TN DEVOIR SOCIAL
bres do la commission royale S recueilli de leur bouche les critiques et les comptes rendus. Ce qui \a suivre, sous une forme technique et assez aride, n'est que le résumé de conversations qui valent mieux que tous les discours, puisqu'elles résument le fruit d'une expérience de trente années.
1. Nous avons parlé plus haut (p. 49 et 50) de la Commission d'enquête et des conditions dans lesquelles elle a été nommée. Sir Charles Dilke la préside. Le Prince de Galles, le cardinal Manning, le marquis de Salisbury, sir Richard Cross, M. Goschen en sont les principaux membres. Elie a entendu les hommes les plus compétents et le 8 mai 1885 elle a présenté à la Reine et déposé sur le bureau des Chambres son premier rapport.
De tout temps, on a cité la misère de Londres et on a considéré qu'elle défiait toute description 1. L'accroissement incroyable de la ville n'a pas été depuis un quart de siècle l'unique cause de l'encombrement.
Les chemins de fer de Londres, en ouvrant au centre de vastes gares, ont produit un bouleversement plus grand encore que les travaux qui ont embelli et assaini Paris il y a vingt-cinq ans. La population ouvrière refoulée
1. L'habitation du pauvre, dans les quartiers pauvres de Londi^es est plus sordide que celle du pauvre de Paris ; sous Taction de la misère, l'écrasement est plus complet, le visage humain plus altéré, la chute plus profonde: il y a un état de découragement chez les parents et de pâleur maladive chez les enfants qui est plus rare à Paris.
s'est entassée dans les rues et les ruelles voisines où lui ont fait défaut à la fois l'air et la lumière. Il en est résulté des amoncellements hideux. Je ne parlerai pas des lois sans nombre votées par le Parlement pour introduire dans la législation, sans l'avouer, l'expropriation pour cause d'utilité publique, tant étaient vives les répugnances des propriétaires anglais contre la dépossession.
Aujourd'hui, l'expropriation existe et elle sert à faire disparaître dans le centre de Londres les réduits infects, les allées, les rues étroites et les impasses où sont venues se réfugier et s'entasser les familles les plus pauvres. Hors de la vieille Cité, l'administration est divisée en 37 paroisses dont l'indépendance absolue est un des vices les plus sensibles de l'organisation de la métropole. Chaque assemblée de paroisses a ses coutumes, ses traditions, ses préjugés; elle fait appliquer avec soin ou avec négligence les lois de salubrité. Chacune de ces administrations locales dispose d'un ou de plusieurs médecins inspecteurs.
Lorsque ces fonctionnaires accomplissent dignement leur devoir, ils parcourent les quartiers, pénètrent dans les maisons, vérifient le
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cube d'air, prescrivent les travaux d'assainissement, et rendent compte au conseil local de la salubrité publique et des résistances qu'ils rencontrent. Les inspecteurs peuvent déclarer un îlot de maisons insalubre et en quelque sorte le condamner. Alors s'ouvre une longue procédure dans laquelle la paroisse poursuit l'expropriation devant l'autorité ?>upérieure (MetropoH tanBoardof Works). Lorsqu'elle l'a obtenue et que l'îlot est détruit, le terrain est mis en vente.
C'est alors qu'interviennent les sociétés de construction. Elles acquièrent le terrain et elles font élever ces grandes maisons-casernes, constructions modèles qui valent la peine de nous arrêter un instant.
S'il existait à Londres seulement quelques types de ces vastes maisons , il faudrait encore en étudier les combinaisons ; mais il en a été élevé près de cent. Les quatre grandes sociétés en ont construit pour leur part 72, contenant plus de 10,000 logements et abritant 50,000 âmes.
Les premières maisons donnèrent lieu à des tâtonnements : puis les expériences se firent ; on abandonna certaines dispositions, et, depuis 1863, le plan général n'a pas subi de modifications sensibles.
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Lorsqu'en sortant des rues enfumées, des allées où l'eau séjourne, des trottoirs encombrés d'enfants à la mine maladive, on longe un grand bâtiment aux lignes régulières, séparé par une grille de la voie publique, l'étranger croit qu'il passe auprès d'un collège ou d'une construction élevée pour une administration publique. A l'angle de la prochaine rue, la grille s'interrompt et, entre deux corps de bâtiments, plusieurs marches donnent accès dans une large cour intérieure, dont le sol est d'environ un mètre plus élevé que la voie publique. Quatre corps de bâtiments isolés laissent passer abondamment l'air et la lumière dans cette vaste cour bitumée où de nombreuses bandes d'enfants peuvent être laissés libres en pleine sécurité. La superficie de cette cour représente les deux tiers du terrain occupé par le groupe.
Plusieurs escaliers desservent les cinq étages élevés au-dessus du rez-de-chaussée. La construction est faite en une sorte de béton aggloméré, avec des solives en fer, de telle sorte que le danger d'incendie n'existe pas. Dans les escaliers il n'entre pas un morceau de bois; de larges baies, sans fenêtres, laissent passer le jour à chaque étage sur les paliers
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qui, le soir, sont éclairés aa gaz jusqu'à onze heures. Nulle inscription, nulle laclie sur les murs, nulle ordure malsaine; l'eau en abondance permet de laver entièrement la maison, les corridors et les marches.
On est parvenu à maintenir dans ces grandes habitations l'ordre et l'hygiène, à l'aide d'une série de précautions qui doivent être rapportées: les escaliers en pierre sont aérés par des ouvertures si larges qu'ils semblent moins une dépendance intérieure qu'une prolongation de la voie publique ; les corridors sombres sont proscrits et quand il faut créer un dégagement de plusieurs logements, une large galerie ouverte, sorte de balcon couvert, permet de circuler à tous les étages comme au rez-de-chaussée sur le trottoir qui borde la maison. Cette disposition écarte ton le une série de périls résultant des corridors sombres et des escaliers noirs, aussi dangereux pour l'hygiène que pour la moraUté. Les architectes en ont tiré un autre avantage : chaque logement débouche directement sur la galerie ou sur le palier et de la sorte le locataire voit sur une porte en pleine lumière le numéro qui lui indique sa demeure. Grâce aux numéros inscrits comme
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dans les rues mêmes de Londres, il peut se croire dans une habitation séparée et rien ne lui rappelle une communauté contraire aux mœurs anglaises.
La répugnance des premiers temps a fait place à une faveur marquée. L'étage supérieur lui-même dans ces maisons à cinq étages se loue aisément : les locataires y trouvent plus de calme, un excellent air et parfois la jouissance des toits qui forment des terrasses.
A part un petit nombre de chambres isolées pour les veufs ou les célibataires, tous les logements comprennent soit deux, soit trois chambres, auxquelles est toujours jointe une pièce servant de débarras et de lavoir, de cuisine (scullery).
Sur chaque palier, on compte six ou huit Dortes fermant le logement qui constitue un ensemble indépendant. Tantôt un water-closet est afiécté à deux logements et situé au fond du palier avec de grandes ouvertures aérées sur la rue, tantôt il se trouve dans l'intérieur de chaque logement. Une salle de buanderie dans laquelle le linge est étendu, sert à tour de rôle aux locataires du paher. Aucun locataire ne peut laver chez lui, ni étendre le linge aux fenêtres*
11 est très facile de voir extérieurement un de ces groupes. Le surintendant, sorte de gérant qui en a la garde et qui est fort respecté des locataires, vous montre la cour, les bains, les escaliers, les paliers, les salles de buanderie ; il ne se lasse pas de vous décrire le mode de construction, la tenue générale des bâtiments, qui doivent être balayés chaque matin avant dix heures et lavés chaque samedi ; il vous parle du nombre d'enfants auxquels il est défendu de jouer dans les escaliers, sur les paliers et dans les buanderies, de l'interdiction d'avoir des chiens, et de la faible mortalité, mais si vous lui demandez de visiter un logement, il se trouble, essaie de changer de sujet ; devant votre insistance, il se résigne, mais à contre-cœur. Il cherche s'il n'aurait pas un logement vacant, mais tel est le nombre des amateurs qu'il n'y en a jamais de libre. Il faut donc frapper à la porte d'un logement habité. « Nous n'aimons pas, dit-il, déranger les habitants. Leur logement, est leur home. Ils y sont indépendants. Hors le cas de désordre ou l'intérêt de la sécurité publique, nous n'avons pas le droit d'en franchir le seuil. » Heureusement un médecin inspecteur de la santé m'accompagne et lève toutes les
hésitations en arguant de son titre qui lui donne le droit de pénétrer partout. Le médecin se charge de frapper plusieurs fois, et nous voyons enfin la porte s'ouvrir : on parlemente, on explique notre but ; souvent la porte se referme. Lorsqu'enfin on parvient à entrer on trouve la femme seule avec les plus petits enfants; le mari travaille au dehors; les autres enfants sont à l'école ou jouent dans la cour. Une entrée fort étroite donne généralement sur deux chambres; quelquefois, une troisième chambre suit la pièce qui sert en même temps de salle à manger et de cuisine. La tenue de cette dernière pièce ne laisse rien à désirer; la chambre dans laquelle on ne pénètre qu'après de nouveaux pourparlers est d'un aspect plus douteux. La hauteur des étages est de 2°^,70 c.
La pièce principale, celle où le locataire reçoit, mange et vit a en général 3™60 sur 3"^60 : quelquefois, une alcôve, close dans la journée, y est ménagée. Elle communique avec la chambre à coucher qui à 4 mètres sur 2 mètres.
Malgré le nombre considérable d'habitants agglomérés sur un même point, l'ordre est parfait. Le choix sévère des locataires exerce^
il est vrai, l'influence la plus favorable. Dès qu'une demande est adressée à la Société une enquête est faite sur la conduite, le travail et la solvabilité. Les nombreuses familles sont toujours l'objet d'une préférence. A mérite égal, l'ouvrier gagnant le plus faible salaire est choisi. Ces enquêtes ont un tel poids que le fait de loger dans ces maisons a acquis la valeur d'un certificat et facilite le placement de l'ouvrier. Le surintendant de chaque groupe est généralement un ancien sous-officier, un constable en retraite qui apporte dans la direction de la maison un rigoureux esprit de discipline.
La moralité y est très bonne ; il se produit dans ces agglomérations une sorte d'esprit général ; tout locataire qui s'enivre, toute femme douteuse y sont montrés au doigt avant que le surintendant ait apphqué la clause formelle qui l'autorise à donner congé immédiat.
Le prix du logement qui est toujours fixé
par semaine et payable chaque lundi matin
varie
^ , i de 2^50 soit par au 130 » Pour une chambre i ^ o ,-y m-
Pour deux chambres Pour trois chambres
de 3 75 soit par au 195 »
de 5 » — 250 »
Le salaire moyen du chef de famille en 1884 dans les maisons Peabody ressort au chiffre de 29 fr. 55 c. par semaine, tandis que la moyenne du loyer est de 5 fr. 85 c. par logement, soit de 2 fr. 65 c. par chambre.
La moyenne monte dans les autres maisons à 50 et 60 francs par semaine.
On calcule généralement que le loyer doit représenter le sixième du salaire du chef de famille, en d'autres termes que le salaire d'une journée doit payer le loyer de la semaine.
Les maisons-casernes donnent satisfaction à un besoin : l'ouvrier qui est occupé dans Londres, qui ne peut s'éloigner de son patron, le tailleur qui va chercher et rapporter le travail à des heures différentes, le gardien de police qui est de service deux fois par jour, le commis de magasin qui est libre le soir fort tard sont retenus dans le centre. Grâce à la proximité, la plupart des locataires habitant ces maisons rentrent à une heure pour diner en famille. Parlez aux femmes de ménage, elles vous répondront que ce retour régulier du
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mari vaut toutes les augmentations de loyers et que le budget, allégé du cabaret ou de la taverne, y gagne dans une proportion sensible i.
1 . Voyez sur les maisons-casernes, à l'Appendice, les notices relatives 1° à l'Association métropolitaine; 2° à la donation Peabody; 3" à la Compagnie générale des logements perfectionnés. Page 137 à 171.
Malgré ces avantages, les Sociétés ont voulu faire mieux en créant loin du centre, en bon air, des petites maisons avec jardins. C'est le système de Mulhouse accommodé aux mœurs anglaises. Près de 5,000 petites maisons ont été élevées par deux Sociétés depuis douze ans.
C'est en 1874 que le premier grand parc a été ouvert, à peu de distance de Londres. Shaftesbury-park comprenait 1,200 maisons. Chaque maison a une cuisine, une laverie, un petit jardin sur le devant et une assez grande cour en arrière. Il existe cinq catégories, variant de prix suivant le nombre et la dimension des pièces. La première catégorie qui con-
tient six pièces, représente un loyer annuel de 800 francs ; la dernière avec deux chambres et un petit salon vaut o90 francs par an.
Ces maisons sont occupées par des ouvriers gagnant de 7 à 10 francs par jour. C'est l'élite de la classe ouvrière : les typographes, les ébénistes, les mécaniciens, les commis, etc.
Dans les petites maisons qui entourent Londres, l'encombrement est le péril contre lequel luttent les Sociétés. Sur ce point il semble qu'elles aient manqué de fermeté. Les locataires ont voulu sous-louer, contrairement aux conventions ; en peu de temps le mal est devenu si général que les Sociétés se sont cru impuissantes à l'empêcher. Elles se bornent à donner congé quand le hasard ou une plainte leur permet de savoir qu'une maison recèle plus de deux familles. Il est vrai que presque toutes les maisons ont un espace suffisant pour l'établissement de deux cuisines et que chacune d'elles a un rez-de-chaussée et un premier. La division peut donc se faire, et grâce à ce partage des frais, le prix du loyer s'abaisse sensiblement.
Pour toutes les constructions hors de Londres, la question la plus grave est le prix du transport. L'établissement de trains à bon
marché qui amènent les habitants des environs de la ville et les reconduisent le soir à 16 kilomètres, moyennant vingt centimes, ont assuré le succès de ces habitations ; mais jusqu'à présent ces abaissements de tarifs ne sont consentis que sur certaines lignes et pour deux ou trois trains partant avant 7 heures du matin et revenant après 4 heures du soir. Il y a des professions qui comportent d'autres besoins. Plusieurs Compagnies ont refusé d'établir des tarifs spéciaux. Telle est l'importance de cette question que du bon vouloir des Compagnies de chemins de fer dépend entièrement dans l'avenir l'échec ou le succès des Sociétés de construction.
On ne peut rien imaginer de plus soigné que ces petites m.aisons : dans le salon, des meubles arrangés avec goût, des livres sur la table, devant la fenêtre des plantes disposées dans une jardinière; on sent un intérieur vers lequel sont concentrées les affections d'une famille.
La Compagnie fait de grands efforts pour intéresser les familles à la bonne tenue des maisons et pour élever leur niveau moral. Au centre du terrain couveit de maisons, a été ménagée une salle dite Hall qui sert de lieu
de réunion. Chaque dimanche le service religieux y est fait; dans la semaine, elle sert de salle de concert , les habitants ont formé entre eux une société musicale qui s'assemble à jours fixes : des bals y ont été organisés. Tout auprès s'est formée une bibliothèque dans laquelle les habitants peuvent emprunter des livres ; il y a une petite salle de lecture où sont reçus cinq ou six journaux, une salle de billard qui est ouverte à certains jours, si les ressources ne permettent pas de tenir le gaz allumé chaque soir. Ce cercle, où les jeux de hasard et la consommation de liqueurs sont interdits, est un attrait de plus pour les habitants du parc. La Compagnie espère qu'avec le temps ces institutions naissantes deviendront le centre de la vie civique. (Should become the centre of the civic life of the estate,) Loin de craindre le développement de ces sociétés locales, les fondateurs les encouragent en louant les locaux à un prix insignifiant. A leurs yeux, c'est le seul moyen de combattre efficacement l'influence du cabaret. Une des clauses des statuts interdit à la compagnie de louer aucune maison ou boutique à destination de restaurant, taverne ou auberge où seraient débitées de la bière ou des liqueurs
fortes. Jusqu'à présent, il n'a pas été accordé une seule dérogation à cette prohibition formelle.
L'entretien du petit jardin excite un intérêt très vif: je vois des petites serres construites avec habileté et qui abritent contre la gelée de belles plantes. J'apprends que des prix sont destinés à récompenser les jardins les mieux entretenus. Au mois de juin a lieu dans chaque parc une exposition annuelle de fleurs dont on raconte des merveilles. Telle est l'émulation des habitants qu'on cite un locataire d'une des plus petites maisons qui a remporté une médaille de bronze de la Société d'Horticulture.
Ainsi tout est dirigé vers un même but : élever la moralité des familles, occuper chacun de leurs membres, les distraire, leur créer des intérêts divers et éloigner d'eux les plaisirs corrupteurs .
Après avoir visité ces agglomérations nées d'hier où tout respire le travail, l'aisance et la vertu, on comprend ce qu'en disait, en 1874, lord Beaconsfield : « Je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une plus vive surprise qu'en visitant cette ville élevée dans un désert. Je le reconnais avec vous : votre tentative a réussi
et ce succès assure à la fois le triomphe des vertus morales et l'élévation progressive du peuple. J'ai toujours pensé que la meilleure garantie de la civilisation est le logement. C'est l'école de toutes les vertus domestiques. Car sans un intérieur agréable, l'exercice de ces vertus est impossible. Maintenant, je n'hésite pas à croire que ce grand mouvement s'étendra. Je le suis avec le plus vif intérêt, car la question est soumise sous diverses formes au Parlement et je ne doute pas que votre initiative n'ait fait avancer sensiblement la solution du problème » 1.
1, Voyez sur les maisons aux environs de Londres, à Y Appendice, la notice consacrée à la Compagnie générale des logements d'ouvriers (Artizans' Dwellings), page 172.
Nous avons dit que les actionnaires touchaient 5 0/0. Les maisons Peabody échappent seules à cette obligation. M. Peabody, américain fixé à Londres où il est mort en 1869, a voulu faire une fondation sans précédents au profit des pauvres de la ville. Il a conçu la pensée de les loger tous dans des conditions économiques et salubres. Constituant un fonds de 42 millions et demi de francs, il a prescrit la construction de maisons-casernes dans le centre de Londres; les loyers sont d'environ d/5 inférieurs au cours du quartier. Dix-huit groupes ont été élevés et sont occupés. Il en résulte un intérêt de 4 0/0 à l'aide duquel les fidéicommissaires chargés
d'administrer ce fonds élèvent chaque année de nouvelles constructions. Si l'intérêt ne baissait pas, au centième anniversaire de la mort du généreux donateur, la dotation dépasserait deux milliards et logerait 350,000 familles. A part cette création de bienfaisance, toutes les sociétés sont fondées sur les principes commerciaux.
Les actions sont de 250 francs rapportant 12 fr. 50 c. C'est ainsi que le capital engagé dans les principales sociétés dépasse cent millions et que les actions se placent avec une telle facilité que, pour réaliser une économie sur le service des dividendes, certaines sociétés ont commencé à émettre depuis peu des actions dites « de préférence », dont les porteurs ne toucheront que 4 1/2 .
Aussi ne trouve- t-on plus d'adversaires. Les critiques si vives, il y a trente ans, n'osent plus se produire. La démonstration est faite. Les logements à bon marché se multiplieront d'année en année, suivant une loi arithmétique. L'œuvre des hommes de bien qui y ont dévoué vingt ans de leur vie est terminée. La cause que plaidaient avec tant d'abnégation lord Shaftesbury et ses amis est aujourd'hui gagnée. Les bilans annuels ne permettent plus le doute.
Nous aurions voulu pousser plus loin notre enquête et voir, dans les districts manufacturiers, au nord de l'Angleterre, l'effort des ouvriers pour construire eux-mêmes et devenir propriétaires .
On dit que dans le Yorkshire et le Lancashire ce mouvement existe.
A Londres, il est à peine sensible. Les ouvriers ne tiennent pas à acquérir, et les sociétés sont loin de les pousser dans cette voie. Deux d'entre elles s'y étaient engagées. Elles ont reculé. Les conditions d'hygiène strictement maintenues à l'égard du locataire étaient méconnues du jour où la propriété avait été transférée sur sa tète. Les sous-locations amenaient
en peu de temps des encombrements déplorables : chaque chambre recelait bientôt une famille entière et l'œuvre de moralisation était compromise. Elles se sont maintenues, dans la voie où jusqu'alors elles avaient réussi. Le champ est assez vaste pour qu'elles se contentent de le cultiver.
La société anglaise a accompli la plus grande expérience qui ait été tentée pour le logement des ouvriers. Elle a étudié le problème sous toutes ses faces et elle l'a résolu. Sur un seul point, tous ceux que nous avons interrogés, déclarent qu'ils ont échoué. Ils ne sont pas parvenus, disent-ils, à atteindre les pauvres, à loger la dernière couche des indigents. Les membres de la commission royale dont nous avons successivement demandé l'opinion , nous ont tous fait cette remarque. « Nous arrivons à loger l'ouvrier laborieux, le père de famille honnête et travailleur, celui qui gagne 4 francs par jour, mais très rarement nous descendons au-dessous : la classe inférieure nous échappe ». Cette réflexion est, à notre sens, la preuve du succès de l'entreprise. C'est le père de famille laborieux dont il faut avant tout protéger le travail, assurer l'existence et garantir le foyer. C'est lui qu'il faut empêcher de tom-
ber dans l'indigence en lui donnant un logement sain et à bon marché.
Un des administrateurs du fonds Peabody, interrogé par le marquis de Salisbury, sur les moyens de loger la classe la plus pauvre, lui répondit: " Nous n'avons aucun moyen de donner des chambres au-dessous de 2 fr. 50 c. par semaine. Celui qui gagne 2 fr. oO c. par jour peut payer ce loyer. Quant à ceux dont le salaire est inférieur, cela regarde miss Octavia Hill. "
Tous ceux que nous avons questionnés nous ont prononcé ce nom, tous ont vanté les efforts heureux d'un zèle que rien n'a rebuté. Quelle est donc son œuvre? quels moyens a-t-elle employés? quel but poursuit-elle! Le plus simple était d'aller la trouver : c'est une personne de petite taille, vive, alerte, parlant avec netteté ; elle semble fort surprise du bruit que fait son œuvre ; elle l'a commencée sur une petite échelle.
Vers 1865, elle achetait trois pauvres maisons dans une des cours les plus sales du quartier de Marylebone ; peu après, elle en acquérait six autres. Les escaliers étaient sombres et humides, les rampes avaient servi à faire du feu l'hiver précédent, les toits laissaient pas-
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ser la pluie, les plafonds tombaient, les planchers étaient pourris, et, au milieu de tout cela, le propriétaire s'épuisait en menaces, n'obtenait que des acomptes et déclarait à l'acquéreur qu'il ne pouvait se faire payer des incorrigibles locataires entassés dans ces bouges. En quelques mois, la transformation fut complète. Miss Octavia Hill chassa ceux dont l'inconduite était notoire, retint les familles honnêtes, leur donna les chambres qu'elle faisait peu à peu assainir et réparer. Chaque lundi, elle venait elle-même toucher ses loyers : cette visite hebdomadaire lui permettait de s'intéresser aux familles, de s'occuper d'elles, de voilier sur les enfants, de donner des conseils et d'exercer sans intrusion une utile influence. Elle se montrait à la fois propriétaire inflexible, ne souffrant aucun arriéré, et protectrice pleine de bontés pour les ménages honnêtes et soucieux de la propreté. Les familles nombreuses ont dû prendre plusieurs chambres et un prix de faveur leur a été fait pour les engager à rentrer ainsi dans l'ordre. Comme les grandes Sociétés dont nous venons de décrire les entreprises, Miss Octavia Hill a pu, malgré ses travaux de réparations, obtenir un intérêt de 5 0/0.
Ces résultats attirèrent l'attention publique. En France, il n'est guère de femmes qui ne visitent les pauvres ; à Londres, l'œuvre de Miss Octavia Hill était toute nouvelle. Elle excita la surprise et quand on eut reconnu qu'elle avait transformé les maisons, relevé l'esprit de famille, combattu les vices, fortifié et ranimé les vertus du foyer, beaucoup de femmes l'imitèrent, *' Elle ne sait, dit-elle, combien de groupes se sont formés, mais elle croit que chaque quartier de Londres compte un certain nombre de femmes qui visitent chaque semaine les logements pauvres qu'elles ont améliorés. "
Ainsi l'œuvre commencée il y a vingt ans s'étend et prospère ; grâce à elle, les pauvres sont atteints et ce que ne peuvent faire les Sociétés de capitalistes est réalisé par quelques femmes animées de l'esprit de charité.
La Commission royale, chargée de faire une enquête approfondie sur le logement des pauvres, a présenté un tableau complet.
Depuis le 4 mars 1884, elle a tenu plus de soixante-dix séances, examinant les faits, recueillant les témoignages et soumettant l'ensemble de la législation à l'épreuve des critiques les plus autorisées. Une telle masse de renseigne-
ments ne pouvait être négligée. J'y ai retrouvé la confirmation et le développement des conversations que j'avais recueillies. Tant d'indications précises, de faits et de chiffres n'auraient pu prendre place dans ce résumé. Le lecteur qui voudra pénétrer plus avant dans ce sujet trouvera plus loin des renseignements précis dans les notes spécialement consacrées aux principales Compagnies de construction.
Ce qui était utile, c'était de faire toucher du doigt l'œuvre accomplie depuis trente-cinq ans à Londres, de mesurer la portée de cette grande expérience et de voir comment une société, soucieuse de maintenir dans son sein la paix et le bon ordre, s'efforce de porter remède à ses maux, sans l'aide des communes et de l'État, par la seule force de l'épargne et de l'initiative privée.
Après avoir montré quel était, à notre seas, le premier devoir social et indiqué à grands traits ce qui avait été lait à l'étranger pour les logements d'ouvriers, il nous resterait à énumérer les efforts accomplis en France. Mais l'œuvre serait considérable. Pour être équitable envers tous, nous serions forcés de dépasser les limites de celte étude. Il est peu d'agglomérations industrielles, où les chefs n'aient cherché à loger la population ouvrière pour la fixer. C'est une pensée louable, mais ce n'est pas exactement notre but. La maison fournie par l'usine devient en quelque sorte l'accessoire obligé du salaire. Tout ce que l'ouvrier ne paie pas par un sacrijQce spontané et personnel, lui semble l'acquit d'une
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dette. Il ne s'attache pas à la maison qui lui est prêtée par son patron.
Tout autre est le sentiment qui naît dana la petite maison de Mulhouse. Nous aurions aimé à décrire ces douze cents maisons qui demeurent le type des habitations de famille. En parcourant la France, nous aurions pu suivre le mouvement qui a porté Lille, Sedan, Nancy, Amiens, Reims, Orléans, le Havre à suivre l'exemple parti de l'Alsace. Il aurait fallu étudier la constitution des sociétés, leur mécanisme, indiquer les résultats, voir comment on avait réuni les capitaux, vaincu la répugnance des ouvriers, mesurer les succès, expliquer les échecs, et tirer de ce tableau les éléments d'une complète expérience.
Cette vaste enquête dépassait la mesure du temps dont nous disposions. D'autres l'ont commencée K Elle devra être reprise et achevée. Aucune information ne doit manquer au dossier. Nous avons voulu y ajouter un élément nouveau, notre prétention n'a point été d'en écrire le dernier feuillet.
1. M. Emile Mûller, professeur à l'Ecole centrale, auquel revient l'honneur d'avoir construit les 1,200 maisons de Mulhouse et M. Emile Caelieux ont publié un ouvrage plein de renseigoements précieux, avec plans et figures, qui a obtenu une médaille d'or à l'Exposition de 1878. (Paris. Dejey, 1879.)
Ceux qui ont la liberté de leur temps, qui trouvent les journées vides et les heures longues devront entrer dans cette voie. Qu'ils se réunissent et mettent en commun leurs investigations ; que les plus hardis aillent en Belgique, en Allemagne ou en Italie, refaire, le crayon à la main, les calculs de M. Lavollée, qu'ils se rendent à Loudres contrôler mes observations, qu'ils poussent jusqu'à Birmingham, à Manchester et à Glascow comme j'aurais voulu le faire; que d'autres parcourent la France et interrogent ceux dont l'initiative a fondé des sociétés, qu'ils aillent voir les habitants des maisons, qu'ils observent leur état matériel et moral ; que les plus sédentaires ne se croient pas affranchis de tout devoir, ni de tout moyen d'études. A Paris, où l'effort a été si faible, il y a encore beaucoup à examiner : si, pour les petites maisons, la Société d'Auteuil est presque seule, si après elle on ne peut noter que les constructions de M. Gacheux et celles de M. Jean Dollfus, qui n'a pas borné ses bienfaits à l'Alsace, il existe des maisons à étages qui méritent les visites et l'étude : les 80 maisons élevées par le comte de Madré et dans lesquelles sont logés 7,000 habitants, les Immeubles indus^