‹ Un devoir social et les logements d'ouvriersChapitre 7 sur 34 · Î4 UN DEVOIR SOCIAL · texte numérisé non relu

Î4 UN DEVOIR SOCIAL

qu'elle a travaillé, elle n'a cessé de grandir. Du jour où elle est arrivée au pouvoir, a commencé le déclin. Victorieuse, elle s'est appliquée à copier les vices de ceux qu'elle avait vaincus : une partie de la bourgeoisie a cru faire oublier son origine en prenant en dédain le travail et les classes laborieuses.

C'est à force de mépris pour les inférieurs que des parvenus conquièrent droit de cité dans certaines compagnies, de même qu'un anarchiste n'est tenu pour suffisamment pur dans une des salles de faubourgs que s'il a proposé contre les oppresseurs du peuple quelque exploit de dynamite. Triste émulation de mépris et de violence qui excite aux deux extrémités de la population française des minorités aussi infimes par le nombre que bruyantes par leurs fanfaronnades et dont les folies ne valent la peine d'être rapportées que pour servir de leçon !

x\insi, une société civilisée vit de services mutuels, tandis qu'une société troublée par la guerre sociale voit pendant plusieurs générations les classes déchirées par une haine réciproque.

Ceux qui écoutent ces provocations, qui notent les menaces sanguinaires des réunions

LE PÉRIL ACTUEL iH

publiques, qui voient l'effet produit autour d'eux par ces cris sauvages et qui entendent sans cesse invoquer le pouvoir d'un sabre pour mettre fin aux désordres de la parole et de la presse, ont de la peine à comprendre qu'un conflit ne soit pas à la veille d'éclater. Les discours sont fous et les actes sont pacifiques. Comment expliquer ce contraste?

Entre les deux extrêmes, il y a chez tous les peuples une masse que nul ne peut mettre en mouvement à son gré. Réfractaire aux passions, laborieuse par instinct et par intérêt, elle est fortement attachée à l'ordre public ; c'est elle qui constitue par son immobilité l'équilibre de la nation. Sur elle se dirigent tous les efforts des partis ; qu'elle vienne à diminuer au profit de l'un deux, le centre de gravité se déplace. Encore un effort, l'équilibre est rompu : la révolution est faite.

L'erreur de tous les gouvernements a été de croire que la masse flottante était définitivement acquise à chacun d'eux. Elle n'a fait en ce siècle d'alliance définitive avec personne. Elle vit au jour le jour, observe avec soin ses intérêts et ne se met en mouvement que si on les (rouble profondément. Elle s'est prêtée, elle ne s'est jamais donnée.

Dans la guerre sociale qui nous menace, la masse flottante n'a pas encore pris de parti. Écoutez le petit groupe des anarchistes : ils vous diront que, depuis le noble jusqu'au plus mince patron, tout ce qui ne travaille pas de ses mains est dans le camp des exploiteurs du peuple et qu'il faut les exterminer.

Ailleurs, on vous dira que le peuple est gangrené, que la corruption est générale, que tous les ouvriers des villes, presque tous les paysans des campagnes sont enivrés d'idées fausses et prêts à se ruer sur la propriété. A ce langage , il est aisé de donner des deux côtés le plus formel démenti. La vérité est que la masse demeure immobile, qu'elle n'a pas de passion, qu'elle est indifférente.

Cette indifférence, qui est jusqu'ici notre salut, ne sera pas éternelle. Il y a à cela plusieurs raisons : je crois nécessaire de m'étendre un peu sur la principale.

Il se passe de nos jours un fait que peu de personnes observent. De tout temps, la jeunesse a été disposée à se jeter dans les rangs de l'opposition : un goût naturel d'indépendance, le besoin de critiquer qui vient d'une extrême confiance en soi, le désir vague du nouveau, tout contribue à pousser les jeunes gens vers le changement. Ils apportent donc chaque année un contingent régulier aux partis d'opposition. Ce phénomène, aussi constant que les lois physiques, s'est produit depuis un siècle à toutes les époques. C'est la jeunesse qui a contribué à toutes nos révolutions, beaucoup moins en se jetant dans la lutte violente, le jour où elle éclatait, qu'en faisant

partie de cette marée montante du mécontentement public qui submergeait le pouvoir et arrêtait le jeu des ressorts bien avant de les briser. Quand le gouvernement exagère son rôle, lorsqu'il refuse la liberté ou marchande le progrès, le jeune homme à peine né à la vie publique se fait libéral : son goût d'opposition et ses généreux enthousiasmes le poussent dans la même voie. Il était libéral en 4813, quand la conscription fauchait la jeunesse pour des guerres que détestait la France fatiguée de la gloire ; il était libéral en 1825, quand la Restauration, rétrécissant de jour en jour sa base, tenait pour ennemis tous ceux qui voulaient discuter, et excluait de la Chambre les candidats qui n'avaient pas quarante ans. A la fin du gouvernement de Juillet, les jeunes gens demandaient l'extension du suffrage, et ce qui aurait dû être une loi, telle qu'en vote périodiquement l'Angleterre, devint une révolution ; de 1856 à 1870, il n'est pas une couche de la jeunesse qui n'ait apporté, en acquérant le droit de vote, son concours à l'opposition. Le régime de 1852 était fatalement condamné ; sous l'effort répété des jeunes suffrages, il devait périr soit de mort violente, soit par une métamorphose lente et complète.

Tous les gouvernements, s'ils sont avisés, doivent donc interroger l'opinion et se demander avec anxiété quelles couleurs portent avec elles les phalanges de citoyens qui, chaque année, se font inscrire sur les listes électorales. La statistique militaire nous révèle les chiffres : 310,000 par an, d'une législature à l'autre plus d'un million d'électeurs nouveaux qui ne comptaient pas, vont peser dans la balance politique.

A l'époque où nous sommes, que pensenl-ils? où vont-ils? Au profit de quelle influence, cet énorme contingent est-il disposé à agir? Ce n'est pas une vaine curiosité qui nous le fait chercher. Ce problème est le secret de demain.

Depuis le mois de février 1879, la France est gouvernée par la Gauche. Elle est livrée aux idées avancées et aux influences radicales ; les haines antireligieuses comme les goûts de dépenses irréfléchies, les aventures mal conçues et encore plus mal conduites, une diplomatie sans unité de vues, toute une fraction de citoyens exclue des affaires publiques, voilà le bilan de nos six dernières années.

Si le nouvel électeur appartient à l'une des classes supérieures de la société, à l'une de celles où étaient en honneur les professions

libérales, il entend gémir de l'imprévoyance et des passions étroites de nos gouvernants. En s'éveillant à la politique, il a promené ses regards autour de lui, il a vu tous les siens chassés des emplois publics; ce spectacle l'a frappé; à un certain âge, on porte beaucoup moins d'attention aux théories politiques qu'aux actes, à la persécution qu'aux victimes ; il a été consterné, il a voulu se rendre compte des causes. Là encore, il n'a pas été au fond des choses, mais s'est tenu à la surface. Tout le bruit vient de la Chambre et de la presse. Il s'en est pris à la faconde bruyante des députés, aux violences des journalistes : il a rendu les institutions responsables des fautes des hommes, et, par une pente insensible, il en est venu à souhaiter le silence ; c'est ainsi que s'est formée une race toute nouvelle en notre pays : celle des réactionnaires de vingt ans. Plus de découragement que d'élan, un scepticisme précoce, fruit de déceptions à un âge où elles sont funestes au développement de l'âme, un sentiment prématuré d'amertume, voilà le caractère de leur esprit. Ils lisent M. Taine, maudissent leur siècle et ne se réconcilient avec le genre humain qu'en regardant Louis XIV et Napoléon.

Si le nouvel électeur appartient à la classe ouvrière, si, pour aller se faire inscrire à la mairie, il est sorti de l'atelier, ses aspirations seront tout autres. Il se soucie peu du Gouvernement; se préoccupe de sa vie difficile, mesure ses besoins, voit auprès de lui tous ceux qui ont de nombreux enfants dans la misère; il calcule déjà, il calcule depuis Fàge où il pense, le budget de la famille. Enfant, il a travaillé pour sa mère, pour aider son père, pour nourrir ses frères ; il a vu de près la souffrance, traversé des heures cruelles. Le jour où on lui met en main un bulletin de vote en lui disant qu'il est maître de son sort, que dis-je, maître de la France, comment va-t-il user de sa souveraineté? Pour l'éclairer, une presse violente, des réunions exaltées, et, ce qui est pis encore, des candidats faisant mutuellement enchère de promesses, lui répétant que tout est possible; que les charges publiques sont haïssables et inutiles ; que le candidat, s'il est nommé, saura réduire les impôts, supprimer le service militaire et faire des lois d'où sortiront à la fois la diminution du temps de travail et l'augmentation des salaires. Comment résister à un tel mirage? De quel poids ï^eut peser, en face de telles séductions, le

langage de la raison? Celui qui, né dans les villes, a connu les privations pendant toute sa jeunesse ne peut pas ne pas être radical à vingt ans. Dans les campagnes, le mouvement, beaucoup plus lent, est retardé par diverses influences, mais la petite ville suit de loin la grande et le village imite le chef-lieu de canton. Ainsi se divisent fatalement les recrues du suffrage universel. Un petit nombre s'alarme, se plaint, s'isole dans un découragement profond, quand il ne réagit pas avec force ; le peuple se précipite en avant à la suite de ceux qui exploitent son ignorance et son goût d'utopies. Cette scission, loin de s'atténuer, va s'aggravant par les causes mêmes qui l'ont fait naître. A chaque élection le candidat raisonnable se fait plus rare. Le rôle de candidat est si pénible qu'il est devenu, peu à peu, suivant un mot célèbre en Amérique, « un métier mal famé ». Ceux qui ont un souci particulier de leur repos s'écartent d'une lice où ne descendent plus que les amateurs de dispute politique ou les hommes très rares qu'inspire le dévouement. Il en résulte que le peuple, qui déjà n'écoutait que rarement un langage mesuré, risque de ne plus jamais l'entendre .

En résumé , au moment où nous écrivons, le suffrage universel, qui est notre maître, ne voit venir à lui parmi la jeunesse que des citoyens lui demandant soit de renverser le gouvernement au profit de je ne sais quelle compression, soit de le précipiter dans la voie révolutionnaire.

La masse de la nation qui échappe à l'esprit de parti et assure ainsi l'équilibre, diminue donc régulièrement à mesure que le gouvernement s'éloigne de son origine et accumule contre lui les griefs. Cette décroissance est le signe certain que nous marchons vers une crise sociale.

Lorsque éclate une épidémie dans nos cités populeuses, il se fait un branle-bas soudain ; de tous côtés on parle de la salubrité publique, on crée des commissions d'hygiène, on annonce des mesures extraordinaires, des travaux qui amèneront dans nos villes presque autant d'eau que dans l'ancienne Rome, on cite des faits odieux qui ne font que trop comprendre les progrès de l'épidémie, puis, le péril passé, les commissions se dispersent, l'attention s'envole et jusqu'à la prochaine menace les bas-fonds de ia ville un instant purifiés redeviennent un foyer permanent d'infection.

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