SCÈNE III
M. GIRARD , Mad. GIRARD , AMELIE.
M. GIRARD
Allons , allons, grâce au ciel ! voilà un orage qui me fait espérer qu'enfin nous serons maîtres chez nous.
Mad. GIRARD.
Ah ! je n'en répondrais pas, d'après l'obstination qu'ils y mettent depuis deux mois que nous sommes ici.
M- GIRARD
Non, non, l'eau effraie ces gens-là.*. Eh bien ! ma chère Amélie, le bal de ce soir ne sera pas aussi gai que le dernier, nous n'aurons pas madame de Boisflotté pour nous faire rire ; vi son neveu Charles pour te faire danser.
AMELIE.
Mais, maman, c'est- donc bien sérieux votre querella avec madame Boisflotté ?
Mad. girArd.
Que veux-tu, ma chère amie, elle est susceptible.
AMELIE.
Oui , mais son neveu est si honnête !
Mad. GIRARD.
Aussi n'est-ce pas à lui que nous en voulons.
M. GIRARD
Charles nous convenait pour gendre, et il est encore possible. . . Ah ! mon dieu ! n'eutends-je pas une voiture ? amÉl,ie, à part.
Oh! si c'était lui.
Mad. GIRARD.
le ne vois personne.
M. GIRARD
C'est qu'à présent les voitures me font une peur. . .
Air. de Marianne.
Depuis deti^ mois , chaque dimanche , Des oisifs , sans être attendus , D'une amitié plus ou moins franche Viennent m'apportcr les tributs.
•Agens d'affaires ,
Clercs de notaires,
Petits cousins ,
Commis de magasins,
Enfouie abondent
Et chez moi fondent ,
Sans 6e gêner
A l 'heure du dîner.
Ma foi , c'en est fait , je déserte , S'il faut que pour chaque affamé , Lorsqu'à Paris tout est fermé , Je tienne table ouverte.
M?.d. GIRARD.
Mon ami, c'est ta faute: retiré du commerce, tu achètes une jolie campagne à Passy ; dans nos sociétés, tout le monde te fait compliment de ton acquisition. « Monsieur Girard , w vous avez, dit-on, à Passy une habitation charmante; » nous irons vous voir.» Messieurs, réponds-tu, vous serez toujours les bien-venus-, on accepte , on sait que tu as un bon cœur , une bonne table, et voilà comment tous les dimanches, au lieu de trois ou quatre convives que nous attendions . . .
M. GIRARD
Nous en avons vingt ou trente , n'est-ce pas ?
Biad. GIRARD.
Et, à peine arrivé, comment se conduit-on encore?
Air : Morgue, qu' ta mère est donc sauvage. Oubliant toute convenance, Au billard on court sans façon , Et la poule a la préférence Sur la dame de la maison.
Dans ma solitude profonde On craindrait de me déranger, Et je ne sais que j'ai du m-inde Que dans la salle à manger.
M. GIRARD
Si tu avais voulu me croire, nous aurions mis une plus grande distance entre nous et les désœuvrés de la capitale ; mais tu te serais cru perdue, si tu n'avais pas toujours eu devant les veux le Val-de-Gi ace , le Panthéon , St-Sulpice; et les tours de Notre Dame.
Mad. GIRARD.
Fallait-il reléguer notre Amélie au fond d'une province ? la priver des bals , des fêtes , des spectacles, enfin de tous les plaisirs qu'on trouve dans la capitale , et qu'il est si na-
M. GIRARD
Et qu'on ne dédaigne pas au vôtre , madame Girard. Ah i çà , nous sommes donc à peu près sûrs de ne pas recevoir d'importuns aujourd'hui.
Mad. GIRARD.
Tu serasenfin content , nous dînerons seuls.
M. GIRARD
C'est cela : gaîment, entre nous , et à la chute du jour, nous irons au Ranelagh voir danser notre Amélie. amelie ? a part.
Si Charles y vient , car sans cela...
m. girard , regardant en l'air*.
Encore de l'eau ! à merveille, me voilà tdut-à-fait rassuré. Air : Tu vas changer de costume et d'emploi. Personne ici ne viendra , dieu merci , De but en blanc, troubler notre retraite 3 Elle dimanche , au moins, cette fois-ci , Sera pour nous un jour de fête.
Mad. GIRARD.
Point d'étrangers , quel plaisir je prévois.
amêlie , à part.
D'un autre espoir, moi, je; sens mon cœur battre.
M. GIRARD
Nous dînerons en famille tous trois.
Amélie, à part.
Puissions-nous bientôt être quatre.
ENSEMBLE
Personne ici ne viendra , dieu merci , etc.