publiciste a fondé une longue et honorable carrière, voilà ce qui a donné à VAmi de la Religion une autorité dans les questions religieuses dont n'a jamais pu se vanter aucun autre journal. S'il n'a point eu le brillant, le piquant qui fait le principal mérite de tant d'autres, c'est que les idées de religion et de journalisme se repoussent ; c'est que, pour rester sérieusement et solidement religieux, il lui fallait être journal le moins possible.
Nous avons vu, pendant quelque temps, papillonner et bourdonner autour de cette feuille grave et sévère une autre feuille étincelante d'esprit et animée parfois d'une éloquente verve, qui s'intitulait le Mémorial ralholiiiue. Comparons les résultats, pesons la différence. Impassible au milieu des attaques les plus vives et les plus passionnées, digne et mesuré dans son langage, circonspect et modéré dans ses jugements, méthodique, lumineux, souvent nerveux et toujours substantiel dans ses discussions, VAmi de la Religbn n'a pas cessé d'être une source
d*imtruction solide et ck sages afvis ; le Ménwrial caOmlique s'est éteim il y a plu« de quinze ans, mais après avoir divisé le clergé, après avoir enfanté V Avenir, que Rome devait bientôt anathématiser, après avoir faussé et jeté dans de miauvaises voies de jeunes talents qtri se ressentent toujours, plus ou moins, de cette premilère direction. L'histoire de sa vie, de sa mort et des effets qu*ii a produits nous reste, comme une preuve sans réplique de cette vérité, qu'a^vcc un style brillante, avec beaucoup d'esprit et d'imagination, avec une érudition riche et variée, un journal religieux n'est pas sûr de se soutenir et qu'il peut, pendant son existence éphémère, faire beaucoup de mal à la religion. Chaque numéro du Mémorial était un météore aux lueurs éclatantes, mais trompeuses, un de ces feux follets qui éblouissent le voyageur en l'égarant.
Les écrivains de ce journal, du reste, étaient fiers, jusqu'à l'arrogance, de l'engoûment qu'il inspirait à une jeunesse inconsidérée et à d'autres lecteurs d'un âge plus mûr, mais trop disposés à subir les séductions de l'imagination et de l'esprit. On ne lit point sans indignation ces insultantes paroles que leur chef appliquait à un homrtie du caractère de M. Picot : « Jetons un dernier regard sur ces restes dégoûtants du galli^ canisme... ». Quelle injustice ! quel langage ! mais quelle école, quel maître ! Ceux qui ont vu de près cet orgueil sataniquc sans en être scandalisés et qui peut-être ont été, par leurs louangeuses paroles, les complices de son exaltation, devraient comprendre que, pour expier ce tort et pour se faire pardonner, ils sont obligés à montrer une grande modestie...
Le souvenir de leurs extases en présence du divin Lamennais ou de ses livres les rend-il modestes effectivement ? Pour beaucoup d'entre eux, il n'en est rien : ils aiment à occuper le public ; ils ont toujours des amis qui se chargent de mettre leur mérite en évidence et ils se décernent mutuellement des éloges flatteurs ; ils tranchent sur tout, ils se mêlent de tout,ils st fourrent partout et spécialement dans \t journalisme religieux ; et, puisque
lyo LETTRE SUR LE JOURNALISME RELIGIEUX
nous voilà dans le langage familier, nous dirons qu'ils forment un parti qu'on appelle la queue de Lamennais ^ L'apostasie de leur maître les afflige profondément ; mais une des considérations qui les touchent le plus, c'est qu'ils étaient destinés à opérer avec lui de grandes choses : expliquer plus amplement le catholicisme imparfaitement compris jusqu'à ce jour, faire tomber une foule de préjugés et d'abus, régénérer l'esprit public, raviver le vieux christianisme, etc., etc. Aussi, malgré la chute du grand homme, du voyant, du nouvel Ezéchiel à qui le Seigneur avait dit, comme au premier : Va, prophète,., je t'ai donné un front plus dur que leur front.,, ils n'entendent point renoncer à la part qui leur semblait dévolue dans cette grande et noble mission. En conséquence, ils s'érigent en instituteurs du clergé, ils font la leçon aux évêques, ils régentent tout le monde... La tête à demi-écrasée se cache dans la boue, mais la queue se montre toujours et elle s'agite encore.
Nous n'entendons ni contester, ni déprécier le mérite de cette prompte et cordiale soumission dont l'immense majorité des disciples de M. de Lamennais nous ont donné l'édifiant exemple lors de la condamnation de cet écrivain, et nous comptons parmi eux des hommes éminents à qui nos paroles ne peuvent nullement être appliquées. Mais il est bien certain que le coup de foudre qui a dessillé leurs yeux sur des erreurs contraires à la foi les a laissés, la plupart, livrés aux préoccupations du parti et qu'il ne les a qu'imparfaitement guéris de la témérité présomptueuse qui faisait le caractère propre de cette dangereuse école.
Observez les écrits et les journaux de ces convertis, car ils écrivent beaucoup, et il faut bien qu'il nous fassent part de leur abondance ; vous y verrez une incroyable humeur contre
1 Expression de l'époque. Quand M. Rossi voulut faire condamner à Rome le parti religieux, en 1845, il répétait que c'était la coda di Lamennais. (Cf. Thureau Dangin, Hist. Je la mon. de Juillet, V, p. 565).
certaines opinions qu*à Rome, pourtant, on juge fort tolérables, et un zèle outré pour d'autres opinions, dont Rome ne s'occupe guère, ou même dont elle juge la discussion intempestive.
Qui donc est venu jeter l'émotion dans toute la France, à l'occasion de la liturgie, et critiquer, avec une amertume peu décente, des changements plus ou moins antiques, des variantes plus ou moins importantes, dans lesquelles les souverains Pontifes n'ont jamais \'u ni des principes de schisme ni des traces d'hérésie ?... Ces gens-là mettraient tout en combustion, pour quelques hymnes ou pour quelques antiennes à coup sur bien innocentes *, et ils feraient des livres pour vous prouver que c'est à grande peine si vous pouvez réciter le bréviaire de votre diocèse en sûreté de conscience. L'Église a soutenu de grands combats pour V Unité ; eux, ils se passionnent pour Yuniformiié. L'Église, comme une mère pleine- de bonté, de condescendance et de sagesse, a vu, dans tous les siècles, non seulement sans inquiétude, mais avec une sorte de complaisance, une grande variété de rites et d'usages, parce que, dans cette diversité même, on retrouvait toujours, mais plus frappante, plus merveilleuse et plus manifestement divine, la double unité de la foi et du ministère ; pour eux, penseurs bien autrement profonds et catholiques plus entendus, ils veulent que tout soit uniforme dans les manifestations de la foi et dans le détail des règles disciplinaires ; Yuniformiié est une de leurs marottes, et ils ne mourront pas s'ils ne voient pas toutes choses se faire en France comme elles se font en Italie.
L'esprit de parti, la hardiesse des opinions, les allures libres et dégagées, l'humeur batailleuse, le ton afïirmatif et tranchant, tout cela va bien au journalisme, mais la Religion s'en accommode fort peu. C'est au moyen de journaux religieux que des
I Pour expliquer la position des divers groupes catholiques, on peut rapprocher cette boutade contre dom Gueranger d'un jugement antérieur de Lacordaire : a L'abbé est un homme à théories raides qui pour un coup de canon d'il y a six cents ans perdrait un empire ». Cf. MontaUmbert, par le R P. Lecanuet, tome II, p. 39.
principes anarchiques cherchent à s'accrëditer auprès «iu cierge et que, dans des diocèses, heureusement très distants et très différents du nôtre, des associations anticanoniques organisent la résistance à l'autorité. Ce sont des journaux religieux, beaucoup plus que la nécessité des circonstances, qui ont poussé les prêtres des villes et des campagnes, à délibérer sur des formules d'adhésion collective à la conduite de leurs Evéques, déviation manifeste des régies canoniques, lésion incontestable de la hiérarchie sacrée, et dont il est à désirer que le journalisme ne produise pas d'autres exemples. Car qui n'a pas compris que le droit d'approuver a pour corrélatif celui de désapprouver, et que, pour peu que le premier fût exercé deux ou trois fofs, le silence même deviendrait, dans bien des cas, l'équivalent d'une improbation formelle ?
Les fondateurs de l'Union de l'Ouest jouissent, et à bien juste titre, d'une grande considération, ainsi que le rédacteur et directeur quotidien, qui s'est voué au journal; ils ne veulent que le bien, et, très sincèrement, nous leur souhaitons plein succès ; mais nous demeurons convaincu, qu'en définitive ils feraient plus de mal que de bien et qu'ils ne pourraient pas donner vie pour longtemps à cette feuille, s'ils ne prenaient pas sérieusement le parti de lutter contre ta manie à la mode r de faire de la théologie et du droit canonique, de se passionner en ces matières pour de simples opinions, et de se préoccuper de ce que les Evéques doivent faire ou ne pas faire.
A raison des circonstances, et pour des motifs de délicatesse qu'il est difficile de comprendre, seul, ici, nous pouvions publier nos réflexions sur le journalisme religieux ; seul nous étions en position de signaler des dangers trop peu sentis, parce que des intentions très pures et des noms imposants les couvrent. Dfvions-niiusgarder le silence ?... Il est, à la vérité, une douce
LETTRE SUR LE JOURKfALISME RELIÔIEUX 17}
quiétude 1 qui jurait, pour nous aussi, beaucoup de charmes, que nous regarderions comme un grand bonheur de ne mécpntenter personne. Mais cette double considération n'a jamais été, elle ne sera jamais la raison dominante de nos déterminations, en présence d'un intérêt grave.
Veuillez agréer, Monsieur le Curé, les très humbles salutations de votre affectionné et dévoué ser\'iteur.
H. Berkier,
Vicaire général.
Ce(t^ circulaire causa une émotion profonde dans le monde religieuxdu diocèse. Atterrés, les amis de l'Union de t Ouest cherchèrent partout un vengeur. Un curé d'Angers, des pliis ultramontains^ envoya sur- le-champ un exemplaire de la lettre aux bénédictins de Solesmes, tandis que l'abbé Morel en écrivait à leur prieur.
« Tout le monde, lui disait- il, à l'unanimité blâme la forme surtout et la publicité. Un petit nombre maintient le fond en tout ou en partie. L'évéque ne sait quel parti prendre, je n'ose le voir de mon côté, de peur qu'il ne m'arrache une promesse de silence. Que pense le R. P. Abbé de cette situation ? Fa\it-il se taire ? Faut-il adresser une réponse dans le genre Belloc ? Nous avons adressé les mém^s questions à MM. de Falloux et de Quatrebarbes, et nous attendons impatiemment la réponse. Celle du R. P, Abbé aura une grande influence sur la résolution qui sera prise... Devrais-je adresser la lettre sur le jourmilisme religieux à M. de Montalembert, au Comité pour la défense ? à Tévéquc de Langres ' ? 9
T La quiétude du grand vicaire Joubert, collègue de M. Bcrnicr. Il mourut le 37 août 1858.
2 Jacques Pasquier, chanoine honoraire, ancien aumônier du collège royal, curé de Notre-Dame, Il mourut le 30 décembre 1861.
3 Lettre à dom Gardereau, datée du 16 juin 18-15.
174 RÉPONSE DE M. DE QUATREBAkfeÊS
Le jour même où Tabbé Morel demandait conseil à SofesmeSy le comte Théodore de Qualrebarbes répondait au chanoine Bernier < :
Monsieur l'Abbé,
La lettre que vous avez publiée sur le journalisme religieux et V Union de VOuesi^ vient de m'être adressée à la campagne. Je Tai lue a\^c l'attention que mérite l'autorité de votre caractère et de votre nom, et plus encore avec cette disposition d'esprit respectueuse, qui survit au temps et s'attache au souvenir des premières leçons données à l'enfance ; puis, je me suis demandé quel but vous vous étiez proposé en imprimant cette brochure^ J'ai vainement cherché à le découvrir; car le désir d'étouffer une parole libre et chrétienne n'a pu entrer dans votre cœur si ami du bien ; j'ai donc été réduit à déplorer le malentendu entre vous et la direction de V Union de VOuest. Je ne méconnais point, Monsieur, vos inteijtions ; je les crois erronées, mais je ne doute pas qu'elles ne soient pures et honorables.
Sentinelle avancée des lévites d'Israël, vous avez cru apercevoir l'ennemi et, avant même de le reconnaître, vous avez jeté le cri d'alarme. Dans votre esprit, le danger ne venairni du côté des Philistins ou des fils d'Ammon, ni de Samarie, de Babylone ou de Ninive. Les adorateurs du Veau d'or et les vendeurs du Temple, les Pharisiens, les Scribes, les Docteurs de la loi, les juges du grand Sanhédrin, ce conseil d'Etat, ou si vous l'aimez mieux, cette Université de ces temps-là, continuaient, il est vrai, de menacer la cité sainte. Mais un péril plus grand encore était à ses portes. Vous avez eu l'honneur de le découvrir.
I Réponse à la lettre de M. Vabbi Bernier ^ vicaire général du diocèse d'AngerSy sur le journalisme religieux et l'Union de VOuest^ par M, le comte de Qualrebarbes, in -12,1 3 pages. Angers, Imprimerie-librairie de la veuve Pignet-Château. Je reproduis neuf pages de la brochure.
l'union de l'ouest 175
Le zèle de ses défenseurs compromettait Jérusalem ; il devenait urgent de leur enlever l'épée et la lance ; la paix et le salut n'étaient qu'à ce prix. Or, dans cette situation nouvelle, votre sollicitude vous a montré tout à coup des abîmes. Oubliant l'ennemi du dehors, vous avez jeté les yeux autour de vous et, plein d'ef&oi à la vue d'imprudents amis, vous avez signalé leurs audacieuses tentatives.
Depuis quelques mois, Monsieur, des hommes appartenant à des opinions diverses, mais unis par une foi commune et un ardent amour du pays, avaient choisi un terrain neutre où ils pouvaient honorablement se donner la main. Fatigués d'entendre leurs croyances insultées, leurs sentiments calomniés, ils s'étaient dit : c Nés dans un pays qui a sauvé en France la religion catholique par son héroïque courage et le sang de ses martyrs, verrons-nous chaque jour outrager notre foi, sans qu'un seul cri de défense et d'amour s'échappe de nos âmes? Au milieu d'un sitcle de libre discussion, où l'arbre de la science du bien et du mal étend ses rameaux sur le monde, sommes-nous descendus au point de nous réfugier dans les catacombes pour y prier en silence, laissant à l'ennemi la facilité de jeter l'ivraie dans le champ à la clarté du soleil ? Tandis qu^ les partis, qui se disputent le pouvoir, semblent conspirer entre eux pour précipiter la France dans une voie d'humiliations inconnues, que la corruption flétrit les âmes, que l'amour de l'or étouffe jusqu'au dernier sentiment de dignité humaine, que le pouvoir, méconnaissant son origine populaire, ne se croit en sûreté qu'à l'ombre de ses bastilles, que la liberté de conscience est menacée, que des hommes qui ont grandi, en invoquant son nom, renient leur passé et rêvent le despotisme au profit d'ambitions coupables et de haines impies ; est-ce bien le moment de refuser le combat, d'abandonner le champ de bataille, de jeter au loin ses armes et d'enfouir ses drapeaux ? La France, cette noble patrie de tous les sentiments. chrétiens et généreux, cette terre de liberté, d'honneur et d'intelligence, est-elle donc