LE RÉPÉTITEUR DE PHILOSOPHIE
si;condaireà la logique et aux questions fondamentales indiquées plu» haut. Ce reproche tombe moins sur les professeurs que sur ceux qui leur avaient imposii, du haut de leur omnipotence, des méthodes ou des systèmes de leur goût ou de leur invention. D'ailleurs, que pouvaient faire de pauvres professeurs, avec des élèves qui étaient travaillés, toute l'année, par un terrible cauchemar, le cauchemar du baccalauréat ? Il importait peu, pensait chaque étudiant, d'être plus ou moins philosophe ; mais il fallait bien être bachelier ; en conséquence, il devait, avant tout et par-dessus tout, trouver du temps pour classer dans sa tête, disons mieux, pour empiler dans sa mémoire les détails disparates compris dans un monstrueu.v programme. »
Quant à la vie du petit séminaire, M. Bernier la décrit ainsi :
a I^ période de 1818 à 1830 fut, sans contredit, la plus brillante pour le collège de Bcaupréau et la plus heureuse pour M. Mongazon, car il eut à cette époque, et il eut abondamment. Je ces jouissances pures que savent si bien goûter les Imcs comme la sienne, les seules jouissances peut-être qui récompensent noblement et dignement, ici-bas, la vertu modeste et l'abrïtgation ic soi-même : d'abord, et par-dessus tout, le succès dans le bien auquel on s'est dévoué, ensuite des sympathies tout à la fois honorables et cordiales. Rien ne manquait à la prospérité de l'établissement dont il était le créateur, et, au dehors, il se voyait entouré de propriétaires, de magistrats, de fonctionnaires, qui lui devaient leur éducation, le vénéraient et le chérissaient comme un père, ou qui rivalisaient avec ses anciens élèves, d'estime, d'affection respectueuse et de zélé pour sa personne et pour son ceuvre ' ».
AU COLLÈGE DE BEAl'PRÉAU H
Plus d'une cité populeuse aurait pu envier une sociélé composée comme celle que la petite ville de Beaupréau possédait à cette époque. M. Bernier ne perdit jamais ft le souvenir des moments délicieux » qq'il y passa.
Il fit un véritable sacrifice en acceptant, au mois de septembre 1821, sa nomination de principal provisoire au collège communal de la petite ville de Doué. L'abbé avait vingt-six ans. Une longue ère de lourdes responsabilités allait commencer pour lui.
Comme les prêtres de sa génération, il avait eu deux avantages : celui de vivre avec les survivants les plus vénérables de Tancien clergé, à qui leurs malheurs sous, la Révolution et TEmpire avaient donné les plus fortes leçons de la vie et celui d'être dans la nécessité d'exercer de bonne heure son activité. Ces deux circonstances firent une admirable génération sacerdotale, qui sut restaurer promptemcnt rÉglise de France et se distingua par son inépuisable charité envers les pauvres, son détachement pour soi, sa politesse, son hospitalité, nobles traditions du passé. Si, comme on Ta souvent répété, la science lui lit défaut, Texpérience des hommes, le sens pratique compensa. Tout était à refaire dans l'Eglise, et par la nécessité de travailler beaucoup et de travailler jeunes, des prêtres souvent d'une intelligence tout ordinaire ont couvert la France entière de grandes et belles œuvres.
Mais comme les prêtres de son époque, M. Bernier avait été élevé dans le gallicanisme et, toute sa vie, il devait rester gallican. Ses maîtres étaient très attachés aux quatre articles de 1682. Ils croyaient que les papes
14 LA FORMAT[0>J DE M. BERKrER
avaient simplement condamné l'acte de la déclaration, accompli dans des circonslanees pénibles, mais que la doctrine elle même reslsïl îademne, qu'elle était une opinion entièrement libre, bien plus, qu'elle était le seul système capable de rendre compte de l'antiquité ecclésiasiique. Pouvait-on soupçonner de tendances schismaliques ou accuser d'erreur tliéologique sur un tel point ceux qui avaient préféré s'esposer à la mort ou s'expatrier plutôt que d'adhérer à la conslilulion civile du clergé ? N'avaient-ils pas l'auréole des confesseurs de la foi ?
Le Principal du Collège de Doué ^
Le collège de Doué était administré conjointement par révêque du diocèse et par l'Université. Sous le gouvernement de la Restauration, le pouvoir ecclésiastique avait prépondérance sur le civil. Aussi, dès son arrivée, le nouveau principal imposa-t-il aux professeurs un règlement long et méticuleux, dûment approuvé par Tévéque et qui résume l'expérience de M Bernier au collège de Beaupréau.
Ecclésiastiques et laïques, furent astreints à cette règle. Tous étaient jeunes, attendant, ceux-ci l'avancement dans un lycée de classe supérieure, ceux-là Tàge canonique des ordres, ou même, selon le système diocésain du temps, faisant l'épreuve d'une vocation peu décidée.
Quoique de tendances si diverses, ce personnel vécut toujours dans la plus parfaite harmonie : les professeurs étaient, il est vrai, tous choisis par le principal et présentés ensuite par le recteur au ministre de Tinstruclion publique qui les nommait.
1 Revue de l'Anjou, XXXVII (189M).
l6 LE COLLÈGE DE DOUÉ
Une forte direction ne pouvait manquer de donner l'homogénéité et la vie au petit collège. Â la rentrée de 1821, il n'y avait eu que trente-deux pensionnaires. Ce nombre alla bientôt en augmentant et, les sept dernières années de la supériorité de M. Bernier, rétablissement comptait, terme moyen, de cent à cent dix pensionnaires et de cinquante à soixante humanistes. Les aspirants à rétat ecclésiastique formaient presque la moitié de Tune et l'autre catégories, et dans dix ans, il en sortit une cinquantaine de prêtres. Le collège de Doué était donc, selon ridéal du supérieur, un véritable collège ecclésiastique mixte, rival des deux petits séminaires diocésains de Beaupréau et de Combrée, avec lesquels M. Bernier garda toujours les meilleurs termes d'amitié. La seule différence qui régnât entre ces différentes maisons était en faveur de Doué. Selon le programme universitaire, les études y furent plus vastes, mais sans rien perdre de leur solidité ; ainsi, sur la demande de l'inspecteur, en 1828, l'usage des thèmes vint forliQer l'étude du grec. C'est sans doute à ce passage dans rUniversîté que M. Bernier dut l'ardeur pour les études et l'émulation singulière dont il donna tant de preuves durant sa supériorité du petit séminaire Mongazon et de la communauté de Saint-Charles.
Un trait caractéristique du collège de Doué fut aussi le soin avec lequel le principal y combattit, comme il s'exprime lui-même, « une nouveauté dangereuse, qui séduisait, à cette époque, une foule de jeunes talents et leur faisait faire fausse route ».
LE MENAISIANTSME 17
« C'était le temps de leur enthousiasme exalté pour le divin Lamennais, le temps où ils chantaient sur tous les tons le triomphe définitif de la philosophie du sens commun sur la philosophie cartésienne, et proclamaient, avec un merveilleux aplomb, Vimpuislance radicale et la nulliic absolue de la raison individuelle. Le prophète rendait ses oracles dans notre voisinage, à la Chesnaie, au diocèse de Rennes. Il était bien difficile qu'il n'eût pas chez nous des disciples. Il était si séduisant ! Il était entouré de tant de prestige ! Tant de bouches célébraient à l'envi son incomparable génie ! C'était vraiment à donner des entorses aux esprits les plus droits et à décontenancer les caractères les plus fermes ! La philosophie bretonne eut donc de très chauds et de très spirituels partisan^ dans noire Anjou. Elle parut s'incarner dans un jeune professeur et trôna avec lui dans sa chaire < ».
Celui que désigne ainsi M. Bernier devait lui devenir un adversaire acharné. C'était l'abbé Adolphe-Charles Peltier. Son intelligence l'avait tait choisir, alors qu'il n'était âgé que de vingt-et-un ans, comme maître de philosophie du petit séminaire de Combréc. Les deux premiers volumes de l'Essai sur Vindifférence venaient de paraître : le jeune professeur abjura tout l'enseignement qu'il avait reçu pour adopter leurs nouveautés philosophiques et théologiques, en attendant qu'au scandale croissant de ses collègues la fidélité à son nouveau maître le détachât des afTections légitimistes. L*abbé Peltier n'en était pas encore au terme de son évolution qu'on résolut de l'arrêter. Comme il déclarait hérétiques les articles de 1682, on ne l'appela pas aux ordres à Tàge canonique. Cette pénitence n'intimida
I Notice, I" édii., p. i68 : 2' édit., p. 24H.
i8 l'abbé peltier
pas un esprit aussi fortement trempé. Il continua de professer, avec une liberté toute menaisienne, ses idées sur les choses et les gens.
M. Bernier a cru même devoir conserver à la postérité des adieux de fin d'année adressés par le jeune professeur à ses élèves :
« On me Tavait dit, j*avais peine à le croirej cela n*est pourtant que trop certain ! M. l'abbé Régnier a cru pouvoir admettre dans le collège royal ^ deux élèves qui sont nés, qui ont été élevés et qui persévèrent dans la religion anglicane. L'intérêt que vous m'inspirez, chers élèves, m'oblige à vous dire que votre salut serait compromis si vous aviez le malheur de violer les lois de l'Eglise, en acceptant la commensalité avec les hérétiques ; les constitutions des Souverains Pontifes ne permettent aucun doute sur ce point. Si donc il arrivait que quelques-uns d'entre vous fussent désignés par Monseigneur TEvéque, pour exercer dans cette maison les fonctions de maîtres d'études, leur devoir serait de se refuser à les remplir, pour ne pas encourir l'excommunication. Si l'on vous dit que ces constitutions n'ont point été publiées en France, sachez bien qu'elles n'en sont pas moins obligatoires pour les Français, dès lors qu'elles leur sont suffisamment connues * ».
Un tel enseignement ne pouvait être toléré longtemps, et, pour y mettre fin, l'administration diocésaine saisit avec empressement un petit incident. Aux examens
1 Ecrivant en i8.j7, et ne voulant point désigner clairement les personnages encore vivants. M. Bernier, dans cette narration, dit simplement l'abbé R. et son pensionnai Avant de raconter cette anecdote, il dit que M. Hfcgnierj faisait beaucoup de bien dans son établissement. « de concert avec des collaborateurs très capables, très dévoués et, ia plupart, ecclésiastiques )). Au moment où le lait se passait, le proviseur du lycée était l'abbé Régnier, le censeur l'abbé Gouin (mort sulpicien).
2 Humble reniouiiance au A*. /*. D. Guèiangei\, p. 75-76,
l'abbé peltier 19
semestriels de 1826, les élèves de Tabbé Peltier furent interroges par le professeur de seconde, frais arrivé de Saint-Sulpibe et, comme tel, parfaitement pur de tout menaisianisme. Après avoir facilement constaté chez les philosophes leur ignorance méprisante de Descartes et les idées bretonnes, Texaminateur se donna le plaisir d'argumenter longuement avec un élève brillant ; mais, au moment où son disciple allait être battu, le professeur, qui suivait la lutte avec anxiété^ le remplaça. Comme la controverse se prolongeait, les deux champions sortirent de la salle, au grand regret des jeunes spectateurs fort curieux du résultat... Il fut pour Peltier de perdre la chaire qu'il occupait depuis cinq ans et de descendre en seconde, dont le titulaire passa en philosophie 1.
Malgré la persécution, le nouveau système faisait des progrès ; un peu plus tard, le bruit courut qu'il s*élait glissé à Beaupréau. Un moment on crut à sa victoire, la jeunesse s'en vanta ; mais ce ne fut qu'une illusion de courte durée, dont l'amère déception « réjouit grandement M. Bernier. A l'ardeur avec laquelle il suivait le mouvement des opinions, on devine un futur polémiste. En attendant, dautres événements vinrent
I Adolphe-Charles Peltier, né à Doué, le J9 octobre 1800, prûtre le 9 juin 1^27, nommé desservant de Vauchréiien le i«' octobre iHjH — Plusieurs mss de Mlle Leguay notent cet incident, mais en faisant à tort du principal de Doué un examinateur extraordinaire, envoyé par l'Evèché pour constater l'enseignement du professeur de philosophie. Le contradicteur de M. Peltier fut M. Louis Le\oycr. Une notice lui a été consacrée par M. le chanoine Crosnier (Angers, iHHj).
J Lettre de M. Mongazon au rédacteur de la (ta\ette Je l'Aujou, datée du 32 juillet 1H31.
iô La révolution de juillet
brusquement captiver son attention et changer le cours de sa vie.
M. Bernier allait être placé à la tête du collège du Mans quand survint la Révolution de Juillet. Sortie d'une émeute et affirmant les idées libérales, la nouvelle monarchie ne pouvait être que suspecte au clergé et en prendre elle-même ombrage. Aussi conimença-t-elle par rendre au ministère paroissial les prêtres employés dans l'enseignement universitaire, et à les remplacer par des agents éducateurs moins susceptibles et plus dociles. Quoique les sentiments légitimistes de M. Bernier fussent très connus, on ne crut pas devoir l'enlever du collège dont il avait fait Tétonnante fortune. D'ailleurs son attitude et celle de ses collaborateurs fut inattaquable « et on peut en dire ce qu'il écrivit luimême de M. Mongazon et des professeurs deBeaupréau : « Ils furent antipathiques à la Révolution de 1830, véritable escamotage politique, pour lequel tant d'autres
I Dn professeur ecclésiastique se permit cependant un jour (1831) défaire de sa fenêtre à la garde nationale un geste de carnaval. L'incident causa une grande émotion à Doué et ne lut pas étranger à la détermination que prit finalement M. Bernier. Ne connaissant point les circonstances précises de l'affaire, je ne puis que ^indiquer en note. — Aux pages 11-12 de ses Mémoires conservés aux archives de l'abbaye de Solcsmes, dom Gourbeillon, ancien élevé du collège de Doué,racontc ainsi'cette période :
« Les provinces de l'Ouest se montrèrent fidèles à leur roi. Le collège de Doué se déclara ouvertement pour la cause royale ; les élèves s'armèrent de tout ce qui tombait sous leurs mains ; on fit l'exercice plusieurs fois par jour, et bientôt les cours et les jardins devinrent autant de champs de manœuvres. Mais hélas ! la cause de la Justice fut vaincue. Après la victoire, le gouvernement de Juillet châtia nos provinces, le collège de Doué fut fermé. »
Ses souvenirs ont trompé le bénédictin. Le collège ne fut pas fermé : ce qui précède semble peu vraisemblable, bien que le collège de Combrée ait essayé de soutenir l'insurrection de 1852.