‹ Un devoir social et les logements d'ouvriersChapitre 9 sur 34 · EN I · texte numérisé non relu

EN I

Il semble qu'on oublie les conditions au milieu desquelles nous vivons. Ce n'est pas une industrie, c'est une série de villes industrielles qui sont nées et se sont développées depuis un quart de siècle et qui enserrent Paris d'une ceinture de fumée.

Le cercle, il est vrai, n'est pas complet, et ceux qui sortent de la ville vers l'Ouest, ne voient qu'un long horizon de promenades, à peine entrecoupées le long de la Seine par les usines de Gourbevoie et de Puteaux.

Mais au Nord, à l'Est et au Sud, de Montrouge à Saint-Denis, les cheminées d'usine se multiplient, et de loin en loin les panaches de vapeur se détachent sur un épais nuage de charbon.

Vu de loin, Saint-Denis ressemble à Saint- Étienne . Aux époques de grève on parle sans cesse des ouvriers de Lyon, du bassin de la Loire. Sait-on ce que le département du Rhône renferme d'individus, hommes, femmes et enfants appartenant à l'industrie ? 268,000. La Loire? 228,000, tandis que le département de la Seine en possède 1,347,276.

Les chiffres sont certains : le recensement de 1881 est formel. Le département de la Seine qui contient six fois plus d'ouvriers que l'agglomération lyonnaise, représente le septième de la population industrielle de la France.

C'est là un fait assez nouveau. L'encom- Drement des logements à Paris et la hausse des loyers sont des phénomènes relativement récents. Us datent de vingt-cinq ans environ. Les grands travaux qui ont si heureusement assaini et embelli Paris ont eu ce contre-coup de chasser la classe ouvrière des maisons dont elle habitait les étages supérieurs et de la refouler au loin ; mais ce mouvement ne pouvait être général : il est beaucoup de professions qui retiennent ceux qui les exercent à proximité de leur travail. Il se produisit alors deux faits absolument distincts : dans l'intérieur de

Paris, de vieilles maisons reçurent un nombre disproportionné de locataires auxquels manquaient à la fois l'air, la lumière et la place ; tandis qu'au loin des spéculateurs, de petits entrepreneurs, des maçons élevaient de médiocres maisons dont ils louaient aux ouvriers les chambres à peine achevées. Le plus souvent le propriétaire disparaissait, laissant les ennuis d'une perception difficile au principal locataire : celui-ci, que ne retient point le respect humain, qui ne voit dans l'immeuble dont le sort lui est indifférent qu'une occasion de faire quelque gros bénéfice, convertit en logements des boutiques, des rez-de-chaussées humides, des remises, divisant et subdivisant les chambres, élevant les prix et rançonnant les ouvriers ; il multiplie les exigences, exerce sur les locataires une tyrannie que rien ne tempère .

Dans la rue Sainte -Marguerite- Saint- Antoine, dans les rues qui avoisinent les Halles, dans le quartier Saint-Séverin, autour de l'ancienne place Maubert, on trouve des encombrements hideux que la loi ne devrait pas tolérer ^ Franchissez le seuil : pénétrez dans

i. Un projet de réforme de la loi sur les logements insalubres a été proposé le 3 décembre 1881. Le rapport a été dé-

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Tallée étroite et sombre, vous serez pris à la gorge par une odeur fétide, produite par les ordures ménagères et les latrines ; en avançant à tâtons, vos pieds heurtent contre les premières marches de l'escalier : si vos mains s'appuient sur le mur, vous le sentirez froid et gluant. « Des plombs partout démunis de leur hausse, ou des cuvettes à eaux ménagères non fermées saturent d'émanations délétères l'atmosphère qu'on respire dans ces bouges ^. » Pour augmenter le rendement des immeubles, les pièces ont été divisées ; parmi les cabinets loués, « les uns ne sont éclairés qu'en second jour ; les autres, quoique n'ayant pas de cheminée, ne sont éclairés que par des châssis dormant de telle façon que l'air n'y est jamais renouvelé ». Il y a des chambrées où chaque locataire a 3 mètres cubes d'air, alors que le minimum doit être de 14 mètres. Si on s'appose en avril 1883. La Chambre des Députés ne le discute pas. Il y a cependant peu de réformes plus urgentes. Dans chaque quartier de Paris, il faudrait constituer un Comité d'enquête. Avec une inspection énergique, il y a peu d'abus qui ne seraient bientôt découverts et réprimés. Il est incroyable que toute une législature s'écoule sans que les députés songent à discuter une telle loi.

1, Ces citations sont empruntées aux remarquables travaux de M. le docteur du Mesnil sur l'Habitation du pauvre à Paris (Masson, 1882), et de M. le docteur Marjolin sur les Causes et les Effets des logements insalubres (Masson, 1881).

proche de l'unique fenêtre pour échapper à l'infection et qu'on veuille regarder au dehors, des linges de toutes sortes qui sèchent obstruent la lumière. L'odeur qui monte du sol prouve que la cour sert de réceptacle aux immondices jetées par les fenêtres et qui s'y putréfient à l'air libre. Souvent le principal locataire tient au rez-de-chaussée un débit de vins et liqueurs et, pour rendre le passage nécessaire par le comptoir, il a supprimé l'allée. On devine l'exploitation qui se cache derrière ce commerce.

Dans ces bouges, le prix varie de 45 centimes à 1 franc la nuit, c'est-à-dire de 168 à 365 francs par an.

Entre le garni où un logeur fournit une sorte de lit, une chaise et un débris de commode, et la chambre nue où l'ouvrier apporte ses meubles, la distance comme prix et comme description est très faible. Parmi les grandes maisons consacrées au logement des ouvriers, la cité Jeanne-d'Arc est le type : elle comprend hait immeubles à plusieurs étages divisés en 1,200 logements contenant 2,000 personnes. Les escaliers sombres sont moins éclairés et plus dangereux le soir qu'aucune partie de la voie publique au milieu de la nuit. Leur in-

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lecLion défie toute description. Pour consentir k y loger, il faut que le père de famille soit réduit au dernier dénuement. Telle est l'immoralité de ces grandes agglomérations que la mère, en vous parlant de ce logement, s'excuse spontanément d'y être \enue habiter.

Si du Xlir^ arrondissement on revient à Montmartre, à La Chapelle et qu'on entre dans des maisons de bonne apparence où le nombre et l'apparence des locataires inspirent quelque confiance, on apprend que les familles à nombreux enfants ne sont pas tolérées. Pour y être admis au jour du terme, les parents n'avouent qu'un ou deux enfants : les autres sont prêtés à quelque voisin complaisant ; plusieurs jours s'écoulent : il en revient un, puis la semaine suivante on en fait rentrer un autre ; dès que le principal locataire faisant fonction de concierge constate qu'il y a quatre enfants dans le logement, il donne congé K

1. Le docteur du Mesnil a constaté le uiéme fait. « Dans ce charnier, dit-il (le clos Maequart), au milieu de ces misères profondes, nous trouvons quelques intérieurs que le locataire a su rendre à peu près hat)itables par des prodiges de soin et de propreté. A ceux-là nous demandions avec mon collègue et ami, le docteur >\apias (qui a bien voulu m'acconipagner dans quelques-unes de ces explorations), comment avec des habitudes d'ordre, de propreté, ils pouvaient venir loger dans de tels taudis. — C'est, nous ont-ils répondu, parce que nous avons une nombreuse faliiille et que les propriétaires de nos maisons ne

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C'est ainsi qu'il existe de nombreuses familles chassées de terme en terme qui ne savent où se fixer. Conçoit-on les colères que soulèvent de telles injustices? Calcule-t-on sur qui elles retombent? Toutes ces iniquités vulgaires d'un gérant, ces mesquines violences d'un portier, d'un locataire principal, c'est le propriétaire qui en porte le poids , et derrière lui , la société tout entière. En vain direz-vous qu'il habite au loin, qu'il ignore ce qui se passe, qu'il a loué l'immeuble à un prix modéré, que l'intermédiaire a haussé les loyers et qu'il gagne sur lui, vos paroles ne porteront pas. Sur celui qui possède l'immeuble et sur lui seul les rancunes et les haines s'accumulent.

Depuis quelques années, il existe un nouveau genre d'habitations. Les chiffonniers et toute une population indigente et nomade ont construit dans divers quartiers, surtout dans des terrains vagues voisins des fortifications,

toléraient pas les enfants . — Quelques jours après, nous étions à la Préfecture de police, au bureau des passeports, quand se présenta un ménage jeune, de bon aspect; il demande à être rapatrié gratuitement. On lui fait valoir que le travail ne manque pas à Paris en ce moment. — C'est vrai, disent-ils, mais nous avons une famille nombreuse et les propriétaires ne veulent pas de nous. — Ces faits sont fréquente, nous a déclaré l'employé chargé de ce service. » L'Habitation du pauvre à Paris, p. 10 et 11.

des huttes en planches qui forment le dernier degré de l'habitation du pauvre. La cité des Kroumirs, qui a succombé sous les protestations de l'opinion publique, était une de ces agglomérations ; depuis que l'Assistance publique, propriétaire du terrain, a été forcée de donner congé au locataire qui avait entamé cette spéculation, un grand nombre de repaires semblables se sont formés. Aucune canalisation des eaux, pas d'écoulements, ni de fosses, des cabanes en planches mal jointes, parfois de vieilles voitures de saltimbanques sans roues posées sur des tréteaux, forment l'abri de ces malheureux. Que de là on se rende à la cité Doré « où toute une population grouille dans l'obscurité humide d'un dédale de ruines ^ », et on aura idée de ce que souffre la catégorie la plus humble de la population parisienne.

Tout ceci est extrait de documents officiels: ce que nous venons de décrire, nous l'avons lu dans des rapports de médecins, dans des constatations de la Commission des logements insalubres déplorant son impuissance. Nous avons voulu aller plus loin : nous avons tenu

1. Rapport adressé au maire du XIII* arrondissement par la Commission d'hygiène de cet arrondissement le 17 mai 1881.

à voir par nos yeux ces misères, à refaire le calcul du cube d'air, afin de ne pas affirmer à la légère des faits aussi graves. Toutes les descriptions étaient exactes, et de plus, le prix des loyers que les hygiénistes n'avaient pas mission de rechercher constituait un terrible et éloquent commentaire.

Les chambres uniques valent au minimum 80 francs. Dans la proximité des fabriques, elles s'élèvent jusqu'à 150 francs. J'en ai vu à 200 et à ^20 francs ; avec un petit cabinet, elles montent à 260 et 300 francs. La division des sexes n'a lieu en aucun de ces logements. Il faut arriver à trois chambres pour que la séparation soit possible. Or, les trois chambres sont un luxe fort rare dans la classe ouvrière, car elles valent partout plus de 300 francs. Pour mettre un prix aussi élevé à son loyer, il faut que l'ouvrier gagne 7 à 8 francs par jour.

Ainsi, à Paris, les logements des pauvres sont à la fois chers et malsains ; les ouvriers cherchent en vain des conditions favorables à la moralité et à l'hygiène. D'abord ils s'irritent, puis ils perdent courage; lorsqu'ils se sont habitués à un intérieur repoussant, l'œuvre de dégradation physique et morale est presque

consommée, il est trop tard. Le désordre )3roduit par les habitations malsaines est presque incalculable. Songe -t-on au mal physique? les conditions d'habitation sont délétères pour l'adulte, nuisibles pour la croissance de l'enfant, fatales au développement de la race. — Calcule-t-on les dangers d'épidémie? la santé publique est en jeu comme la santé des individus. Il n'y a pas un quartier de Paris, quelle que soit la largeur des rues, qui ne puisse être empoisonné par les émanations accumulées dans les quartiers pauvres. — Cherchons-nous à mesurer le mal moral ? Il est sans limites. Gomment pouvons^ nous espérer que dans ces taudis repoussants se développent les influences du foyer dômes tique, influences préservatrices qui seules dé* fendent l'homme à travers les tentations sans nombre de la vie ? — On parle d'instruction, on s'en occupe avec ardeur. Gomment espérer que l'instruction populaire portera des fruits, quand les malheureux iront loger dans ces réduits infects où rien d'intellectuel ne peut trouver place? — On cherche à lutter contre l'intempérance. Est-ce en montrant un tel intérieur au père que vous l'éloignerez du cabaret ? Ainsi, la santé perdue,'^ la morale compro-

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mise, l'instruction inutile, le cabaret détournant l'ouvrier, la vie de famille anéantie, voilà les résultats de ces logements que dans le voisinage des grandes usines on paye 200 francs, quelquefois 250 et 300 francs !

Examinons maintenant la question des logements sous un nouvel aspect. Est-ce la loi économique qui porte à ces taux élevés les loyers de Paris? Si le terrain, si le prix des constructions obligent partout le propriétaire â ces exigences, il n'y a rien à dire : c'est l'effet nécessaire d'un cours devant lequel il faut reconnaître notre impuissance. Dans le centre de la ville, nous devons admettre le taux exorbitant des logements : le sol est cher, la place est rare. Les loyers élevés peuvent représenter le prix légitime. Mais dans les faubourgs où le terrain est moins cher, dans le voisinage des fabriques, il se fait des spéculations éhontées. L'an dernier, les journaux avaient parlé des excellents travaux de M. le docteur du Mesnil sur l'habitation du pauvre et d'un rapport que j'avais présenté à ce sujet à l'Académie des Sciences morales : je reçus un matin la visite d'un entrepreneur qui venait m'offrir ses services : « Ah ! Monsieur, me dit-il, vous avez bien raison de vous

occuper de cela. 11 y a gros à gagner. » Je vis la méj3rise et me gardai de l'interrompre. « Voyez mon exemple, continua-t-il. J'ai construit à Grenelle des logements d'ouvriers et je gagne 12 0/0 nets. Je me fais fort de continuer sur une grande échelle. » J'ai voulu constater le fait. 11 était exact. Depuis j'ai re cueilli une foule de confidences semblables.

Le cours des loyers peut résister plus longtemps que celui de toute autre marchandise à la loi de l'offre. Le nombre des maisons est limité; les logements d'ouvriers sont entre les mains de logeurs et de principaux locataires qui n'hésitent pas à attendre, pour lutter contre l'avilissement des prix. On le voit bien depuis deux ans à Paris, où, malgré la crise, malgré le nombre exagéré des constructions, la baisse des loyers est à peine sensible. Il faut donc agir en vue de l'abaissement des prix et se contenter d'un intérêt raisonnable. C'est le seul moyen de faire tomber une industrie dont les conséquences en tous les genres sont déplorables. Non seulement elle frappe les classes ouvrières dans leur santé, non seulement elle les atteint dans leur moralité, mais elle contribue à exciter les pauvres contre les riches. Elle élève enfm le prix de la main-d'œii-

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