‹ Un dernier GallicanChapitre 72 sur 162 · J. MOREL · texte numérisé non relu

J. MOREL

L'épisode ne devait point tarder à se clore. En lui envoyant un exemplaire de ses Observations à M, le comte de Quatrebarbes^ M. Bernier disait à Monseigneur Angebault : a Je prends bien volontiers l'engagement de ne plus rien faire imprimer sur cette affaire, à moins qu'on ne s'avise d'accuser publiquement ma foi. » Tous les antagonistes étaient donc décidés à la paix ou du moins à une trêve. La polémique continua dans les journaux de Paris. L'A/nz, ayant pris tardivement connaissance de la Lettre sur le journalisme religieux, recueillit pieusement cette pièce où son fondateur Picot recevait le titre de vénérable. La Quotidienne, journal légitimiste modéré, vit dans la circulaire a des opinions étranges et des indices donnant lieu à la douleur plutôt qu'à la dispute. Cétait un acte d'incroyable hostilité contre la presse catholique et indirectement sans nul doute contre la presse royaliste. » Craignant d'avoir été mal compris, M. Bernier envoya à ce journal éploré,

« pour sa consolation et celle de ses abonnés )), l'exposé de ses véritables sentiments :

« Quel que soit leur titre, quels que soient les principes et le mérite de leurs rédacteurs, les journaux sortent de leur sphère et ils compromettent la religion s'ils font de la théologie ou du droit canonique, directement et sans prendre l'avis des évéques ; ou bien s'ils se pennettent de donner l'impulsion aux premiers pasteurs dans les affaires de l'Eglise, de contrôler la manière dont ceux-ci traitent les grands intérêts que la Providence a confiés à leur sollicitude * »

M. Bernier parut remporter le triomphe final dansja « sage et touchante allocution pastorale» prononcée par Monseigneur Angebault à la retraite des prêtres. L'Ami de la Religion reproduisit ce discours tout entier, parce qu'il « développait et complétait la haute pensée, le but vraiment pacificateur et ecclésiastique, dont la circulaire de M. l'abbé Bernier n'avait pu toucher que certains points * )). Ce fut le dernier acte de la querelle. Deux lettres ont été conservées, donnant sur cet épisode l'appréciation de deux spectateurs.

Le vicaire général de Nantes à Af. Bernier * :

« J'ai lu les pièces que vous m'avez envoyées avec tout l'intérêt que m'inspiraient les choses et les personnes. Cette lettre polémique a dû exciter dans votre diocèse quelque émotion. Mais je suis fort aise que vous ayez signalé au clergé les tendan-

1 Lettre du 26 juillet, reproduite dans VAmi de la Religion du 31.

2 Ami de la Reltf^non, samedi 30 août 18^5, n" 4109.

3 Lettre de M. Dandé, datée de Nantes le 21 juillet 1845.

ces Lamenaisiennes de ce nouveau journal, ou plutôt de sejs rédacteurs. Il y a là un esprit de secte et de secte très dangereuse, que trop peu de gens aperçoivent. Sous ce rapport, j'ai trouve votre circulaire excellente. Je ne suis pas sans regretter pourtant d'y voir quelques formes un peu piquantes, une touche un peu caustique : mais c'est la marque de l'ouvrier. Je vous parle avec la franchise de l'amitié, je voudrais que votre logique et votre raison revêtissent des formes un peu plus moelleuses, vous êtes serré quelquefois jusqu'à la raideur. Mais vous êtes fort assurément. J'ai beaucoup admiré votre dernière réponse à M. de Quatrebarbes, dont la lettre nous était arrivée par je ne sais quelle voie, et qui était pour moi une énigme, ne connaissant point ce qui avait précédé.

« J'étais à Saint-Rémy, lundi dernier (j'en revins mardi); le Curé me parla de cette polémique et de ses circonstances. Il m'a raconté la discussion que vous avez eue avec M. de Falloux, dans je ne sais quelle paroisse, pendant la visite pastorale. Vous en avez eu tous les honneurs. Cela se répète dans le clergé et me fait un plaisir infini. On dit qu^on vous croyait bien de l'esprit, mais qu'on ne vous en croyait pas tant. î

L'Archevêque de Besançon à Monseigneur Angebault :

(( Je dois vous avouer, mon très bon Seigneur, que j'ai été étonné et peiné de la circulaire de M. Bernier : ce n'est pas qu'il n'eût bien raison pour le fond, mais la forme était des plus insolites et des moins prudentes : — des plus insolites, car on n'a pas encore \u que je sache, dans l'Eglise de France, un grand vicaire donner des circulaires à un clergé en présence de son évéque ; — des moins prudentes, car, loin de calmer les esprits par ce moyen, on les irrite, on se compromet avec la presse, et je doute fort que M. Bernier ait atteint avec votre clergé le but qu'il se proposait.

« D'ailleurs, qui croira que M. Dernier n*ait pas été votre organe et que vous soyez étranger à une mesure aussi publique de votre grand vicaire ? Tout le fort de Taffaire, quoi que vpus en ayez, portera sur vous et vous en recueillerez vous-même les désagréments, sans que je voie par quels avantages vous les compenserez* ».

I Monseigneur Matthieu. — Lettre du 28 août 1845.

Une ère nouvelle •

La lutte du journalisme catholique continua sourdement, longtemps après la grande bataille de juillet 1845. A la fin de décembre, Tévèque défendit aux ecclésiastiques de ne rien insérer dans les journaux sans lui en avoir donné préalablement connaissance. Il ajouta qu'il fallait accepter avec réserve des opinions nouvelles présentées dans les feuilles publiques. Il n*osa point toutefois, dans Tinterdiction générale d'y écrire, comprendre Tabbé Jules Morcl, bien que VUnion de VOuest, dont il était rédacteur attitré, lui parût toujours un foyer d'opposition. L'évêque espérait gagner ses adversaires par la douceur et même, une fois, il ne crut point au-dessous de sa dignité de s'expliquer auprès du vicomte de Falloux sur divers commérages relatifs au couvent du Bon-Pasteur, à l'abbé Combalot et au choix des prédicateurs. Sur ce dernier point, le futur académicien se montrait « un peu plus ambitieux ou un peu plus impatient que le programme ordinaire présenté à la ville d'Angers».

I Chapitre inédit.

200 JULKS MORIÎL

De son côté, M. Dernier ne manquait point de mettre en garde Tévêque contre les néo-catholiques et Tabbc Jules Morel en particulier.

Un article piquant et un [^méchant propos dont ce prêtre journaliste se rendit coupable, lors de la tentative de régicide commise par Lecomle, lui donna Toccasîon de dénoncer à Tévêque les dangers qu'il faisait courir à son autoHté.

L'attentat contre Louis-Philippe avait mis en mouvement les plumes des personnages officiels. Les préfets dans des arrêtés, les évéques dan» des lettres pastorales flétrirent la tentative criminelle. Jules Morel ne trouva pas de son goût une sorte de proclamation lancée par le préfet de la Mayenne, Launay-Leprévost, et il en fit le sujet d'une chronique dans Y Union de r Ouest.

Il ne faut pas moins, disait-il, de quarante mille maires pour administrer les communes de France et, même dans un siècle de lumières, ce n'est pas une petite peine de trouver un pareil nombre de mandarins lettrés. On pardonne aux maires les fautes dans lesquelles ils peuvent tomber. Mais quand la cacologie monte au style des sous-préfets, il n'y a plus lieu de rire. On doit exiger que le ministre de l'intérieur trouve, chez le peuple le plus spirituel du monde, quatre cents souspréfets sachant écrire... Pourtant si le scandale littéraire, si la profanation de la langue nationale s'étalait dans l'œuvre, d'un premier administraleurde département... Telle était Ténormité d'un cas récent et l'amour de la patrie faisait à Jules Morel le devoir d'afficher la phrase suivante au pilori du ridicule :

Jl'LKS MORKL 20I

« Au sein d'un calme prolonge, d'une prospérité toujours croissante, la France se préparait avec empressement et bonheur à tnanifester ses sentiments de gtititude pour des bienfaits dûs à la haute sagesse, au noble courage qui a su maintenir Tordre au dedans, assurer la paix au dehors, lorsqu'un odieux et lâche attentat est venu menacer encore la vie si précieuse du roi et celle de l'auguste et précieuse reine qui partage et allège tant de soucis et de douleurs, de nobles princesses qui par leurs grâces, leur affabilité touchante, par la pratique de toutes les vertus rehaussent et honorent encore la plus 'éminente position »,

Cette critique incitait les lecteurs de VUnion à comparer à la prose préfectorale celle que Monseigneur Angebault venait d'envoyer au clergé de son diocèse sur le même sujet '. Jules Morel ne s'en tint pas là, au dire de M. Bernier. Le 3 mai, le vicaire général écrivait à l'évêque :

Monseigneur,

Je désire que cette lettre ne soit connue que de Votre Grandeur. Je m'abstiendrais de la lui adresser si j'entendais autrement que je ne fais mes devoirs envers elle et si je tenais compte de ma position depuis plus d'une année. Car il s'agit de M. Morel et un peu de sa coterie : dès lors je suis suspect... Mais comme il s'agit aussi. Monseigneur, de votre autorité et de l'honneur même de votre administration, je mets de côté toute autre considération.

Hier, je me disposais à bénir une petite statue de la Sainte Vierge, dans la sacristie, après ma messe, lorsque M. Morel dit

1 Leure datée du ai avril 1846.

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