‹ Un dernier GallicanChapitre 83 sur 162 · L HUMBLE REMONTRANCE · texte numérisé non relu

L HUMBLE REMONTRANCE

plus d'un moyen de faire sentir à ceux qui m'y ont fait mettre la témérité et l'inconvenance de leur conduite. Il ne me sera pas difficile, si je le veux, d'être, en réalité, le moins embarrassé de tous ceux qui figurent dans cette affaire à laquelle on donne comme à plaisir et très imprudemment de gigantesques proportions.

Devrai-je subir et accepter une accusation calomnieuse, vague et mal définie, de mauvaise et suspecte doctrine ? Le pourrai-je? L'attitude de M. Lambert favorise peu l'affirmative, mais cela demande réflexion et conseil.

Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de ma vive reconnaissance et de mon respectueux dévouement.

H. Bernier,

Vicaire général.

M*^'' Angebault n'eut point la peine de répondre à cette lettre. Il apprit de source certaine, le jour même, que le « constitué en dignité ecclésiastique », visé par l'allpcution, était son collègue Charles Thibault, évéque de Montpellier. Ce prélat avait accompli son voyage ad limina en juillet 1847. Le gouvernement, qui attachait une haute importance à le faire passer pour un favori de la cour de Rome, sollicita pour lui de nombreuses distinctions. L'évéque les obtint d'autant plus facilement qu'il avait réussi dans une négociation très agréable au pape K II fut nommé comte romain, assistant au trône pontifical ; on érigea sa cathédrale en basilique mineure et ses chanoines reçurent le privilège de porter camails et manteaux violets bordés d'hermine. Surpris

I L'acccptaticm par le gouvernement français du sarde Valcrga, sujet piémoniais, pour le patriarcat latin de Jérusalem. Cf. Louis de la Koquc, Les éx'éques de Ma'^uelonne et Je Montpellier, 1H9J.

214 l'ÉVÉQUE de MONTPELLIER

et charmé de tant d'honneurs, l'évèque épancha son enthousiasme dans une lettre pastorale qui fit le tour de la presse :

Partagez, Nos Trùs Chers Friires, la joie de notre coeur, car la gloire de Pic IX est la gloire de celui qui est votre piïrc et le notre. Partagez-la avec d'autant plus de transport qu'il a daigné vous bénir en la personne de votre éviîque, qu'il aime notre patrie, qu'il honore le clergé français et les pontifes qui marchent ■à sa tête qu'il regarde notre belle France comme l'une des plus nobles portions de son immense héritage. Sa foi est ta nôtre : il respecte nos traditions particulières et, loin de vouloir que la prééminence de son siège soit défendue avec une sagesse dépourvue de sobriété, il n'a garde de condamner une modération de principes éminemment propre à ramener au giron de l'Eglise les esprits égarés. Non, ce ne serait pas lui qui voudrait jamais contrister toute une grande Eglise, en flétrissant du nom d'erreur jusqu'A l'enseignement de cette école célèbre, surnommée \c Concile permanent da Gaules, et i laquelle plusieurs de ses augustes prédécesseurs ont décerné les plus magnifiques éloges. Il sait, ce grand Pontife, pour l'avoir lu aux sources mêmes de notre histoire, que tout ce qui cherche A s'imposer parmi nous, au moyen de la témérité ou de la violence, dure peu de temps dans notre pays et que nous autres Français, nous ne savons pas plus nous résigner à subir les tyrannies de certaine école, que les tyrannies de toute autre sorte,

M"'* Thibault y allait de si bon cœur qu'il fit remettre en hommage sa lettre pastorale dans les propres mains du pape. La cour pontificale jugea l'écrit comme une pomme de discorde jetée au milieu d'un épiscopat de plus en plus romain, et le blÉtme fut infligé en plein consistoire.

L*HlîMBLE REMOKTRAKCE 22 5

Par une correspondance plus longue encore que celle qu'il avait tenue avec le nonce en 1845 — elle dura trois mois ^ M^^^* Angebault acquit la certitude de tous ces événements. Son grand vicaire n'avait donc encouru aucun blâme.

Les Angevins n'eurent point besoin de tant de pourparlers pour croire que M. Bernier était indemne de la censure et, dès que le nom du véritable inculpé fut en circulation, l'abbé Lambert perdit son assurance. A l'évéque qui lui demandait si Ton devait convier les chanoines honoraires à la lecture de son réquisitoire, il répondit avec une sagesse inusitée qu'il n'avait aucun motif personnel de souhaiter ou de craindre leur présence, mais que^sur l'avis de plusieurs confrères, il était plus convenable de ne rien changcr.aux coutumes.

Les collègues, dont M. Lambert mettait en avant l'autorité sous la désignation de (( plusieurs », étaient en réalité au nombre de deux. La majorité du chapitre s'était ressaisie et désapprouvait absolument le spectacle étrange et pénible qu'on avait imaginé de lui donner. Quelques jours après, cinq chanoines titulaires sur huit écrivirent à l'évéque qu'ils entendaient garder M. Bernier comme président et qu'ils protestaient contre les dires de leur collègue K Alors W^ Angebault déclara* que Tincident était clos.

De rares jourtiaux ultramontains n'en continuèrent pas moins à attaquer VHumhle Remontrance et son auteur; leurs dénigrements ne paraissent point avoir

I Lettre du 8 janvier.

22é LETTRE DE MONSEIGNEUR RÉGNIER

trouvé d'échos. Plus lard, M^' Régnier, évéque d'Angoulême, écrivait à M. Bernier. Sa lettre, le dernier des documents sur toute cette querelle conservé dans les papier du chanoine, résume à peu près les débats :

Les Sables, le 2 ^ août 1 8^8,

Monsieur et bien bon Ami,

Je ne vous ai rien dit encore de la brochure que vous m'avez envoyée, il y a déjà longtemps, au sujet de l'attaque dirigée contre vous par D. Guérariger. La mutiplicité de mes affaires diocésaines, un état assez prolongé, non pas de maladie, mais de malaise, les préoccupations de tout genre qui ont rempli les six derniers mois m'ont fait différer de jour en jour à vous remercier de cet envoi.

Le R. P. vous a pris h partie sans motif, ni prétexte. Votre compliment du premier de l'an était fort inoffensif et ne devait assurément pas amener la guerre qu'il a fait éclater. Vous avez eu raison de vous plaindre d'une agression que vous n'avez point provoquée et de la repousser. Le droit et la raison étaient pour vous dans cette polémique : seulement je regrette que vous ayez poussé les représailles un peu trop loin et que vous ayez cru devoir faire à l'histoire certains appels qui sont très contestables et qui n'étaient pas nécessaires pour votre pleine justification.

Quant aux doctrines gallicanes, comprises comme les enseignent les théologiens sages, et non comme les pervertissent et les scbismaiisetit les jurisconsultes jansénistes et parlementaires, elles sont aujourd'hui, comme autrefois, tolérées par le Saint- Siège. Pie IX n'a sévèrement improuvé le mandement de l'évéque de Montpellier que parce que ce prélat lui prétait, ù lui souverain pontife, une sorte d'adhésion au gallicanisme ;• c'est cette interprétation imprudente des sentiments personnels

LETTkÈ DE MONSEIGNEUR RÉGNIER llj

du Pape qui a été solennellement réprimandée. En parlant de la note que le saint archevêque de Paris avait adressée aux membres de la Chambre des députés relativement à l'exemption du chapitre de Saint-Denis, le Saint-Père ne condamnait pas, il se bornait à dire en souriant que ce qu'avait écrit le vénérable archevêque était un peu fort.

Au reste tout porte à croire que ces discussions théologiques approchent de leur fin. Il y aura, en définitive et par la force des choses, dans les deux opinions extrêmes, une modération qui les conciliera. Ce doit être notre vœu à tous, car plus que jamais nous devons éviter d'épuiser dans nos dissentions intestines des forces dont nous avons si grand besoin contre Tennemicommun.

Recevez, Monsieur et bien cher ami, l'assurance de mon dévouement tout affectueux.

\ R.-F., év. d'Angoulcnie.

Quand M. Bernier publiait ses Quelques mois sur le monopole uniuersitairey Mlle Leguay, qui savait combien peu provinciale est la liberté de parler et d'écrire, lui faisait toutes sortes de représentations sur le danger de se compromettre. Après les avoir copieusement réfutées, le supérieur de Mongazon ajoutait : c Je n'ai plus rien du tout à vous dire sur vos inquiétudes. Elles sont si vagues, si générales, si loin de toute prévision qu'il ne m'est pas possible de les combattre par des raisonnements. Si nous avons une crise républicaine, elle peut être violente ; ce sera peut-être un sauve-qui-peut universel pour les prêtres. Je vous proteste que, si elle arrive, le souvenir de mes Quelques mois ne m'alarmera pas >. »

Le 24 février 1848 éclatait la crise entrevue si longtemps à l'avance ; mais, loin d'être persécutés, jamais dans tout le siècle, les ecclésiastiques ne se trouvèrent si populaires. Ils avaient réclamé la liberté d'enseignement avec de tels arguments de droit commun qu'on les croyait sincèrement libéraux. En grande majorité ils

1 Revue de VAnj('U, t. XI. f rcjno).

2 Lettre de janvier 18^9.

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