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11 en est de même de l'épidémie sociale. On ne s'est guère occupé, en France, de chercher le remède qu'après l'insurrection de juin 4848. La disette de 1847, aggravée tout d'un coup par une révolution radicale, le chômage de toutes les industries, l'ouverture des ateliers nationaux, les propositions les plus étranges avaient alarmé et stimulé les esprits. De nombreux projets aboutirent à l'Assemblée législative, qui chargea une commission d'examiner, sous toutes ses faces, le problème de l'Assistance publique. 11 faut lire le rapport de M. Thiers pour mesurer le nombre et la portée des utopies qui fermentaient alors dans les cervelles françaises. On y trouve, en même temps, la preuve des efforts sincères des classes élevées pour rechercher quels étaient, dans une société chrétienne et civilisée, (^ les » moyens vrais, sérieux, durables et non chi- » mériques de venir au secours des classes » pauvres, de leur faciliter le travail, de leur » alléger la souffrance, de réaliser, enfin, » cette fraternité si souvent annoncée, mais » toujours d'autant moins pratiquée qu'elle a » été plus fastueusement promise. ^»
1. Rapport de M. Thiers sur l'Assistance publique. Discours parlementaires, t. VIII, p. 449.
Le rapporteur entra dans le détail des besoins de l'enfant, du père de famille et du vieillard.
11 embrassa la vie entière de l'homme, il parcourut le cercle de ses misères depuis sa naissance jusqu'à sa mort, traça partout la distinction entre le vrai et le faux, le possible et l'impossible. Le rapport de janvier 1850 marque une date. Ceux qui le discutaient, celui qui a eu l'honneur d'écrire ce morceau, qui est peut-être son chef-d'œuvre, étaient prêts à accomplir, ce jour-là, le devoir social. Ils entreprirent plusieurs réformes, puis une révolution nouvelle leur enleva la puissance. Le pouvoir silencieux qui succédait à des assemblées trop bruyantes eut soin de recueillir et d'exécuter, comme don de joyeux avènement, plusieurs des projets conçus et discutés en 1850. Le Crédit foncier a pris naissance, les sociétés de secours mutuels ont été largement dotées en 1852. L'Empire était disposé à aller plus loin et se serait jeté dans les aventures du socialisme d'État, si l'ardeur des premières années ne s'était refroidie. Avec la paix des esprits, les préoccupations de 1850 s'effacèrent ; l'Empire s'acheva sans que le premier effort ait été poursuivi.
Les désastres de 1870 donnèrent un autre
tour aux idées ; au milieu des discussions politiques qui servirent de berceau à la République, aucun parti n'eut le loisir de reprendre la question sociale. Ce genre d'études nait et se développe surtout au milieu des inquiétudes. Dans les temps heureux, ceux qui y songent encore et qui osent en parler, crient dans le désert. Les députés, même les plus radicaux^ n'ont aucun goût pour l'examen des misères sociales, quand la majorité de leurs électeurs ne le leur impose point. Nous entendons, en ce moment, à la fin d'un hiver difficile, au milieu du chôûiage de grandes industries, alors que l'agriculture décline et souffre, les premiers appels de la misère publique. Nul doute qu'en 1885, une foule de candidats ne mèneront grand bruit autour des questions sociales. Nous ne voulons pas chercher ici ce qu'ils en diront. Nous voulons faire une œuvre autrement pratique; il s'agit de voir ce qu'il est possible de faire, s'il en est encore temps, et à qui le devoir en incombe.
LA CHARITÉ PRIVÉE NE DISPENSE PAS DE l'^UVRE SOCIALE
Il ne faut pas confondre la charité individuelle et l'œuvre sociale. L'une vit de vertu et elle en a toutes les pudeurs : si parfois elle fait appel au public pour remplir ses bourses, elle les vide sans bruit; la discrétion est son essence : il n'y a plus de vraie charité si le bien est publié ; la main droite doit Ignorer ce que fait la main gauche. La charité ne doit attendre du pauvre qu'elle secourt aucune rémunération : son action est gratuite. Ce n'est pas ici-bas et en vulgaire monnaie que se règle le prix de ses bienfaits.
Tout autre est l'œuvre sociale : elle n'atteindrait pas son but si elle suivait la même voie : elle doit agir publiquement. Pourquoi
se cacherait-elle? Elle sait et répète qu'entre les classes d'une même société, il y a des devoirs mutuels. L'œuvre sociale en est l'accomplissement. Pourquoi dissimuler la fondation d'une crèche, d'un asile, d'une école, d'une maison de retraite ? Il y a là un service public institué par l'initiative privée. L'État pourrait le créer ; des particuliers s'en chargent. A certains points de vue que nous verrons plus loin, des particuliers le feront mieux que le gouvernement, mais au regard de ceux qui en profitent, c'est un besoin public qui est satisfait, non une aumône qui est donnée. Pour qu'elle ait toute son efficacité, l'œuvre sociale ne doit jamais être gratuite ; la dignité de l'ouvrier n'est entièrement préservée que s'il verse une redevance : il fréquentera de préférence la crèche, l'asile, le lavoir où il paye une faible somme, plutôt que l'établissement où il trouverait, avec la gratuité, le signe trop visible d'une misère qui l'humilie et l'obsède. En achetant les services, il se relève à ses yeux : chaque acte est le résultat d'un effort spontané, le prix librement payé d'un travail. L'œuvre sociale doit mettre à sa portée le service ; elle ne doit en aucune manière en faire un acte de pure bienfaisance.
En France, les œuvres de charité suscitées par la foi sont nombreuses, elles sont clignes d'admiration, plus riches en dons, plus fécondes en bienfaits que dans aucun autre pays du mondée Celui qui en dresse la statistique est saisi de respect et se dit que le cœur n'est ni froid ni desséché en un pays où se produisent de tels élans. Et ce qu'on sait, ce que l'observateur recueille est si loin de ce qui se fait ! L'œuvre qui se cache dépasse de beaucoup ce qui se publie. Dirons-nous qu'il ne reste rien à faire? Il faudrait être bien aveugle pour oser le prétendre, dans une ville où le flot montant de la misère et de la corruption s'avance incessamment, mais je ne crains pas de l'affirmer, tout est commencé, la lutte est entamée partout. Paris qui a vu au xv!!*^ siècle celui qu'on appelait « M. Vincent » secourir les pauvres, soigner les malades, recueillir les orphelins, voit, après deux cents ans, les admirables fdles de Saint- Yincent-de-Paul, continuer son œuvre avec le même dévouement dans une société où tout
1. M. Othenin d'Haussonville et M. Maxime du Camp ont écrit, sur la misère et sur la charité à Paris, des études remarquables. Elles démontrent admirablement ce que la charité a lait et laissent entrevoir ce qui reste à faire.
est changé, sauf les vertus sans cesse renouvelées de leur fondateur. La voie est donc tracée : il n'y a qu'à la suivre : les asiles manquent de place, les écoles de classes, les hospices de lits, mais les œuvres sont créées, il n'y a qu'à les étendre.
L'œuvre sociale, au contraire, est à peine entamée. Il y a eu d'admirables élans, mais il suffit d'en faire le dénombrement pour sentir les lacunes. Depuis quelques années, l'enfance a attiré tout particulièrement l'attention du législateur. Du premier âge jusqu'à l'école primaire, on a pris une série de mesures qui contribuent à sauver le corps et l'esprit des enfants du double péril de la mortalité et de l'ignorance. Dans cette voie, l'initiative privée tait la plus louable concurrence à l'État. Les sociétés protectrices de l'enfance, les médecins inspecteurs complètent le bien que la loi de 1874 ne peut suffire à assurer. C'est par milliers que les enfants échappent à la mort, grâce à cette combinaison des plus généreux efforts. Les crèches se développent; les asiles se fondent. A Paris, oii la Ville a fermé cent trente-deux écoles congréganistes, l'initiative privée en a ouvert dans le même temps cent trentequatre. Quelle est la ville de France qui, en
présence d'une soudaine laïcisation, n'a pas accompli ce tour de force? Nous ne parlons pas ici des programmes de l'instruction primaire et de l'enseignement moral dont nous aurions à déplorer les lacunes. Nous prenons l'action de la société et nous n'hésitons pas à dire que l'enfant, de sa naissance jusqu'à douze ans, a été l'objet des prédilections de la loi et des œuvres sociales.
Plus tard, il trouve bien encore les œuvres d'apprentissage, les patronages qui se placent entre l'apprenti et le maître qui l'emploie ; mais à mesure que l'adolescent grandit, qu'il atteint l'âge de sa transformation, l'œuvre devient beaucoup moins aisée.
C'est à quinze ans que le jeune homme a le plus besoin d'appui ; et, malheureusement, c'est l'âge des indépendances farouches.
A cette heure critique il faut agir d'une main légère. Plus d'un effort sincère a échoué. Les cercles ouvriers qui avaient excité l'engouement ont dépensé des sommes considérables hors de proportion avec le bien accompli. C'est l'aspect d'un intérieur laborieux, c'est l'esprit de devoir développé par la religion, c'est l'ensemble des idées morales inspirées par l'éducation, c'est avant tout la mère, c'est l'es-
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prit de famille qui peuvent assurer le salut de l'apprenti à travers la crise de sa jeunesse et en faire un honnête ouvrier.
Les écoles d'adultes, et au premier rang les sociétés de patronage doivent y aider ; il suffit de voir la joie peinte sur le visage de ceux qui les fréquentent pour apprécier l'influence des patronages et pour mesurer le besoin qu'a la jeunesse de vivre, de penser et d'agir en commun .
Les vraies difficultés commencent à l'heure où le jeune ouvrier fonde nne famille nouvelle.
Jusque-là, s'il n'avait pas de parents à sa charge, il était relativement aisé : son salaire comme sa force avait atteint le maximum : désormais, il lui faut se restreindre, venir en aide à celle qui tient son ménage, soutenir sa faiblesse et quand arrivent les enfants, voir s'accroître les charges dans une mesure qui dépasse toutes les prévisions. Il y a là une heure d'angoisse.
La petite chambre ne suffit plus : on cherche à s'étendre, puis on recule épouvanté du prix des loyers.
On se résigne à loger dans une seule pièce, mais les enfants sont là, piétinant et criant
à peu de distance du poêle; dans la chambre autrefois bien rangée, s'entassent les lits et les hardes. Qui oserait affirmer que la vue de ce désordre et de ce bruit, n'ait souvent contribué à enseigner au père le chemin du cabaret? ne l'ait du moins habitué à prendre son repos en dehors de cet intérieur qui lui rappelle sa misère? Les vices naissent presque toujours de la faiblesse et, sauf pour les natures exceptionnellement trempées, rien n'affaiblit plus l'âme que les difficultés quotidiennes de la vie.