‹ Un dernier GallicanChapitre 95 sur 162 · LA MISE A L INDEX · texte numérisé non relu

LA MISE A L INDEX

Le curé de Saumur à M, Bernier :

Saumuj\, 2 I juillet i8yO.

Mon bon Ami,

Si j'habitais Angers, je me ferais un devoir d'ami franc, d'ami

dévoué d'aller te faire une visite de condoléance dans les circonstances pénibles qui viennent de t'atteindre. Un trop long^ espace nous sépare, mais mon cœur est prés de toi, et te dit : Tout homme est sujet à faillir, otnnis hotno mendax, tu t'es trompé, tu acceptes le jugement porté ; tu fais ce que fît autrefois, à la grande édification de son siècle et de la postérité, un de nos plus illustres évéques, ce que vient de faire dernièrement un des plus savants ecclésiastiques des temps actuels, Tabbé Rosmini ; et je t'aime davantage, et j'ai plus confiance en toi, parce que tu es humble de cœur, et que l'humilité, toujours difficile, l'est surtout en certains cas ; parce que encore le chef suprême de l'Eglise te dit comme jadis à Pierre : Tu aliquavdo conversus confirma fralres iuos.

Tout à toi, mon cher an^i, et de tout cœur,

FouRMY, prêtre,

M, Freslon à Af. Bernier :

Monsieur le Grand Vicaire,

Je suivais avec urre grande attention la discussion, que vous avez justement caractérisée, du journal VUftivers contre votre brochure distribuée à l'Assemblée constituante, lorsque j'ai lu dans les journaux la décision de la Congrégation de l'Index. Bien que je fusse certain d'avance du parti que vous venez de prendre, parti manifesté à cette heure dans votre lettre publiée par VAmi de la Religion et plusieurs journaux de Paris, je n'ai pas voulu écrire avant de connaître d'une manière officielle

M. FRESLON IJl

votre résolution. J'étais retenu par des sentiments de réserve que votre âme délicate comprendra facilement. Je ne puis oublier cependant que j'ai peut-être été l'occasion de votre écrit sur l'Etat et l'Eglise ; je devrais donc avoir ma part de l'ennui que cette œuvre faite, à si bonne intention, vous cause. Il ne serait ni décent, ni convenable de ma part de faire ici la critique du jugement de la Congrégation de l'Index que votre foi et votre attachement à l'Eglise catholique vous font accepter sans murmure et avec tant de noble simplicité. Permettez-moi cependant de dire que les catholiques qui marchent dans les sentiers de Bossuet, du cardinal de la Luzerne, de l'abbé Frayssinous, sur la question des rapports de l'Eglise et des sociétés temporelles ont des racines plus profondes dans l'histoire que les disciples attardés de Bellarmin.

Je n'ajouterai qu'un mot : vous m'avez semblé, fidèle en cela aux traditions des premiers siècles au moins de l'Eglise, conscient des temps où nous vivons, des pays que nous habitons, vouloir faire rentrer par la persuasion dans l'Eglise ceux qui. ont pu oublier ou méconnaître la vérité de ses dogmes. Le journal qui vous a combattu justifie, lui, en matière de croyances, l'emploi de la coaction et de la force. Permettez-moi de ne partager, ni au point de vue de la liberté que j'aime, ni au point de \aie de la politique bien entendue du catholicisme, l'avis de y Univers,

Excusez-moi, Monsieur le Grand Vicaire, je m'aperçois que je dogmatise presque, lorsque je ne dois que vous exprimer ma gratitude et les sentiments d'estime et de juste confiance que m'inspirent votre conduite soit avant, soit depuis la décision de la congrégation de l'Index.

Agréez, Monsieur le Grand Vicaire, l'expression de mon sincère et respectueux dévouement.

A. Freslok,

Avocat général à la cour de cassation, Paris, ce 26 juillet if<yj. rue du Havre, 2

iyi La mise a.l*index

Un silence pesait à M. Bernier, celui ide Tévêque. Il n'en entendait plus parler. On lui dit seulement qu*il ft ne recevait personne b. Vivement blessé, trop fier et trop délicat pour s'imposer, le vicaire général résolut de donner sa démission et de demander la desservance d'une petite succursale, Bagneux, ne comptant pas mille âmes, et qu'il venait précisément de faire ériger. Il rentrerait ainsi dans le rang sans déplacer aucun prêtre. Voici la lettre que Tévêque lui écrivit :

ÉvfeciiÉ d'angers. Angers, U dimanche 28 juiilet i8$o.

Mon bon et bien cher Abbé,

Je vous réponds de mon lit où je suis retenu très souffrant depuis hier au soir et surtout depuis ce matin.

Je ne vous ai pas écrit de suite, parce que dans ces circonstances aussi pénibles, je voulais réclamer le conseil de ceux qui ont votre confiance et la mienne. Vendredi, quand vous m'apprîtes ce que j'ignorais, je vous laissai pressentir que j'écrirais à notre excellent Archevêque. Vendredi soir, j'écrivis donc très confidentiellement au bon .métropolitain et à mes vénérables collègues du Mans, de Nantes et de Quimper qui vous estiment et vous affectionnent. Samedi matin, j'écrivis à M^"" Régnier à Bordeaux. Je pensais qu'il était prudent pour moi d'attendre leurs réponses. En voici deux que je reçois ce matin ; vous y verrez leur intérêt pour vous dans la peine profonde qu'ils ressentent comme moi. Je n'ai pas encore les autres réponses. Mais vous-même m'annoncez une détermination prise. Je ferai, mon bien bon abbé, tout ce qui dépendra de moi pour adoucir cette position et j'aimerais à vous voir choisir un autre lieu que Bagneux.

LETTRE DE l'ÉVÊQUE 273

Dans tous les temps, dans tous les lieux, veuillez être assuré de mon affection bien vraie. Je n'oublierai jamais les preuves de dévouement que vous m'avez données et toujours je saurai, quand je pourrai, vous témoigner que ces sentiments seront en moi inaltérables.

Croyez, je vous prie, à mes sentiments encore plus dévoués dans ces circonstances.

*{- GuiLi.., évéque d'Angers.

Le grand vicaire démissionnaire <

(Août-novembre 1850)

A peine la nouvelle de la démission de M. Bernier fut-elle connue, que, de toutes parts, s'élevèrent des prote^ations. Les curés de la ville, ayant h leur tête ceux de la cathédrale et de la Trinité, MM. Dënéchau et Legeard de la Dyriais, vinrent près de Tévéque réclamer contre cette décision inopportune. Des curés de cantons lui écrivirent dans le même sens. On trouvait que si, à Textrême rigueur, M. Bernier ne pouvait plus être vicaire général titulaire, au moins devait-il rester à Angers pour aider encore le clergé de ses conseils et pour garder une considération dont tout le monde voulait qu'il restât entouré ; on aimait mieux le voir sans position — ses amis se chargeaient de le faire vivre — plutôt que de le voir en accepter une ne répondant point à ses mérites.

Au milieu de protestations aussi générales, comme pour ne point gêner la liberté de Févêque, l'ex-grand vicaire annonça la résolution de s'absenter quelque temps. Avant de partir, il alla faire visite à Monseigneur et lui parla de donner sa démission des quatre commu-

I Revue de VAnjou^ t. XLT (1900).

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