LES LOGEMENTS A L ETRANGER
l'ouvrier transformé en jardinier, bêchant la terre et consacrant à son jardin les heures qu'il passait au cabaret.
Cette transformation est-elle le rêve d'une imagination en quête de chimères? Parcourons toutes les villes industrielles de France, interrogeons les chefs d'ateliers, les patrons : leur déposition sera unanime. La moralité, l'esprit de famille se développent suivant les conditions du logement. C'est une loi universelle et nous aurons occasion de la voir observée dans les pays les plus divers.
Lorsque Londres est devenue, elle aussi, une ville industrielle, le même problème s'est posé. Il n'y avait pas de ville où les logements pauvres fussent plus affreux. Aujourd'hui encore la misère y revêt un caractère plus hideux que partout ailleurs et dans la lutte entamée contre elle, il n'est pas difficile aux publicistes anglais d'appeler l'intérêt sur des descriptions dont il est trop aisé de contrôler l'exactitude. Londres augmente chaque année de soixan te-dix mille âmes : aucun quartier ne se vide : dans cette ville dont la population a dépassé en 1880 celle de l'Ecosse et continue à croître, la poussée humaine a produit des résultats devant lesquels l'imagination recule eff'rayée.
S'est-on découragé ? A-t-on attendu patiemment que la loi de l'offre et de la demande eût agi sur les propriétaires et les eût décidés à construire des maisons à la portée des familles d'ouvriers? S'est-on dit qu'en négligeant à dessein ces misères on retarderait l'accroissement de Londres? Ni ces calculs puérils, ni ces raisonnements faux n'ont arrêté l'initiative.
11 faut se placer en octobre 4883 pour embrasser d'un coup d'œil Teffort accompli par nos voisins. Une brochure venait de paraître dans laquelle étaient peints sous les couleurs les plus sombres, les logements où étaient entassées les familles d'ouvriers de Londres. Ace cri d'alarme répondirent comme un écho, la presse quotidienne, les revues et quelques semaines plus tard les orateurs des deux Chambres. En un instant la question des logements d'ouvriers prit le premier rang dans les préoccupations politiques. Il se fit sur elle un armistice entre les partis. Tout au plus, aperçuton une préférence de quelques-uns pour l'action de l'État, tandis que la plupart demeuraient fidèles à l'initiative privée ; mais chacun demandait avec une égale ardeur l'ouverture d'une de ces grandes enquêtes telles que le Parlement anglais sait seul les faire
LES LOGEMENTS A l'ÉTRAXGER 49
et qui, sans agiter les passions, sans troubler les intérêts, jettent une pleine lumière sur les questions. Il faut lire la discussion qui eut lieu à la Chambre des Lords pour se rendre compte de l'état d'un pays où l'aristocratie fait des questions populaires l'objet de ses continuelles études.
Après la vive et profonde harangue de lord Salisbury, nul ne fut surpris de voir l'héritier du trône se lever et tracer le tableau des misères de Londres, non d'après les récits d'autrui, mais en décrivant avec minutie ce qu'il avait vu, ce qu'il avait observé, ce que ses courses répétées dans les quartiers les plus pauvres, ses visites de garnis et de bouges lui avaient permis de constater. Le prince de Galles exprimait en finissant le vœu que, si une enquête devait s'ouvrir, la Couronne voulût bien le comprendre parmi les membres du Comité. Telles sont les mœurs politiques de l'Angleterre, tel est le rôle actif du prince de Galles, que le lendemain, en rendant compte du débat, aucun journal n'attacha à cette intervention du futur roi d'Angleterre une importance exceptionnelle. Le chef de l'aristocratie anglaise, en s'occupant des souffrances populaires, avait simplement accompli son devoir.
oO TIN DEVOIR SOCIAL
En ce pays, la noblesse et la fortune imposent l'obligation de multiplier les services.
Le Comité d'enquête fut formé de tout ce que les partis renferment de plus élevé, et depuis une année il a tenu plus de soixantedix séances.
Pendant ce temps, les partisans de l'initiative privée agissaient ; profitant habilement do l'émotion publique, ils recueillirent des souscriptions, fondèrent des associations et entreprirent d'étendre le bien accompli.
A voir cet élan, un observateur superficiel aurait pu croire que le mouvement commençait à peine. Qui eût dit que dans cette ville de Londres, un grand nombre de sociétés de constructions s'étaient formées depuis vingt ans, que des plaines entières avaient été couvertes de constructions, que les curateurs du legs Peabody, employant le revenu des 12 millions et demi de francs laissés par le généreux Américain, ne se lassaient pas d'élever de nouvelles maisons, que dans leurs efforts ils rencontraient des associations de capitaux encore plus puissantes et que, dans cette concurrence du bien, chaque jour voyait naître des énergies individuelles ?
C'est ainsi qu'on est arrivé à donner à
LES LOGEMENTS A l'ÉTRANGEH 51
20,000 familles d'ouvriers un logement de deux ou trois chambres, en bon air, loin du tumulte et des agglomérations fétides.
Ce que la société anglaise a tenté pour Londres, quelle est en Europe la société qui n'a pas essayé depuis vingt ans de l'accomplir?
En Allemagne, sous la menace du socialisme, on s'est alarmé de l'état des logements et on a voulu arracher les ouvriers à l'influence néfaste d'une promiscuité qui, partout où elle se produit, anéantit la famille. Nulle part le mal n'était plus aigu. C'est le seul pays d'Europe où la statistique officielle, relevant le nombre et la situation des logements d'ouvriers, ait été obligée de faire place aux « demi-lits », les ouvriers s'associant pour diminuer les frais. Dans toutes les villes industrielles, autour des grandes usines, des maisons ont été élevées.
L'État, il faut le reconnaître, avait donné l'impulsion à ce mouvement. Dans les mines, dont il a conservé l'exploitation, il a fait construire des maisons qui ont changé les conditions morales des mineurs ; il a organisé tout un système de primes pour exciter le mineur à construire lui-même son foyer. Cet
exemple a été partout imité; dans la vallée du Rhin, aussi bien que dans la partie orientale de la Prusse, autour des petites usines jusqu'à l'établissement trop célèbre deM . Krupp, le voyageur rencontre à chaque pas en Allemagne des agglomérations de maisons qui attestent la vigilance des patrons ^
Dans les Pays-Bas, autour de la plupart des villes, on voit s'élever de longues files de petites maisons où logent les ouvriers. Seule, Amsterdam était demeurée étrangère à ce mouvement, lorsque s'est produite assez récemment une réaction contre les logements sordides des ouvriers, qui vivaient, soit dans des combles, soit dans des caves humides et parfois inondées. Depuis quelques années, des Compagnies se sont formées : elles ont construit autour d'Amsterdam un grand nombre de petites maisons saines qui constituent un progrès très considérable, bien que louées à des prix encore trop élevés. Elles rapportent 6, 7 et 8 0/0 et coûtent 300 francs par an pour 2 pièces 2.
La Belgique n'est pas restée en arrière. A
1. René LavoUée. le.s classes ouvrières en Europe, t. I, p. 151 et 185.