L ETAT ET LES CULTES
Je dois reconnaître dans votre caractère sacré mon premier
juge dans la foi, et j'aimerai toujours à tenir un compte très
sérieux des avis que vous émettrez sur les matières théologiques.
C'est dans ces sentiments que j*ai Thonneur d'être Monseigneur,
de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur,
Jules MOREL.
La brochure sortait des presses lorsqu'arriva une grosse nouvelle. Cavaignac venait de remanier son ministère pour se rapprocher du parti conservateur. Sénard, Vaulabelle, Recurt étaient remplacés à Tintérieur, à l'instruction publique, aux travaux publics, par Dufaure, Freslon et Vivien. L'ancien procureur d'Angers avait été choisi comme républicain décidé, et tout au moins « du jour » pour afTaiblir un peu la nuance Vivien et Dufaure ^ Il reçut de plus le' portefeuille des cultes. M. Bernier, depuis qu'il avait remis ses notes au représentant angevin, ne lui avait pas écrit, malgré des invitations réitérées. A peine M. Freslon était-il
I Une légende qui eui cours en Anjou attribua le ministère de Freslon à l'intervention de MM. de Falloux et Montalembert. Ce conte a été reproduit par M. Céiestin Port (Dictionnaire^ art. Freslon), par la biographie de Victor Pavie (Angers, 1887) et par Mlle Leguay dans ses Souvenirs manuscrits sur la vie de M. Ùernier. Comme ce dernier travail fut communiqué à Freslon, l'ancien ministre écrivit à Tauteur : « On vous a mal informé lorsqu'on vous a dit que j'avais été nommé par M le général Cavaignac ministre de l'Instruction publique et dos Cultes, sur la présentation de MM. de F. et de M. Ces Messieurs sont absolument étrangers à cet événement important de ma vie publique; j'ignore absolument qui a pu faire courir à Angers un bruit semblable. M. de Falloux sait mieux que personne qu'il est faux de tout point. » (Lettre du yy mai i8f)6). La lettre citée par M. Port : «Je savais bien que je serais ministre de l'instruction publique, mais je ne pensais pas que cela dût être si tôt n n'a jamais existé. Mlle Leguay avait résumé ainsi de mémoire et à contre sens, dans une de ses premières rédactions, la lettre que je reproduis dans mon texte.
M. FRESLOX 235
entré au ministère qu'il envoyait au vicaire général cet aimable billet :
a Lorsque je vous ai prié de me faire connaitre, avant mon départ d'Angers, votre opinion sur les rapports qui doivent exister, dans l'intérêt social, entre l'Église et l'État, je ne pouvais prévoir combien j'avais raison d'appeler votre expérience à ra'éclairer sur ce point délicat. J'ai lu depuis longtemps la brochure sans nom d'auteur dans laquelle vous avez, avec tant de fermeté et de simplicité, touché aux questions difficiles que vous abordiez. Ce matin, je vois aux annonces de V Union que M. l'abbé Morel rompt une lance contre vous. Je crains d'avance que son imagination ne vienne se briser contre votre raison et votre logique.
ff- Permettez-moi, dans tous les cas, de vous féliciter d'avoir saisi les bons esprits de l'Assemblée, par votre brochure qui a attiré leur attention.
« J'espère dans les diverses fonctions que je vais occuper suhre la ligne que vous ave^ si bien tracée. C'est le meilleur hommage que je puisse vous rendre. Écrivez-moi donc si l'inspiralion vous vient ; parlez-moi franchement. Il y a toujours à profiter des conseils donnés par un homme qui conserve au milieu des agitations de la politique le calme et la sérénité du sanctuaire. »
Trouvant dans cette lettre la volonlé franche de s'éclairer et de faire le mieux possible, M. Bernier ertvoya tout de suite au nouveau ministre « quelques idées sur les motifs qui devaient déterminer le gouvernement français à favoriser et même, dans les circonstances présentes, à provoquer des assemblées d'évêqaes )).
2^6 l'épiscopat
Contant ces petits événements à M^^ Angebault, le vicaire général ajoutait : « Quant à la brochure de M. Morel, elle fait, je crois, peu fortune. Si elle obtient quelque part les honneurs d'un compte rendu, je ne lui accorderai certainement pas celui d'une réponse > ».
Une autre lettre de M. Bernier à Tune de ses pénitentes renseigne complètement sur ses pensées dans ces conjonctures.
A Mademoiselle y Mademoiselle Bernard^, au chàleau de VAunag, commune de Louressc, près de Doué-la- Fonlaine
KVÈciiÈ DANGKBS Aiigers^ le 18 octobre 18 fS.
Mademoiselle et bien chère fille,
\'otre lettre m'est arrivée la veille de la longue et douloureuse agonie de mon bon et vénérable hôte, M. Leguay, qui est mort le 4. Vous sentez qu'il n'agonisait pas tout seul, et que cet événement, en m'enlevant un temps considérable, a dû produire une accumulation d'affaires, qui m'a depuis lors laissé bien peu de moments libres. Sans cela je n'aurais point laissé passer quinze jours sans vous répondre.
Vous savez maintenant, je n'en doute pas, que les bruits qui vous ont préoccupé n'avaient pas de fondements sérieux. Quelques paroles louangeuses de M. Bordillon revenant de Paris y
1 Lettre de M Bernier à Tévêque alors dans sa famille, en date du 17 oiobre.
2 Mlle Bernard mourut au monastère de la Visitation d'Angers, religieuse sous le nom de sœur Marie-Victoire. Elle était dame de compagnie chez la marquise de Contades. propriétaire du château de Launay.
L*ÉPI$COPAT 237
ivaient donné lieu et je n'ai vraiment pas eu à m'en alarmer. On allait jusqu'à nommer le siège épiscopal que j'étais appelé à remplir : celui de Saint-Flour, dont le titulaire passait, disaiton, à Tarchevéché d'Avignon. En réalité, c'est Tévéque de Troyes qui occupera ce dernier siège et l'abbé Cœur ! qui est appelé à le remplacer. Je ne peux ni ne veux nier la bienveillance et l'estime que professe assez hautement pour moi notre Préfet, pas plus que la bienveillance et l'estime plus réservée et plus silencieuse de notre nouveau Ministre des Cultes ; ipais, sans parler de la fragilité ou de la mobilité de tout cela, je vous dirai. Mademoiselle, qu'il y a très loin de là à un Hvêché offert
et accepté Du reste, pour compléter votre sécurité, je vous
dirai, en vous priant de ne pas trouver mauvais que j'unisse le sérieux au plaisant, j'ai presque dit au burlesque, qu'à cette fois M. l'abbé Morel est tout à fait de notre bord, qu'il s'est fait fort d'empêcher une promotion si alarmante pour l'Église, et qu'il vient d'y mettre bon ordre en publiant une discussion qui a pour titre : Les périls de la foi catholique dans une brochure anonyme intitulée l'État et les Cultes.
Pour ce qui vous concerne, ma chère fille, je bénis mille fois le Seigneur de ce qu'il daigne se servir de moi pour faire quelque bien à votre âme ; je le bénis de la disposition où il vous met de tirer profit de mon ministère et de mon dévouement. Ce dévouement, je vous l'assure, vous est si bien acquis, que vous pourriez y compter pleinement encore, si pour une cause ou pour une autre, mon ministère n'était plus à votre portée. Mais sur ce dernier point vos inquiétudes sont excessives. Votre salut, votre perfection n'est certainement pas attaché à la direction de tel ou tel homme que ce soit. Si l'hypothèse que vous redoutez se réalisait, le divin Maître trouverait bien le moyen de vous
I Ma' Cœur (Pierre-Louis), né à Tarare le k| mars 1H05, mort le 10 octobre i86o frappé d'apoplexie foudroyante chez Mme de Truchy, au château de Charment. Il fut très décrié pendant sa vie et après sa mort par les ultramontains qui le regardaient comme un de leurs ennemis.
238 L*ÉPlSCOPAT
fournir d'amples compensations et votre- joie môme serait, dans le plan de sa charité, un moyen de procurer sa gloire et votre avancement. Tant d'autres ont éprouvé ce que je vous dis là !
Je remercie Madame de Contades de son souvenir. Je la prie d'agréer comme vous, ma chère fille, l'assurance de mon respectueux dévouement.
H, Bernier, v. g.
La prQposition de M. Bernier à l'épiscopat avait été plus réelle qu'il ne le croyait lui-même. Le Nonce consulta le comte Théodore de Quatrebarbes sur le candidat, et le gentilhomme angevin s'honora grandement en donnant à son ancien adversaire les plus grands éloges et les plus chaudes recommandations ^ La glorieuse
carrière du vicaire général fut entravée d'un aut^e côté. Déconcerté de l'accueil fait à sa brochure, Jules Morel écrivit tout de suite à l'abbé de Solesmes :
« M. Bernier, disait-il, a composé son Etat ci ses cultes sur la demande de MM. Bordillon et Freslon, et ad iisum delphitiorum. Ses apprentis théologiens sont enchantés de leur précepteur ; et, certainement, le premier acte de leur piété filiale sera là nomination de leur Fébronius à l'évéché de Saint-Flour, si quelqu'un ou quelque chose ne se mettent en travers. J'ai tâché d'être le quelque chose par la brochure que je vous ai adressée et que j'ai aussi adressée au Nonce et qui fait ici l'effet d'une fusée. Après le quelque chose, c'est à vous, mon Révérend Père, d'être le quelqu'un. Ecrivez donc sur le champ au Nonce quel malheur menace un diocèse qui n'y peut mais*... »
i Plus tard, en i86o, M. de Quatrebarbes faisait également au cardinal Antonelli l'éloge de Mgr Maret, bien qu'il eût le défaut, à ses yeux, d'être gallican et bonapartiste. Cf. Vie de M(*r Maret, H, page 136.
2 Lettre du 15 octobre iH.\H.
l'épisCopat 139
L'abbé de Solesmes accéda au désir qui lui était exprimé. Il fit expédier les brochures du vicaire général à Mgr Fornari. Celui-ci n'eut qu'à jeter les yeux sur les opuscules pour se convaincre que les doctrines de l'auteur étaient loin d'être ce romaines ».
Quant à M. Morel, sa brochure ne fut prise au sérieux que par le vicaire général Joubert, qui la jugea comme un défi jeté à l'évêché. M. de Falloux la trouva d'idées étroites et intolérantes ; l'auteur lui sembla un allié compromettant et il s'en sépara insensiblement. Abandonné de tous et déconsidéré dans sa province, l'abbé Morel prit la résolution de porter ses talents de polémiste sur un autre théâtre. Il se rendit à Paris. Il y vécut complètement inconnu jusqu'au mois d'avril 1850 où, pour établir sa réputation, il ne trouva rien de mieux que de s'élever avec éclat contre son intime ami Lacordaire coupable d'avoir mal parlé de l'Inquisition <.
Les espérances de glorieuse paix que les Français pouvaient former pour letir patrie furent de courte durée. Le 10 décembre un plébiscite élisait Président de la République Louis-Napoléon. Le ministère donna sa démission. Ce jour-là commençait entre le prince et l'Assemblée une lutte qui se termina au 2 décembre 1851 par la victoire du pouvoir exécutif. L'esprit si pénétrant de M. Bernier devina tout de suite la fin de cette rivalité, il en fut davantage avec les honnêtes libéraux vaincus. Il félicita Freslon de son attitude, en des termes sans doute bien chaleureux si l'on en juge par la réponse de l'ex-mînistre :
I Dans une conférence faite au Cercle catholique, le 22 avril.
Monsieur,
Je vous remercie du contenu Jt votre lettre du 22 de ce mois. \'otrc tiîmoignage m'est précieux à tous les titres et vota' estime est pour moi une riicompensc des efforts que j'ai faits ici, depuis le 4 mai, pour servir les grands inti^rcts de notre pays. Quant à mon court passage au ministère, je remercie le ciel de m'y avoir fait entrer avec des hommes de bien et d'en être sorti avec eux.
j'ai cru ne pas commettre une indiscriitlon en communiquant votre lettre au général Cavaignac. Il vous connaissait déjà par les conversations que nouS avions tenues ensemble sur vous. Je suis persuadé que l'appréciation que vous faites des actes de l'un de ses ministres aura réjoui ce cœur noble et pur qui demeure pour la France une force au service de la véritii et du droit.
J'ignore la durée de l'Assemblée nationale; je pense qu'elle ne sera pas très longue. Nous élaborons les principales lois organiques et chacun sent qu'il est important de marcher avec célérité. J'espère, notre reuvru finie, aller vous voir en Anjou et \ous remercier de vivt^voix de l'approbation que vous voulez bien donner à ma conduite ici. Je iféprouve qu'un regret d'éire , sorti si promptenient du .Ministère, c'est de n'avoir pas pu vous donner un témoignage de la confiance absolue que j'ai dans Votre caractère et vos vertus.
AjjrécK, -Monsieur, l'e-cpressioft bien sincère de tout le dévouement lie votre serviteur cl compatriote,
A. Freslok, Rcprésentani de Maine-et-Loire.
Quelque temps après, M. Bernier apprenait l'entrée
j vicomlû (!e Falloux dans le premier ministère prési-
i|icl. Il devait servir de trait d'union entre le prince-
stdent, la droite de l'Assemblée et le parti catholique.
M. FRESLOK 241
Avec quel intérêt M. Bernier suivit les actes du diplomate légitimiste, ses papiers le démontrent. II conservait un grand nombre de numéros de VUnion de VOu^t, portant sur plusieurs incidents très discutés de cette carrière curieuse. Le lien explicatif des documents a disparu : mais, pour celui qui avait été serré de si près dans ses intrigues, nul doute quHls n'aient représenté des épisodes piquants. Leur lecture fut une récréation pour M. Bernier, au milieu des sentiments de tristesse avec lesquels il voyait la France lancée dans une politique d'aventures.
lie Goncile provincial^
Après la Révolution de 1848, les idées' de liberté religieuse semblaient prévaloir. Les éveques profitèrent de ces heureuses dispositions pour se concerter. Dès le mois de juillet, l'archevêque de Tours recevait en conférences plusieurs de ses collègues. C'étaient les évêques d'Angers et de Blois > accompagnés de leurs vicaires généraux MM. Dernier et Morisset. L'évêque du Mans, retenu par une indisposition, se fit représenter par son grand vicaire, M. Vincent. L'évêque de Blois vint à la réunion muni de notes considérables fournies par l'un de ses prêtres, l'abbé Guettée ^ Elles furent discutées et modifiées, et l'on en confia la rédaction^ définitive au prélat qui les avait apportées. Il la fit autographier chez son imprimeur. Entre temps M^^ Angebault alla soumettre les conclusions de la petite assemblée à M*' Bouvier, de telle sorte que le mémoire qui les résuma parut au nom de l'archevêque et des trois évêques.
Il portait en titre Véritable exposé de Vêlai présent de
1 Revue de l'Anjou, t. XL (1900).
2 Fabre des Essarts.
3 Cf. D^ Wladimir Guettée, Souvenirs d'unprêlre romain devenu piètre orthodoxe, in-8, .pi p., Paris, Fischbacher, 1889.
l'exposé de l'état présent 243
VEglise en France et de la conduite des évêques dans le gouvernement de leurs diocèses. De la description de TEglise de France, les auteurs concluaient qu'elle n'éprouvait le besoin a ni d'amélioration, ni de réforme i>, tellement avait été « sage et prudente la conduite des évêques ». c Un simple aperçu tout pratique et uniquement appuyé sur les faits » glorifiait magnifiquement répiscopat, pour l'instruction de ceux que le prétexte d'un plus grand bien aurait tentés de prêter leur appui, ou même leur concours, à des projets mal dissimulés. Seuls prononçaient le mot de réforme quelques esprits inquiets ou mécontents w dont en réalité le but était de paralyser l'action de l'épiscopat, d'affaiblir son autorité, et de lui susciter des entraves qui l'empêcheraient d'aller plus avant dans la carrière vraiment apostolique suivie jusqu'à ce jour ».
De cette situation, il ne s'ensuivait pas qu'il n'y eût pas lieu de réclamer pour l'Eglise de France, sur certains points, un ordre de choses qui mît plus sûrement à l'abri ses intérêts et ses droits, a Nous ne connaissons pas et nous ne cherchons pas à connaître, disaient les quatre prélats, quels sont dans l'avenir les desseins de Dieu, mais les temps sont mauvais et ils peuvent devenir pins mauvais encore. > Là-dessus commençait l'examen des questions qui passionnaient les ecclésiastiques : Télection des évêques, les conciles provinciaux, l'institution et les prérogatives des chapitres, les officialités, les succursales à titre amovible. Tous ces points étaient traités delà manière la plus respectueuse pour les droits du Saint-Siège.