COMMENT LA FRANCE EST DEPOURVUE DE LIENS SOCIAUX
Pour qui aime son pays, il n'y a pas de plus profonde douleur que de voir la persistance du mal intermittent qui l'abat et l'épuisé depuis un siècle. Les révolutions périodiques se succèdent, comme si une fatalité les ramenait à heure fixe. La France a connu, en un espace de temps très restreint, toutes les extrémités de la fortune humaine : en 1789, des enthousiasmes et des espérances de bonheur sans limites ; puis, tout aussitôt, comme un cruel démenti, des haines assouvies de plus de sang que jamais discordes civiles n'en avaient versé, vingt ans de guerre donnant naissance à une de ces prodigieuses personnifications de la victoire que Dieu a montrées
trois OU quatre fois au monde, comme pour lui enseigner le néant de la gloire; enfin des essais faits tour à tour par chaque classe sociale, tantôt par l'ancienne noblesse, tantôt par la bourgeoisie, puis au nom des intérêts populaires, pour gouverner un pays, que, dans leur injustice, tous les partis, après avoir échoué, déclaraient l'un après l'autre ingouvernable.
Il n'est pas une fraction de la société française qui n'ait eu, depuis un siècle, une heure de triomphe, qui n'ait cru son succès définitif, le gouvernement de ses rêves à jamais fondé, pas un de ces partis qui n'ait eu ses déceptions et qui n'ait gardé de ses chutes une amertume ou tout au moins une lassitude inguérissable. Des rangs de ces partis sont sortis des écrivains qui ont retracé, à leur point de vue, notre histoire : dans nos secousses successives, ils ont très bien discerné les causes politiques; je crois qu'ils ont laissé dans l'ombre les causes sociales. 11 était tout naturel que, dans la première moitié du siècle, ils ne les vissent pas. La grandeur des événements, la mêlée des armes et le bruit des partis, le rapprochement même, empêchaient de discerner les causes profondes. Les hommes.
s'ils sont grands, les luttes, lorsqu'elles sont ardentes occn.pent toute la scène, la curiosité prévient la réflexion .
Aujourd'hui, nous sommes mieux placés pour voir et pour comprendre : nous saisissons les ensembles; entre les faits généraux se laissent entrevoir des rapports qui échappaient aux contemporains.
Ce qui a toujours manqué à la France depuis la chute de l'ancien régime, c'est de former une société.
Par le seul fait qu'ils vivent en commun sur le même sol et qu'ils obéissent aux mêmes lois, les hommes ne constituent pas une société. Parmi eux doivent exister des liens de plus d'une sorte : à l'idée de patrie qui en est le fondement, il faut joindre une mutuelle assistance qui rattache les classes entre elles; si le puissant soutient le faible, si à tous les besoins de la vie, ceux qui ont l'aisance ont pourvu par une sage prévoyance, si les déshérités de la fortune, les malades et les infirmes trouvent à chaque pas de leur misérable existence des mains pour les secourir, des asiles pour les abriter, des lois pour les protéger, si, en un mot, les classes supérieures ont résolument assumé ce patronage qui fait hon-
neur au cœur de celui qui donne sans porter atteinte à la dignité de celui qui accepte, vous pourrez dire qu'il existe une société organisée et vivante.
La civilisation l'aura marquée d'une empreinte d'autant plus profonde que, du haut en bas de l'échelle sociale, il se produira un échange de services plus actifs.
Qui oserait affirmer que ces liens existent en France?
L'erreur fondamentale des partisans de l'égalité est de croire que l'homme se suffit à lui-même, qu'il peut se passer de toute protection. Cette opinion eut cours vers la fin de l'ancien régime. Les maux du peuple s'étant aggravés à cette époque, les auteurs de la Révolution ne virent dans la subordination des classes qu'une tyrannie, sans comprendre qu'à côté des abus, la hiérarchie sociale créait une protection destinée à sauver les faibles.
Si on entre dans le détail de la société au commencement du xviii® siècle, et qu'on pénètre au-dessous de la couche brillante qui reluit, on trouve une série incroyable de foudations destinées à assurer aux plus faibles l'existence. D'anciens monastères exerçaient encore l'hospitalité et nourrissaient de nom-
breux pauvres. Dans les petites villes, il y avait des communautés qui venaient en aide à toutes les misères. En même temps, on est frappé de voir ces institutions plus nombreuses dans les campagnes que dans les villes. A mesure qu'on avance dans le xvni^ siècle, il se produit deux faits qui rompent l'équilibre. Le goût du luxe en se développant corrompt beaucoup d'institutions charitables, il détourne les revenus de leur pieuse destination ou en diminue le chiffre.
En même temps, les villes prennent une extension inattendue ; il s'y produit déjà une misère spéciale que les anciennes ressources sont impuissantes à combattre. En vain les fondations se multiplient dans les agglomérations urbaines. A la veille de la Révolution, les moyens d'assistance y étaient tout à fait insuffisants. De plus, l'action de la société s'y exerçait déjà par des administrations hospitalières agissant au moyen d'agents salariés, non par des personnes animées de l'esprit du devoir et allant chercher elles-mêmes les pauvres pour les soulager et les apaiser. De là une fermentation de l'esprit révolutionnaire beaucoup plus rapide dans les grands centres.
Dans les campagnes, le contact entre le
riche et le pauvre était tout autre. Les seigneurs et les paysans vivaient côte à côte ; plus ils étaient rapprochés et moins la Révolution y fut comprise.
On disait : en cette province le paysan est bon. Le plus souvent cela signifiait : la propriété y est divisée ; cultivant et possédant le sol, l'habitant s'est apaisé ; le travail a étouffé l'envie. Les nobles, au heu d'aller à Versailles, vivent en une étroite intimité avec le paysan ; ils ont toujours partagé ses douleurs et ses joies. Quand vinrent en de telles provinces, les jours de crise, nobles et paysans firent cause commune.
Mais c'était là une exception : la plupart •des gentilshommes allaient vivre à la cour, désertant leurs terres et confiant à des intendants une administration qui devenait vexatoire. Les paysans ne connaissaient des seigneurs que les perceptions fiscales devenues un objet de haine sous le nom de droits féodaux. L'éloignement, l'absence de contact avaient préparé et devaient aggraver la rupture.
Depuis la Révolution, que s'est-il passé? la lutte entre les classes, qui n'a plus pour prétexte les privilèges, s'est-elle apaisée? Rien,
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hélas ! ne nous permet de penser que les germes de haine semés par les siècles aient achevé de porter leurs fruits.
C'est le malheur des guerres sociales de laisser à leur suite des divisions bien plus vivaces que les guerres de partis. Les factions politiques changent en peu de temps de nom et d'intérêts ; les petits-fils héritent rarement des idées de leur aïeul. Les souffrances de la misère sont au contraire cruellement héréditaires ; l'envie se transmet de père en fils ; les hommes de parti n'ont pas de signes de ralliement ; le pauvre a une livrée qui le fait reconnaître entre tous ; et ce qui est plus grave, la guerre sociale altère profondément le caractère des classes élevées ; des courtisans les adulent, la foule les envie, elles le lui rendent en morgue et en dédain.
Ce qui a été d'abord un travers individuel devient un trait de race. Puis comme un mouvement ascendant amène au sommet ceux qui se sont enrichis par le travail, les parvenus, pour se mieux confondre avec les anciennes familles, imitent tout d'abord leurs défauts et croient faire oublier une récente origine en luttant de hauteur avec les représentants des vieilles souches.
Il est de l'essence des classes élevées d'être enviées et partant d'être imitées.
En Angleterre, la noblesse avait des vertus héréditaires ; elle exerçait, depuis les grands barons, un patronage social. La bourgeoisie, en conquérant la richesse, s'est empressée de l'imiter. Dans les comtés comme à Londres, l'action sociale est en quelque sorte le service obligatoire des parvenus de la fortune, c'est la fonction nécessaire qui s'impose aux nouvelles recrues de la noblesse. Tous cherchent à se faire les patrons des classes populaires.
En France, le goût de l'imitation a été le même ; mais les bourgeois, pour un duc de Penthièvre, un duc de Liancourt ou un duc de Luynes, ont trouvé depuis un siècle audessus d'eux des milliers de nobles destitués de tout pouvoir, aigris contre une société nouvelle dans laquelle ils vivaient en étrangers, conservant l'esprit de l'émigration, ayant moins d'ambition que de vanité, se faisant gloire de montrer leurs défauts et s'appliquant à cacher leurs vertus. La bourgeoisie s'est bornée à imiter ce qu'elle voyait. Elle a vu l'oisiveté au-dessus d'elle, elle est devenue oisive.
Tant que la bourgeoisie a été elle-même, tant qu'elle a lutté contre la noblesse, tant